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Google va bientôt vous demander l’autorisation de collecter plus de données personnelles : mais s’agit-il d’un choix réel ou d’une illusion de choix ?
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Cette fois, pas de panique !

Google va bientôt vous demander l’autorisation de collecter plus de données personnelles : mais s’agit-il d’un choix réel ou d’une illusion de choix ?

D'ici quelques semaines, Google s'apprête à croiser vos données personnelles et vos données de navigation extraites de votre activité sur l'ensemble de ses services, afin de vous proposer davantage de publicités ciblées. Avec votre aimable autorisation bien-sûr...

Gilles Dounès

Gilles Dounès

Gilles Dounès a été directeur de la rédaction du site MacPlus.net  jusqu’en mars 2015. Il intervient à présent régulièrement sur iWeek, l'émission consacrée à l’écosystème Apple sur OUATCH.tv, la chaîne TV dédiée à la High-Tech et aux loisirs.

Il est le co-auteur, avec Marc Geoffroy, de l'ouvrage iPod Backstage, les coulisses d’un succès mondial, paru en 2005 aux Editions Dunod.

Vous pouvez suivre Gilles Dounès sur Twitter : @gdounes

 

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Atlantico : En quoi consiste le changement concernant l'utilisation des données qui sera lancé dans quelques semaines par Google ? 

Gilles Dounès : Essentiellement, ce changement porte sur deux points : d'une part, Google va se mettre à "croiser" les données personnelles et les données de navigation qu'il extrait de l'activité de ses utilisateurs sur chacun des services qu'il propose. Jusqu'à présent, cette exploitation était faite service par service : les données générées par Google étaient exploitées par Google Ads et les résultats étaient présentés dans les résultats des requêtes Google, soit sous forme de liens sponsorisés, soit sous forme de bannières publicitaires – y compris durant la navigation ultérieure, lorsque l'on a quitté la page des résultats Google – et malheureusement parfois sous la forme des résultats de la requête en fonction des intérêts propres de Google, même si, semble-t-il, ces pratiques ont désormais cessé.

La même chose pour Google Mail, pour Google Doc, Google Maps etc. : ce qui s'apparentait jusqu'à présent à des "coups de sonde" de chaque application dans un "gisement potentiel" de données personnelles va pouvoir désormais faire l'objet d'un véritable quadrillage, avec le croisement des données collectées par chacun des services. On peut réserver une mention spéciale à Google Photos, sur lequel l'utilisateur en identifiant ses proches sur les photos qu'il met en ligne ou qu'il stocke sur le Cloud, est incité par Google à lui fournir des données personnelles qui ne lui appartiennent pas avec l'identité des tiers qui figurent sur les fameux clichés !

D'autre part, l’utilisateur devra accepter explicitement cette exploitation transversale de ses données personnelles, idéalement en cochant une case après avoir lu et accepté des conditions générales d'utilisation. La pratique montre que c'est rarement le cas, du moins en ce qui concerne la lecture et la compréhension desdites conditions générales d'utilisation qui sont très largement à l'avantage de la multinationale qui les rédige, et bien souvent au détriment des droits fondamentaux de l'utilisateur qui les accepte, et sur lesquelles les autorités de régulation sont obligées de revenir après coup pour les sanctionner. L'utilisateur pourra ultérieurement modifier les autorisations accordées pour l'utilisation de tel ou tel service. Dans sa communication, Google entretient néanmoins le silence pudique quant au devenir des données collectées : la firme de Mountain View entend bien conserver celle-ci.

À ce stade, on peut cependant faire la remarque que ce changement est en contradiction avec les deux principes fondamentaux érigés par la CNIL en 1978, puis en 2004 : d'une part le croisement des fichiers de données personnelles, fut-ce avec l'autorisation des intéressés d'une part, et d'autre part le "droit à l'oubli".

A quoi allons-nous consentir exactement et que se passe-t-il si on n'accepte pas ?

Très concrètement, il s'agit d'autoriser Google à nous suivre partout, à travers la multiplicité des services qu'il propose aux utilisateurs : en situation de mobilité à travers Android et la version pour Smartphone de ses services (Maps, Chrome, Photo, Docs, Mails, Search, News, etc.), sur votre Chromebook ou votre ordinateur. Même si sur votre navigateur vous avez interdit au site que vous visitez de vous suivre, petit à petit, à chaque fois que vous utilisez un service supplémentaire d’Alphabet, le groupe qui chapeaute à présent Google, la firme a à présent accès à l'ensemble de votre vie tout court, compte tenu de l'importance que les services numériques ont pris en l'espace de moins d'une dizaine d'années. 

Et encore, il n'est pour l'instant pas fait mention d’Assistant, l'équivalent de Siri chez Apple, et que Google a présenté en avant-première il y a quelques semaines, ni de Home, une petite enceinte interactive pour la maison qui lui servira de support en l'absence de Smartphones ou d'ordinateurs à portée de main ! Si l'on n'y prend pas garde, on risque donc d'avoir avec soi 24 heures sur 24 un compagnon nommé Google, certes discret mais à la curiosité insatiable, et potentiellement d'autant plus dangereux qu'il aura su se rendre indispensable pour chacun des gestes de notre vie quotidienne, jusque durant notre sommeil puisque il est désormais possible d'en mesurer la quantité et la qualité avec certains objets connectés !

Dans l'absolu, le deal se présente comme une transaction "gagnant-gagnant", l'utilisateur consentant à livrer davantage de sa vie privée en "décloisonnant" les données personnelles qui le concernent, en échange de suggestions – et surtout de publicité – censées être plus pertinentes. En réalité, il s'agit surtout de présenter à nouveau des produits sur lesquels vous avez effectué une recherche, pour une raison ou pour une autre, ou sur lesquelles vous avez cliqué par curiosité, ou que vous avez placé dans votre panier électronique sans toutefois terminer votre achat. 

Mais sauf à risquer une procédure supplémentaire pour abus de position dominante, Google ne peut guère proposer des services dégradés à ceux de ses utilisateurs qui refuseraient à la firme le croisement de leurs données. Ceux-ci ne risquent donc a priori pas grand-chose, à part peut-être s'épargner une publicité de plus en plus pesante, à force de coller au plus près du moindre de leurs faits et gestes !

Y a-t-il des risques en matière de non respect de la vie privée ou autres, comme le fait Facebook qui ne prévient pas l'utilisateur lorsque ses données sont conservées ? 

Il faut être honnête : des sociétés comme AdRoll, Criteo, ou Triggit proposent depuis longtemps à leurs clients de "filocher" l'internaute tout au long de son parcours de navigation, tout en s'efforçant de prévoir ses comportements d'achat, et l'une d'elles est même française ! De même, c'est l'efficacité des services proposés par Google – son moteur de recherche en particulier – qui lui donne son pouvoir, en emportant l'adhésion des utilisateurs et en les "obligeant" en quelque sorte à les utiliser. Pourtant, personne n'est tenu d'utiliser Google Search, ni aucun des services proposés par la firme : celle-ci s'arrange seulement soit pour être la meilleure, soit pour que le choix d'un service alternatif demande suffisamment d'efforts pour que l'utilisateur y renonce. 
En se présentant toujours sous son meilleur jour –l'intérêtde l'utilisateur, et la fameuse "innovation" (de meilleurs services) – le groupe utilise l'ultra dominance de son moteur de recherche pour favoriser ses propres services contigus, et conforter ainsi sa situation de monopole. La firme de Mountain View traîne d'ailleurs plusieurs casseroles à ce sujet, qu'il s'agisse de la version "bureau" ou de la version Android de ses services, non seulement avec plusieurs autorités de régulation nationales européennes, mais également avec la Commission elle-même.
Mais encore une fois, avec ce croisement des données, on franchit un stade supplémentaire dans l'efficacité du suivi de l'individu sur chacun de ses faits et gestes dans sa vie numérique, c'est-à-dire dans sa vie tout court, à mesure que, à tort ou à raison, ses données prennent chaque jour davantage de place dans chacun des gestes du quotidien. D'autant que comme vous l'avez souligné dans la question, Google refuse de se prononcer quant à l'effacement des données que l'entreprise recueille. 
D'autre part, le groupe, qui proteste la main sur le cœur de son attachement à la protection des données personnelles qui lui sont confiées, et de la vie privée de ses utilisateurs, sait parfaitement ployer l'échine à la demande d'un gouvernement autoritaire,  lorsque ses intérêts commerciaux sont en jeu sur un marché national identifié comme stratégique.
À terme, va de plus en plus se poser aux autorités "continentales" de régulation la question de la séparation structurelle de ses différents services en entités commerciales séparées, au nom de la lutte contre les monopoles. Avec par exemple, d'un côté le moteur de recherche, de l'autre les systèmes d'exploitation Chrome et Android, ailleurs les différents services et la domotique, et enfin une offre de services basée sur les infrastructures informatiques, à la manière de ce que propose Amazon avec ses propres serveurs et qui lui permet de rester profitable. Le risque totalitaire est loin d'être un fantasme, puisque Google se pique désormais de décoder le génome des citoyens américains (cela est interdit en France, et même passible d'amende).

Accepter ou refuser ce service qui gère l'utilisation de nos données aura-t-il une incidence sur la façon dont on se sert de Google et de ses applications ?

Encore une fois, l'utilisateur n'a rien à craindre sauf à ce que Google se mette une nouvelle fois en position de distorsion de concurrence : comme tous les systèmes totalitaires, les monopoles ne sont efficaces que lorsque précisément ils réussissent à faire peur, et à persuader de leur toute-puissance. Toute la stratégie de Google, c'est d'infantiliser l'utilisateur en anticipant ses besoins et en se plaçant en situation de maman toute-puissante. Or, davantage encore que l'apprentissage de la motricité ou de la propreté, c'est au moment où l'enfant s'aperçoit qu'il peut faire des choses dans son coin sans que sa maman le sache ou même qui peut mentir sans qu'elle s'en aperçoive qu'il prend vraiment conscience de son autonomie.
Concrètement, et plus sérieusement, Il faut plutôt espérer que ces nouvelles prétentions de la part de Google auront, au contraire, l'effet inverse à celui attendu auprès des utilisateurs, avec la prise de conscience de ce que l'utilisation quasi exclusive des services proposés par la firme de Mountain View met entre ses mains. 

Des alternatives existent, que ce soit pour le moteur de recherche avec l'américain DuckDuckGo ou le français Qwant qui commencent à monter en puissance. Mais c'est également vrai pour l'ensemble des services désormais proposés par Google, pour lesquels des alternatives existent. Il va devenir de plus en plus impératif de les utiliser, en améliorant l'efficacité de ses recherches en utilisant les opérateurs booléens (et/ou/sauf) dans nos requêtes, ou bien en posant des questions en langage naturel.

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