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Une bannière indiquant "Boycott Qatar 2022" est exposée dans un stade avant le début d'un match de football de première division allemande de Bundesliga, le 23 octobre 2022.
Une bannière indiquant "Boycott Qatar 2022" est exposée dans un stade avant le début d'un match de football de première division allemande de Bundesliga, le 23 octobre 2022.
©INA FASSBENDER / AFP

Géopolitico-Scanner

Coupe du monde au Qatar : petit historique de la très faible efficacité des boycotts de grands événements sportifs

Plusieurs grandes villes françaises (Paris, Lyon et Marseille) ont décidé de ne pas installer d’écrans géants pour diffuser les rencontres de la Coupe du monde de football au Qatar. Si certains élus évoquent un boycott politique, d’autres municipalités parlent de décisions avant tout économiques.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret enseigne à Sciences Po Paris.

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Kévin Veyssière

Kévin Veyssière

Kévin Veyssière est collaborateur parlementaire. Passionné de football, de géopolitique et d'histoire, il a créé le Football Club Geopolitics, média qui vulgarise la géopolitique du football. La page rassemble aujourd'hui plus de 30 000 abonnés sur Twitter.

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Atlantico : Avec la Coupe du monde au Qatar on voit apparaître des appels au boycott de la part de villes, d’équipes sportives et même de pays. Ces tentatives de boycott sont-elles efficaces ? N’est pas au final qu’une manœuvre de communication ?

Kévin Veyssière : Le boycott peut s’opérer à plusieurs niveaux. Si l’on étudie l’histoire politique et sportive, les premiers boycotts qui ont été effectifs concernent les Jeux Olympiques de Moscou de 1980 et les Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984. Cela s’inscrivait dans une logique politique, dans une logique de blocs au cœur de la Guerre froide.  Cela était très différent de la situation actuelle pour le Qatar. Les principales critiques concernent la gestion des droits des travailleurs et les droits humains. Dans les exemples précédents relatifs aux années 1980, le boycott était un outil en plus pour mettre la pression vis-à-vis de différentes logiques des blocs de l’Ouest et de l’Est.

Lorsque la page de cette logique de Guerre froide a été tournée et que nous sommes entrés dans un monde multipolaire, toutes les tentatives de boycotts comme lors des Jeux Olympiques en Chine ou la Coupe du monde en Russie n’ont pas été effectives. Cela a souvent abouti à un boycott diplomatique de la part du Royaume-Uni vis-à-vis de la Coupe du monde en Russie ou pour les Jeux Olympiques d’hiver en Chine.

Un boycott diplomatique correspond à une non-représentation politique lors de la cérémonie d’ouverture. Cela a finalement très peu de poids car la compétition se poursuit. Même dans les cas évoqués en 1980 et en 1984, lorsqu’il y a eu un véritable boycott des nations, en réalité cela a permis aux pays qui organisaient l’événement (l’URSS puis les Etats-Unis) d’en sortir vainqueurs puisqu’ils étaient les seuls à capter la surface médiatique des Jeux Olympiques.

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Pour la Coupe du monde au Qatar, un tel boycott n’aura pas lieu car le Qatar est beaucoup trop présent dans la sphère internationale suite à son rôle de médiateur lors de la crise afghane en 2021 entre les Etats-Unis et le régime des Talibans en Afghanistan. Le Qatar a été le principal médiateur de cette crise. Mais le rôle du Qatar est aussi prépondérant pour la question du gaz. Les pays occidentaux, et notamment en Europe, doivent trouver des solutions d’acheminement du gaz suite aux conséquences de la guerre en Ukraine.

Le boycott de la Coupe du monde au Qatar n’aura pas lieu.

Pour le boycott plus populaire, au niveau des supporters, cela est beaucoup plus présent au niveau des sociétés occidentales, des pays européens et de l’hémisphère Nord car les questions des droits humains et des coûts écologiques sont beaucoup plus prises en compte.  En réalité, même sur ces enjeux, l’appel au boycott vis-à-vis de la Coupe du monde au Qatar n’a pas beaucoup pris.

La question du boycott sur les spectateurs et les supporters revient à les prendre en otages alors que la compétition a été attribuée en 2010. Depuis cette date, des alertes ont été données par rapport aux conditions d’organisations de la Coupe du monde au Qatar. Il y a quelques évolutions sur ces enjeux mais elles n’ont pas été suffisantes. Le boycott de la compétition au niveau populaire n’a pas pris.  

Le seul moyen de modifier les choses est de toucher au nerf de la guerre, les droits sportifs et le nombre de téléspectateurs qui vont regarder cette compétition. Le boycott a peu de chance d’y parvenir. Boycotter la Coupe du monde 2022 reviendrait à boycotter tout le Qatar. Cela est très compliqué à mettre en pratique. Le principal responsable qui aurait pu faire en sorte que cette Coupe du monde s’organise dans de meilleures conditions, la FIFA, n’a rien fait.

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Le boycott de la Coupe du monde au Qatar peut être un coup de communication pour certaines municipalités françaises. Des villes comme Paris, Lyon et Marseille ont annoncé qu’elles n’installeraient pas d’écrans géants pour suivre la compétition. D’autres considérations allaient être en jeu.

La question du boycott est un autre levier qui est mis en avant pour essayer d’améliorer les conditions d’organisation. Mais nous ne sommes plus qu’à quelques jours de la compétition. Il est trop tard pour que cette compétition s’améliore ou pour espérer que les conditions d’organisation soient plus éthiques.

Cyrille Bret : Par nature un appel au boycott est un acte majeur de communication politique et d’engagement médiatique. Pour une personnalité, une institution ou un pays, il s’agit d’attirer l’attention de l’opinion publique – locale, nationale ou internationale – sur un phénomène, un événement ou un acte. Pour le dénoncer. Ainsi, en 1980, les Etats-Unis ont-ils appelé au boycott des Jeux Olympiques d’été organisés par Moscou. Il s’agissait de condamner, sur la scène mondiale, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. 

En l’espèce, l’appel au boycott de la Coupe du Monde FIFA organisé par le Qatar reprend la grammaire classique du boycott : dénonciation des conditions d’attribution, d’organisation et de construction de la compétition et de ses infrastructures. L’appel au boycott est un acte de communication politique pour dénoncer la corruption (soupçonnée) et les conditions de travail (avérée) dans le pays organisateur.

Par le passé, les appels au boycott de grands évènements ont-ils déjà été efficaces ? ont-ils déjà suscité un quelconque réel changement ?

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Cyrille Bret : Tout appel au boycott médiatisé a une efficacité dans le débat public – il alerte. Mais tout appel médiatisé n’a pas nécessairement d’effet sur la participation, la fréquentation ou la présence de délégations sportives. Ainsi, le contre-boycott déclaré par l’URSS pour les Jeux Olympiques d’été à Los Angeles a eu peu d’effet car il n’a pas empêché la participation de plusieurs Etats socialistes ou communistes à la compétition. De même, les appels au boycott des Jeux Olympiques d’hiver en 2020 à Pékin n’ont pas eu d’effet massif : plusieurs Etats ont décidé d’envoyer des délégations sportives mais de ne pas participer aux cérémonies officielles d’ouverture et de clôture des JO à un haut niveau de représentation politique. 

En somme, l’efficacité d’un appel au boycott se mesure, à mon sens, surtout sur sa capacité d’alerte dans l’opinion et sur sa capacité réelle à réduire le nombre de délégations présentes.

Quoi qu’il arrive cette coupe du monde aura lieu, si ces boycotts ne sont pas efficaces ont-ils réellement une utilité ?

Cyrille Bret : Evidemment, la compétition se déroulera. Bien sûr, elle sera fortement médiatisée. Certes, elle recevra les délégations sportives qui ont travaillé pendant des années pour se qualifier. Mais les appels au boycott ne seront pas pour autant éclipsés. Ils ont une fonction « tribunicienne » au sens où, comme les tribuns de la plèbe dans la République romaine antique, ils ont un devoir d’alerte et un pouvoir de mobilisation des opinions mais n’ont pas de capacité de blocage. 

C’est une évidence déjà manifeste : ce Mondial FIFA est déjà la tribune qui permet de dénoncer les malversations dans le sport professionnel, les aberrations climatiques (climatisation des stades) et surtout le travail forcé des ouvriers dans certains Etats du Golfe. Le niveau de conscience général a été élevé par ces appels au boycott. La compétition est déjà marquée de ce sceau.

N’y a-t-il pas une hypocrisie de la part des États à participer à ce genre de tentatives d’entraves, à quelques semaines de l'événement ?

Kévin Veyssière : Peu d’Etats prennent officiellement position pour boycotter cet événement mais ils critiquent la Coupe du monde au Qatar. Certaines fédérations nationales européennes, notamment pour les pays scandinaves, appellent à ne pas mettre l’accent que sur le sportif mais que l’on prenne cette compétition dans sa globalité avec tous les à-côtés. Cela démontre une volonté de voir les enjeux bien au-delà de la simple dimension sportive.

Cela consiste - lorsque l’on organise un événement sportif international d’une telle ampleur comme la Coupe du monde et qui est vu par trois milliards de téléspectateurs - à s’interroger sur les conditions dans lesquelles la compétition est organisée.

Le but premier de ces événements est de rassembler les nations et de faire en sorte d’apaiser les relations internationales grâce au sport, même s’il reste mineur.

Le sport est une telle machine industrielle. Nous sommes maintenant obligés de nous poser ces questions-là. Cela doit être mené de manière intelligente.

Lorsque la Coupe du monde a été attribuée en 2010 à ce pays du Golfe Persique, la FIFA avait conscience des problématiques qui allaient être associées au Qatar comme l’exploitation des travailleurs migrants, la question écologique, la question de la gestion des supporters pour un pays de trois millions d’habitants. Le Qatar est un pays indépendant depuis 1971. Ce pays a essayé de se démarquer de ses voisins, notamment l’Arabie saoudite et l’Iran. Pour cela, le Qatar a utilisé la manne financière du gaz et aussi le soft power sportif. Pour se construire rapidement, ils ont utilisé la main-d’œuvre étrangère en utilisant leur législation du travail qui ne prend pas en compte la gestion des droits humains. Le Qatar a multiplié les chantiers et les constructions en faisant fi des considérations écologiques. En 2010, ces considérations étaient moins présentes dans le débat public. Cette Coupe du monde au Qatar rassemble différentes problématiques. L’accent est beaucoup plus mis sur les critiques relatives au Qatar. Cela avait déjà été le cas lors des Coupes du monde en Afrique du Sud et en Russie. La Coupe du monde au Qatar a de nombreux défauts mais comme le Qatar a un rôle stratégique déterminant, le boycott n’est pas suivi et peu de pays critiquent la compétition ou ont l’intention de boycotter réellement le tournoi.

Cyrille Bret : Au contraire, les appels au boycott sont d’autant plus médiatisés qu’ils sont lancés au plus près de la compétition. Encore une fois, l’efficacité de ces appels se mesure à la mobilisation du débat public, pas à la participation. En conséquence, dans la dernière ligne droite avant la compétition, au moment où revenir sur les infrastructures, l’attribution de la compétition, les déplacements des équipes et la sélection des athlètes est devenu impossible, la pression est maximale dans la sphère médiatique. Changer la réalité de la compétition devient impossible. Mais altérer son image est bien plus aisé.

L’appel au boycott est une arme de softpower maniée aujourd’hui non seulement par les comités olympiques nationaux, les fédérations de football ou de ski, les Etats et leurs ministères des sports. Mais – et c’est la tendance émergente – également par des réseaux associatifs mondiaux. Les appels au boycott de cette compétition comme des JO d’hiver de Pékin dernièrement marquent l’émergence de la société civile en matière de sofpower sportif.

Kévin Veyssière a publié « Mondial : Football Club Geopolitics - Tome 2 : 22 histoires insolites sur la Coupe du Monde de football » aux éditions Max Milo

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