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Le Bac accentue les inégalités.
Le Bac accentue les inégalités.
©Reuters

Le Nettoyeur

Comment faire entrer le Baccalauréat dans le 21ème siècle

Le Baccalauréat est une exception française qui combine une égalité de façade avec une inégalité de réalité. Voici quelques pistes pour le réformer.

Pascal-Emmanuel Gobry

Pascal-Emmanuel Gobry

Pascal-Emmanuel Gobry est journaliste pour Atlantico.

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Les résultats du Bac viennent de tomber. Bonne occasion de prendre la température de cette institution si française. Car le Bac, c'est un peu une exception française.

Le Bac, c'est une exception française d'abord parce qu'il combine une égalité de façade avec une inégalité de réalité, et ça c'est très français. Egalité de façade : le Bac, tout le monde le passe, tout le monde est logé à la même enseigne. Examen national, à la sortie : mérite.

La réalité, tout le monde la connaît : en fait, le Bac accentue les inégalités. D'abord, parce qu'il n'y a pas un Bac, mais une multitude de Bacs. Le Bac général, d'un côté, qui est celui dont on parle le plus (avec le marronnier du commentaire de l'épreuve de philo chaque année), et les Bacs techno et pro, dont on parle moins, alors qu'ils concernent autant d'élèves.

Cette distinction qui incarne la hiérarchie si française entre la théorie et la pratique : d'un côté, le “général”, c'est-à-dire le théorique (épreuves star : philo et maths, les matières les plus théoriques), et de l'autre le “pro” et le “techno”, c'est-à-dire le pratique, mais en pratique, le relégué. En théorie, on devrait être “pro” ou “techno” parce qu'on a une vocation à un apprentissage ou un métier particulier ; en pratique, on parque les élèves dans les filières “pro” ou “techno” parce qu'ils ne sont pas assez “bons” pour être “généraux.” Le “bon”, c'est celui qui manie le “général”, c'est celui qui n'a une expertise particulière dans aucun domaine pratique, mais peut tout voir depuis 5000 mètres d'altitude. Le Bac produit des français qui, selon la blague anglo-saxonne, demandent “D'accord, ça marche en pratique, mais est-ce que ça marche en théorie?”

La fameuse épreuve de philosophie du Bac n'est d'ailleurs aucunement une épreuve de philosophie ; c'est une épreuve de dissertation. La dissertation, cet exercice purement formel et si français, si parfaitement rigide. Il est parfaitement possible de faire une très bonne dissertation de philo sans jamais avoir fait de philo, et il est parfaitement possible de produire un très bon papier de philo qui sera noté 0 à une épreuve de dissertation de philo. A part ceux qui sont passés par le système français, aucun des grands philosophes que nos lycéens étudient n'auraient pu faire une dissertation de philo.

Inégalités sociales, bien sûr, dans le sens où beaucoup arrivent mieux préparés au Bac que d'autres, et que la société française fait en sorte que les mieux préparés soient ceux dont les parents ont le plus de capital, qu'il s'agisse de capital financier ou de capital humain et social (enfants de profs, notamment). Et même à l'intérieur des filières “générales”, “pro” et “techno”, il y a des sous-filières, souvent cachées. On sait quelles options mènent aux meilleures prépas ou aux meilleurs cursus

Inégalité dans le nivellement par le bas pour un diplôme qui, chacun le sait, est tout simplement donné à toute une classe d'âge, ce qui ne fait que renforcer les autres inégalités : le critère déterminant devient sa mention, ou son option, ou son lycée d'origine.

Epreuve très française, donc, parce que malgré la réalité toujours mieux constatée de l'inégalité concrète, on préfère l'égalité théorique. Et souvent pour des raisons émotionnelles et nostalgiques, dans ce pays explicitement re-fondé sur les bases des idéaux des Lumières et de la Modernité, mais si conservateur en pratique. Le Bac, ça rappelle de bons souvenirs aux sexagénaires qui contrôlent notre pays, le Bac a toujours été dans le paysage, donc on ne peut pas toucher au Bac.

Est-ce que ce discours persiste à cause d'une simple illusion, d'une simple absence d'un regard en face des faits, ou est-ce que chacun sait, au moins dans un petit fond bien caché de leur esprit, que ce discours est faux, mais que ceux qui tiennent les rênes de notre pays le maintiennent en place parce qu'ils veulent les inégalités qu'il produit ? Selon les jours et mon degré de cynicisme, j'oscille entre ces deux explications.

Comment pourrions-nous, alors, réformer le Bac pour le 21ème siècle ?

Je dis du mal de l'épreuve de philo, mais j'estime beaucoup la philo. L'instinct qui sous-tend la canonisation de l'épreuve de philo est sain : dans une démocratie, il faut donner aux étudiants une éducation qui puisse faire d'eux des citoyens éclairés, aptes à participer à la vie de la cité.

Le problème n'est pas cette idée-là. Le problème est que nous n'enseignons pas la philo, nous préparons à une épreuve de philo. Il faudrait faire des cours de philo des cours sur la base des grands textes de la philosophie - et pas de manuels qui simplifient et maquillent à outrance - et, surtout, il faut que ces cours ne soient pas notés. Pas d'épreuve à la fin. Un contrôle de connaissances, peut-être, mais pas d'examen avec des notes. L'objectif du cours de philo est de former des citoyens, pas de mesurer des bêtes de concours.

Et pour les autres matières ? Là, il y aurait une révolution encore plus importante à faire : évaluer des compétences, et non des connaissances formelles. Chacun étudierait les matières de son choix, à son rythme, grâce à des plates-formes d'enseignement de nouvelle génération, et pourrait être évalué à son rythme sur des connaissances et des compétences bien précises. “15/20 en physique” ne veut rien dire, si ce n'est une vague corrélation avec le QI et la capacité de travail. “Je connais les vecteurs, la physique des fluides à tel niveau, les principes de l'électricité, etc.” donne ces informations, mais également beaucoup plus. Et ca prépare des élèves à découvrir ce qu'ils aiment, et donc à découvrir ce vers quoi ils vont s'orienter plus tard. Le Baccalauréat, qui ne serait plus qu'un recensement de ces épreuves de compétences passées au cours du cursus du lycée, deviendrait une vraie “fiche d'identitié”, un espèce d'instantané fiable des connaissances, compétences, goûts et aptitudes de chaque élève, un vrai pas vers l'avenir.

Le seul problème c'est que nous ne serions plus des numéros. Impossible de comparer un élève à un autre juste en regardant leur moyenne. Il faudra traiter les élèves comme des êtres humains, et pas comme des rouages dans une grande machine.

En France, ça serait une révolution. 

 

 

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