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Pour Jean Clair, mal nommer les choses est un crime.
Pour Jean Clair, mal nommer les choses est un crime.
©Reuters

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Ce crime de mal nommer les choses

Toutes les semaines, le journal Service Littéraire vous éclaire sur l'actualité romanesque. Aujourd’hui, retour sur Jean Clair, qui s’insurge contre la langue des médias et le jargon des technocrates.

Christopher  Gérard

Christopher Gérard

L'écrivain Christopher Gérard écrit pour le journal Service Littéraire. Dernier ouvrage paru : “Quolibets” à l’Âge d’Homme.

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Comment ne pas songer, au moment de refermer “Les Derniers jours”, le dernier livre de Jean Clair, au brûlot du même titre publié dans les années 20 du siècle dernier par deux autres non-conformistes, Emmanuel Berl et Pierre Drieu la Rochelle ? Tous deux s’interrogeaient avec anxiété sur les origines de la crise de la conscience européenne, exacerbée par les tueries industrielles de la Grande Guerre.

Sans faire allusion à ces prédécesseurs, Jean Clair s’inscrit pourtant dans une telle lignée d’esprits lucides et inquiets : « je mesure la décadence d’un pays qui m’a donné la possibilité d’apprendre, mais qui, dans le déclin rapide de son éducation, m’a retiré le goût de transmettre. »

Phrase qui sonne de manière terrible aux oreilles de tout lettré, de tout professeur, et qui sonne le glas de l’optimisme progressiste. Jean Clair se définit ici comme le rescapé d’un peuple disparu, comme dissous à l’acide, celui des paysans de sa jeunesse pauvre. Les lecteurs de son “Journal atrabilaire” reconnaîtront dans cette somme de réflexions toujours pénétrantes, souvent amères, son chant funèbre pour une langue, notre langue française, que les diktats des pédocrates, tout acquis aux niaiseries égalitaires, ont transformée en une langue morte, faisant des enfants d’aujourd’hui, surtout s’ils proviennent de milieux modestes, des aphasiques et des apatrides sur leur propre sol – des barbares.

Les sorties de Jean Clair contre la langue des médias, inaudible tant elle est fautive et triviale, contre le jargon des technocrates, cet instrument d’intimidation à l’usage de l’hyperclasse, seraient à citer in extenso : « un pays pourrit par sa racine, qui est sa propre langue » ou « parler en ignorant la grammaire, cette autre forme du logos divin, c’est précipiter le monde dans la folie ». Camus ne pensait pas autrement quand il nous mettait en garde contre ce crime de mal nommer les choses, qui ajoute au malheur du monde. Qu’il nous parle du déclin de l’élégance (« l’uniforme triste et négligé du pithécanthrope errant »), du sentiment d’exil de tout héritier authentique (voulu par la doxa dominante), de sa haine – salubre – des musées (« ces voiries »), du rôle pernicieux des avant-gardes et de cet horrible art moderne, justement défini comme souffrant de prosopagnosie (i.e. qui refuse de reconnaître le visage de l’homme), du mariage des invertis comme meurtre de la Mère ou du sens de la Pieta, Jean Clair stimule nos esprits anesthésiés, nous exhorte à refuser l’imposture aux mille faces par un recours au noyau dur de notre tradition : le souci de l’âme.  

A lire : Les derniers jours, de Jean Clair, Gallimard, 334 p., 21 €.

Source :Service Littéraire, le journal des écrivains fait par des écrivains. Le mensuel fondé par François Cérésa décortique sans langue de bois l'actualité romanesque avec de prestigieux collaborateurs comme Jean Tulard, Christian Millau, Philippe Bilger, Eric Neuhoff, Frédéric Vitoux, Serge Lentz, François Bott, Bernard Morlino, Annick Geille, Emmanuelle de Boysson, Alain Malraux, Philippe Lacoche, Arnaud Le Guern, Stéphanie des Horts, etc. Pour vous abonner,cliquez sur ce lien.

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