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Un homme passe devant un affichage montrant des billets de banque de différentes devises à Hong Kong, le 9 novembre 2016.
Un homme passe devant un affichage montrant des billets de banque de différentes devises à Hong Kong, le 9 novembre 2016.
©ANTHONY WALLACE / AFP

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Une mondialisation ultralibérale, vraiment ? En 1990, 66% du PIB mondial était concentré dans des économies "libres", en 2050, cette part pourrait bien chuter à 26%

En 2020, elle s'est d'ores et déjà réduite à 45% selon des études américaines réalisées par Bloomberg Economics et l'Heritage Foundation.

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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L’Heritage Foundation est un think-tank américain qui classe depuis plusieurs années les pays et leurs économies sur une échelle allant de libre à non libre. Qu’est ce qui fait selon eux les critères de la liberté de l’économie ?

Pierre Bentata : Ils se basent sur des indicateurs qui reposent, comme tous les indicateurs, sur certaines hypothèses. Ces hypothèses peuvent être parfois arbitraires et présenter une part idéologique. 

Certains critères se comprennent très bien lorsqu’il s’agit de mesurer la liberté économique d’un pays. Par exemple, on retrouve l’indicateur de l’ouverture au commerce international, qui mesure le poids des taxes douanières et des barrières, qu’elles soient tarifaires ou non. Le constat est identique pour les investissements. 

En revanche, des indicateurs comme la taille du gouvernement ou l’indicateur de liberté monétaire ou financière reposent sur des a priori idéologiques forts. La liberté financière considère par exemple que plus les réglementations sont fortes sur les marchés financiers, moins il y a de libertés. D’un point de vue économique et libéral cela peut se comprendre, mais le débat peut néanmoins se poser.

On peut également s’interroger sur l’indicateur basé sur l’efficacité de la réglementation. Il reprend directement celui émis par Doing Business, qui est profondément libéral et qui fait l’objet de nombreuses critiques. 

En 1990, 66% du PIB mondial était concentré dans des économies « libres ». En 2050, cette part pourrait bien chuter à 26% selon les prévisions réalisées par Bloomberg Economics et l'Heritage Foundation. Il serait actuellement à 45%. Comment expliquer ce phénomène ?

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Pour répondre à cette question, il faudrait prendre en compte d’autres indicateurs que ceux utilisés par Heritage Foundation. Dans son classement, la fondation indique que Singapour est très bien classé. Selon moi, un pays qui met en place des différences entre ses citoyens en fonction du fait qu’ils soient natifs ou non ne peut pas être considéré comme un pays libre, quel que soit l’état de son économie. Le fait que la part de la richesse qui est allouée à des pays de moins en moins libres est tout simplement liée au fait que les pays riches sont eux-mêmes de moins en moins libres. Nous sommes donc face à un phénomène de vases communicants. 

On s’aperçoit également à travers de nombreux travaux très consensuels que pour qu’un pays possède une économie prospère, il est plus important qu’il soit stable que libre. C’est d’autant plus vrai dans une économie mondialisée où les investisseurs peuvent diversifier leur portefeuille, car ils doivent faire des prédictions sur leurs investissements. Pour cela, ils ont besoin d’une certaine lucidité à long terme qui est liée à la stabilité. La stabilité des institutions, même dans un pays autoritaire, peut donc compenser le manque de liberté. 

On s’aperçoit aujourd’hui que les pays occidentaux qui perdent un peu en stabilité se font rattraper par des pays à la fois autoritaires et stables, qui deviennent donc plus attractifs. C’est le cas de Singapour, nouveau modèle hybride qui semble fonctionner. 

Quels sont les risques que le PIB se retrouve concentré dans des économies « non libres » ? La mondialisation est-elle moins ultralibérale que certains voudraient le faire croire ? 

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Le premier problème c’est que les pays à succès créent les standards internationaux. L’indicateur Doing Business était une sorte de soft-power et les gouvernements le prenaient en compte. A partir du moment où on commence à se dire qu’il vaut mieux avoir des pays moins libres mais plus stables, de nouveaux standards peuvent s’installer et la notion de liberté peut être mise de côté, sans être considérée comme fondamentale. 

Il est très difficile de connaître les répercussions de ces changements de valeurs. Pour cela, il faudrait expliquer ce que l’on appelle des pays « moins libres ». Si une grosse concentration de la richesse mondiale devait être captée par la Chine, ce serait bien évidemment très dommageable, mais j’ai du mal à croire que ce modèle s’impose. En revanche, certains dirigeants peuvent penser qu’il existe des solutions alternatives aux démocraties libérales telles qu’on les connaît aujourd’hui. L’impact politique et économique dépendra de la capacité de ces démocraties libérales à réagir. 

J’ai l’impression que notre situation économique dépend surtout de notre confiance envers nos politiques et nos institutions. Sur le plan politique comme économique, le monde entier est quand même tourné vers les démocraties libérales. Ce n’est donc pas parce qu’il y a une nouvelle redistribution des richesses qu’il y a un problème pour nos libertés.

Quand on regarde les données, on se rend compte que c’est parce que notre monde est de plus en plus ouvert et de plus en plus libre que le décollage de pays moins libres est devenu possible. Ces pays ont bénéficié de la mondialisation, malgré le fait que la propriété privée ne soit pas protégée et que l’État soit parfois peu transparent sur ses décisions. Et comme ces pays sont à un niveau de développement plus bas, leur croissance peut être mécaniquement plus rapide. Le piège consiste à croire que s’ils s’enrichissent c’est parce que notre système ne fonctionne pas. Or c’est tout à fait l’inverse : c’est lorsque ces pays s’ouvrent qu’ils connaissent une croissance forte. Par exemple, la Corée du Sud était très peu libre dans les années 1970 et avait un PIB proche du Ghana. Son enrichissement phénoménal a eu lieu lorsqu’elle s’est ouverte. Si on regarde la part de la Corée du Sud dans le PIB mondial entre les années 1970 et 1990, on peut penser qu’un pays non libre prend des parts de marché. En réalité, il se libéralise. Le constat est le même pour l’Inde. 

Je pense qu’à l’avenir, nous pourrons constater de nombreux exemples similaires. Des pays peu développés et peu libres vont s’enrichir mais ils gagneront aussi en liberté. Notre problème en tant qu’Occidentaux est de penser que les pays qui s’enrichissent le font en dépit de notre système, alors que c’est justement grâce à lui. 

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