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Un commissaire en garde à vue : quand les bœuf-carottes s'acharnent

Après avoir été placé en garde à vue dans le cadre de "l'affaire Neyret", l'ancien commissaire Christophe Gavat raconte que les "bœuf-carottes" ont mené une perquisition à son bureau qu'il qualifie de "démonstration d'une volonté de nuisance". Extrait de "96 heures - un commissaire en garde à vue" (2/2).

Christophe Gavat

Christophe Gavat

Christophe Gavat est un commissaire de police d’origine lyonnaise. Il a exercé au cours de sa carrière en Seine-Saint-Denis, à Paris, à Lyon, Cannes, Perpignan et Grenoble. À la suite de "l’affaire Neyret", il a quitté la police judiciaire et occupe aujourd’hui le poste de directeur départemental adjoint de la police aux frontières à Cayenne.

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Hier chef d’un service de police, aujourd’hui plus rien. Marqué au fer rouge sous le sceau de l’infamie relayée sans relâche par les médias qui n’hésitent pas à titrer : « Les chefs grenoblois tombent à leur tour ! » Que veut dire ce titre ? Mon adjoint et moi-même nous ne sommes pas « tombés ». Nous avons subi une garde à vue, certes exagérément longue, nous avons été mis en examen, certes pour des infractions étonnamment graves pour des policiers, mais nous n’avons pas été encore jugés et encore moins condamnés. Conformément à la loi, nous sommes innocents. Encore debout ! Ce raccourci journalistique synthétique et percutant est pathétique et insultant. Il résume bien l’état d’esprit ambiant : l’interdiction d’exercer notre profession est déjà une condamnation ! Alors même que l’affaire ne fait que commencer. Elle est où, la présomption d’innocence ?

Je rumine toutes ces questions. Le téléphone sonne. Je décroche. Une voix d’homme que je ne connais pas. Enfin si, mais ce n’est pas un proche. « Monsieur Gavat ? » Cette voix… Mon coeur s’emballe, et ce n’est pas une réaction amoureuse. Cette voix est inquiétante, annonciatrice de mauvaises nouvelles. Je la reconnais. Celle du commissaire qui m’a auditionné pendant toute la garde à vue. Pardon, qui m’a interrogé en tout et pour tout quatre heures, sur les 96 heures qu’a duré ma retenue judiciaire. Il est matinal. « Monsieur Gavat, nous sommes à votre bureau… » Il continue de me vouvoyer, comme pendant la garde à vue, contrairement à l’usage professionnel qui veut qu’entre collègues du même grade, on se tutoie. Il a raison, nous ne faisons pas partie de la même équipe. « Nous sommes à votre bureau pour y effectuer une perquisition. » Je tombe des nues. Une perquise ? À mon bureau ? Et alors, ils n’ont pas eu le temps de la faire pendant les 96 heures de la garde à vue où ils ne se sont pas occupés de moi ? « Et nous avons besoin de votre présence… » Je réfléchis, vite. Je tente de faire le malin. « Mon contrôle judiciaire m’interdit de me rendre à l’hôtel de police. » Il a prévu cette question, me donne sans hésiter la réponse : « Le juge vous autorise à venir pour cet acte, sinon, nous prendrons deux témoins. » Je suis furieux. Contre eux, contre le juge, contre la police, contre tous. Furieux et dépité. Pourquoi cet acharne­ment ? « J’appelle mon avocat et vous tiens au courant. »

En pleurs, je contacte mon ami maître Renaud R. Nous avons fréquenté les mêmes planches de théâtre amateur. Il m’a couvert quand je faisais le mur. J’ai improvisé sur scène pour le sauver de ses trous de mémoire. Il m’a mis des raclées au squash et je me suis vengé au ping-pong. Il m’a reçu des heures et des nuits à l’époque où je préparais le concours de commissaire pour me donner des cours de droit. Il sait l’importance de mon métier. Il a été le premier au courant de ma possible garde à vue. Il était présent au bout du couloir sans fin du palais de justice avant la présentation devant le juge. Toujours là.

« Renaud, ils veulent faire une perquise dans mon bureau. Pourquoi ? Ils veulent me tuer ? Ils souhaitent ma mort professionnelle ? » Trop, c’est trop. Pourquoi faire une perquisition deux jours après la garde à vue ? C’est contraire à toute procédure normale. Ce n’est pas interdit, ni même illégal, c’est juste incompréhensible dans le déroulement classique d’une enquête. Tout bon policier en service d’investigations le sait. Une perquisition se fait pendant la garde à vue, pas après. La justification de l’éloignement ne tient pas. Quand on a 96 heures devant soi, on a largement le temps de faire un aller-retour Paris-Grenoble. 12 heures au maximum. Moins avec un gyrophare et une sirène. Cette perquisition est la démonstration d’une volonté de nuisance. Une procédure traitée à charge. Uniquement. Incroyable. Les bœuf-carottes font l’enquête après la garde à vue, pas avant. C’est contraire à l’évolution du droit. Arrêter quelqu’un et voir après ce qu’on peut lui reprocher. Du grand n’importe quoi. Le retour aux lettres de cachet. Quand on est bœuf…

Ils n’ont rien trouvé contre nous pendant la garde à vue. Ils recherchent les preuves dans nos bureaux, 48 heures après qu’on soit sortis des leurs. Des preuves de quoi ? De notre fréquen­tation des voyous ? Des fontaines de cocaïne ? Des matelas de billets ? Des kilos de munitions ? Des lances-roquettes ? Des flingues de concours ? Des putes à quatre pattes sous le bureau ? Ils organisent en urgence, donc en catastrophe, une perquisition. Pourquoi cet amateurisme ? Pourquoi ne pas en faire une à mon domicile ? Si je devais cacher quelque chose, ce n’est pas à mon bureau, toujours ouvert, que je le ferais. Mais, compte tenu de la portée médiatique de cette affaire, ils ne peuvent pas ignorer que les journalistes vont se précipiter. Donner du poids et de la crédibilité à leur action.

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Extrait de "96 heures - un commissaire en garde à vue" (Michalon) 11 avril 2013

 

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