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Dans le cadre de la guerre en Ukraine, il est important de sortir de ce pseudo « réalisme » pour ne pas faire l'erreur de confondre le retour à la paix avec la réintégration de la Russie dans le concert des nations.
Dans le cadre de la guerre en Ukraine, il est important de sortir de ce pseudo « réalisme » pour ne pas faire l'erreur de confondre le retour à la paix avec la réintégration de la Russie dans le concert des nations.
©Bertrand GUAY, Valery SHARIFULIN / AFP / SPUTNIK

Concert des nations

Ukraine : petits contre-arguments à l’attention de ceux qui croient être réalistes

L’optique « réaliste » de la résolution de la guerre en Ukraine avec des concessions vis-à-vis de la Russie doit amener à s’interroger sur la question du modèle des démocraties libérales et sur les rapports à l’égard des régimes autoritaires.

Jean-Noël Ferrié

Jean-Noël Ferrié

Jean-Noël Ferrié est directeur de recherche au CNRS, UMR 5115, Sciences Po Bordeaux.

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Atlantico : Dans une tribune publiée sur Telos vous dénoncez le « faux réalisme » qu’affichent les géopolitologues vis-à-vis de la Russie et notamment sur la manière de la traiter après la guerre. Quel est le problème de cette posture ? Se base-t-elle sur une lecture non seulement fausse mais aussi dangereuse de la situation ?

​Jean-Noël Ferrié : Le problème de cette posture est qu'elle donne l'impression du réalisme et donc de la raison. Elle concède, par exemple, qu'il faut et qu'il aurait fallu prendre en considération les craintes de la Russie pour sa sécurité. On fait comme si ces craintes étaient fondées, comme s'il était normal de penser que l'OTAN allait s'attaquer à la Russie, restreindre son espace naturel. Mais cela n'a rien à voir avec une crainte pour la sécurité du pays comme pouvaient, à juste titre, le ressentir l'Ukraine par rapport à son agressif voisin ou comme peuvent l'éprouver la Moldavie ou la Géorgie. Ce que Poutine regrette est de ne pas avoir une marche composée d'Etats plus ou moins inféodés et, de préférence, non démocratiques. C'est un statut de grande puissance alternative que demande, Poutine. Pour la sécurité de son territoire, la possession d'un arsenal nucléaire suffirait largement. Il veut plus, beaucoup plus. C'est en ce sens qu'il ne faut pas se tromper sur ce qui est en jeu. Concéder ce point, même marginalement, ce serait admettre une conception de la sécurité fondée sur une époque révolue. La seule sécurité admissible aujourd'hui, en Europe, doit être fondée sur le droit. Tout le reste serait une régression. La paix ne doit pas signifier ne peut être une régression.

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Pourquoi la question de l’affront de la défaite ne se pose-t-elle pas avec la Russie ? Sommes-nous dans une situation nouvelle incomparable avec celle de l’Allemagne de Weimar ?

​Dans Telos, j'ai simplement indiqué que la Russie ne pouvait pas perdre comme on perd conventionnellement une guerre, en étant au moins partiellement envahie, puisqu'elle est une puissance nucléaire, et qu'elle peut attaquer ses voisins et se retrancher dans l'espace sanctuarisé par ses bombes. Elle peut ainsi détruire les autres sans risques majeurs, du moins à court terme et tant qu'elle utilise des moyens conventionnels. Ses dirigeants peuvent échapper à n'importe quelle sanction. Même affaiblie, la Russie est intouchable. Ce droit asymétrique de destruction est révulsant. Il ne faudrait pas, en plus, accepter de considérer que, si la Russie ne gagne pas quelque chose, elle subit un affront. Ce serait renforcer un régime dont seul l'affaiblissement pourra apporter la sécurité à ses voisins. L'exemple de l'Allemagne de Weimar est très différent : la première erreur des démocraties a été, alors, de ne pas aider une République libérale à se stabiliser en voulant lui faire expier les fautes attribuées à l'Empire allemand. Leur deuxième erreur a été de laisser le régime hitlérien se renforcer. On doit aider les démocraties. On doit empêcher les autoritarismes de se renforcer. C'est exactement ce qu'il faut faire avec l'Ukraine, et avec la Russie

L’optique « réaliste » de résolution de ce conflit nous empêche-t-elle de voir que la véritable question en jeu dans la résolution de ce conflit est la question du modèle des démocraties libérales ? Et que l’opposition se fait entre démocraties et régimes autoritaires ?

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Oui, le réalisme empêche de le voir ou, au moins, de le prendre en considération. Ce qui permet à Poutine d'entraîner inconsidérément la Russie dans une guerre cruelle et injustifiable, c'est qu'il ne doit pas compter avec l'opinion, avec l'élection, c'est qu'il ne dépend ni de l'un ni de l'autre. Tous les dirigeants des démocraties ne sont pas bienveillants et respectueux du droit - loin de là, même -, mais leur dépendance par rapport à l'élection et par rapport à l'Etat de droit - c'est-à-dire aux poursuites en justice à l'issue de leurs mandats - limite ce qu'ils peuvent espérer faire. Aucun des Etats membres de l'OTAN n'aurait pu faire ce que la Russie vient de faire, aucun dirigeant d'un de ces Etats - y compris ceux qui nous paraissent les pires comme Orban ou Trump - n'aurait pu simplement envisager de faire ce que Poutine à fait. C'est une différence radicale, qui ne doit pas être minimisée. On ne peut pas entretenir des relations normales avec un Etat dont le dirigeant peut envisager de déclencher et de conduire une guerre de haute intensité sans que personne, dans les institutions de son pays, ne puisse s'y opposer. A la limite, à l'époque soviétique, du moins après Staline, il y avait le Politburo !

Pourquoi est-il important de sortir de ce pseudo « réalisme » vis-à-vis de la Russie? Quel diagnostic faut-il tenir ?

Il est important de sortir de ce pseudo « réalisme » pour ne pas faire l'erreur de confondre le retour à la paix avec la réintégration de la Russie dans le concert des nations européennes. Entendons-nous bien, quand je dis « la Russie » je veux dire « le régime de Vladimir Poutine ». Ce régime, parce qu'il est un autoritarisme centré sur un homme - une dictature, donc - et qu'il est une puissance nucléaire est intrinsèquement dangereux, et demeurera un dangereux tant qu'il existera. C'est à partir de ce constat qu'il faut réfléchir aux moyens de faire la paix, c'est-à-dire, au mieux, de suspendre la guerre. Toute solution qui ne serait pas, a minima, le retour à la situation de la veille du 24 février serait une défaite, non seulement pour l'Ukraine, mais pour l'Europe comme pour l'OTAN. Cette défaite n'établirait pas la paix.

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