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Erdogan

Turquie : le coup d'Etat civil a réussi

La révision constitutionnelle en Turquie devrait être soumise au référendum le 16 avril. Elle prévoit une hausse considérable des pouvoirs du Président Erdogan qui en aurait encore plus qu'Atatürk en son temps et pourrait être reconduit au pouvoir jusqu'en...2029.

Laurent Leylekian

Laurent Leylekian

Laurent Leylekian est analyste politique, spécialiste de la Turquie.

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Atlantico : La révision constitutionnelle qui vise à élargir les prérogatives du chef de l'Etat en Turquie devrait être soumise à référendum le 16 avril. Elle prévoit notamment de faire basculer le régime parlementaire actuel vers un régime présidentiel dans lequel le poste de Premier ministre serait supprimé et où l'exécutif pourrait avoir la mainmise sur le judiciaire. Peut-on dire aujourd'hui que cette constitution vise à légitimer la dérive autoritaire de l'Etat Turc ?

Laurent Leylekian : Oui sans aucune doute : le travail de sape engagé voici quinze ans par Erdogan a remarquablement porté ses fruits. Il a dans un premier temps favorisé la renaissance des identités minoritaires pour se concilier les bonnes grâces de l’Occident en donnant l’impression d’une démocratisation de la société. Parallèlement, il s’est appuyé sur la confrérie Gülen pour investir des pans entiers de l’administration, notamment la Justice, l’Education et les médias, pour desserrer l’étau kémaliste et pour se défaire de l’emprise des militaires : ce processus a été plutôt convulsif avec notamment les affaires Ergenekon et Balyoz. Et par la suite – à partir de 2010 environ – il a détruit méthodiquement ceux-là même qui l’avaient soutenu dans son accession au pouvoir : une certaine gauche pro-européenne, les minorités qui s’étaient partiellement réappropriées l’espace public et d’une manière général tous ceux qui ont cru que la peste les délivrerait du choléra.

La gauche radicale turque rassemblée sur le point d’ancrage que constituait le HDP, à forte composante kurde, et les partisans réels ou supposés de Fetullah Gülen constituent les dernières victimes de ce processus. A ce sujet, il y a fort à parier qu’on ne connaîtra pas avant longtemps la vérité sur la tentative de coup d’Etat de juillet 2016 mais les conséquences de cette opération ont été similaires à celles de l’incendie du Reichstag en Allemagne en 1933 : des purges gigantesques qui ont parachevé la création d’un Etat-AKP. Aujourd’hui, il n’existe plus aucun contre-pouvoir en Turquie.

La Turquie est confrontée à de nombreux défis économiques et sociaux en plus d'être traversée par une vague d'attentats sans précédent. Dans ce contexte quelles sont les chances pour que cette réforme soit adoptée par le peuple ?

Je pense que cette réforme sera adoptée sans problème et pour plusieurs raisons : d’une part, il n’existe plus d’alternative politique : le HDP en particulier a été décapité et la plupart de ses dirigeants sont en prison ou en exil. Le MHP – l’extrême-droite turque qui n’a jamais été aussi "laïque" qu’on a bien voulu le dire – et M. Erdogan ont désormais en partage la même vision islamiste et ethno-nationaliste et ont scellé une alliance en vue de ce referendum. Le parti kémaliste (CHP) de Kemal Kiliçdaroglu – qui n’est d’ailleurs guère moins ethno-nationaliste – est quant à lui dans un état de faiblesse inédit. Bref, la démocratie, qui en Turquie n’a jamais été une réalité que pour les Turcs ethniques, ne l’est plus même pour eux.

D’autre part, il faut bien comprendre que la plupart des Turcs ont une vision positive du bilan de M. Erdogan et notamment de son bilan économique. L’Occident avait fait le pari que l’AKP démocratiserait la Turquie et lui a massivement accordé son soutien politique et financier sans montrer trop d’exigences a priori. M. Erdogan en a joué et bien joué en permettant effectivement un impressionnant décollage économique de son pays mais aussi en jouant de politiques clientélistes qui lui ont permis de se concilier les bonnes grâces du petit peuple. Lorsque l’Union européenne s’est inquiétée des régressions démocratiques qui ont accompagné ce développement économique, c’était trop peu et trop tard. A cet égard, l’Union européenne qui a objectivement nourri la bête porte une responsabilité accablante.

Enfin, dans un pays désormais fortement endoctriné, les attentats que vous évoquez sont du pain béni. Ils renforcent la cohésion nationale autour du Chef. Aujourd’hui, bien peu de Turcs – hormis ceux qui sont en prison – mettent en cause le bien-fondé des politiques extérieures menées par le régime que ce soit contre l’Etat islamique ou contre les Kurdes (car les Kurdes sont largement perçus comme un corps étranger à la nation). Les réseaux sociaux donnent un éclairage saisissant de ce phénomène : des crimes qui étaient hier imputés au PKK sont aujourd’hui attribués à Gülen ou réciproquement en fonction des humeurs ou des besoins politiques du Chef. Tout regard critique semble avoir disparu. C’est effrayant.

En supposant que cette nouvelle constitution soit adoptée, que pourrait-il rester de l'opposition (CHP) politique en Turquie ? Avec un Erdogan largement populaire dans l'opinion publique, quelles raisons pourraient mener à court ou moyen terme à une nouvelle révolte au sein du pays ?

Il est difficile de prévoir ce que sera l’évolution du CHP à court-terme. Le parti continue de représenter un bon quart de l’électorat mais il est fragilisé par un positionnement politique daté. Pour le dire clairement, le projet kémaliste a échoué et le CHP reste sans réponse face à la dynamique AKP. Certes, le parti s’est repositionné plus à gauche, en partie en réaction à la dérive droitière de l’AKP, en partie sous l’influence "alévie" de son actuel dirigeant. Mais tout cela ne fait pas un projet d’avenir, surtout au sein d’une société désormais très islamisée. Il me semble donc probable que le CHP dont l’histoire est très liée à celle de l’aventure kémaliste en Turquie emprunte la voie funeste suivie par les "radsocs" en France : celle du déclin.

Plus généralement, il me semble qu’en Turquie, aucune opposition sérieuse ne peut désormais naître hors de l’AKP. A long terme, on peut peut-être imaginer que des barons ambitieux viennent contester le leadership d’un Erdogan vieillissant mais on peut surtout imaginer que l’Etat-AKP se heurte aux vrais défis structurels de la Turquie : vieillissement de la population de Turcs ethniques face à la dynamique démographique kurde, système de protection social archaïque en décalage avec les attentes de la population, ralentissement de la croissance économique lié à la croissance des nouveaux émergents, voire pakistanisation de la société en raison de la trop forte intrication de la Turquie dans les conflits du Proche-Orient.

Bref, à long-terme on peut imaginer beaucoup de choses mais, en attendant, le coup d’Etat civil a réussi.

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