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Tuerie aux États-Unis : Barack Obama ne peut plus guère faire que des incantations
©Reuters

En deuil

Tuerie aux États-Unis : Barack Obama ne peut plus guère faire que des incantations

Le 2 octobre, un voile noir tombait sur les Etats-Unis, tandis qu'une énième tuerie de masse frappait une petite ville de l'Oregon. On déplore une dizaine de morts et un peu moins de blessés (pour la plupart graves). Le tueur, Chris Harper-Mercer avait 26 ans et était assez actif sur les réseaux sociaux. Il a été abattu par les forces de police.

Patrick Chamorel

Patrick Chamorel

Patrick Chamorel est professeur à l'université de Stanford.

Il y enseigne les sciences politiques, à l'aulne des relations transatlantiques et des différences de systèmes politiques européens et français. Il collabore réguliérement au Wall Street Journal, Die Welt et CNN. Dans les années 90, il était conseiller politique dans plusieurs cabinets ministériels, à l'Industrie et auprès du Premier ministre.

 

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Atlantico : Les Etats-Unis sont de nouveau endeuillés par une fusillade : une tuerie a eu lieu jeudi 2 octobre dans une université de la ville de Roseburg (Oregon), faisant une dizaine de victimes. Barack Obama s'indigne de la routine de ces événements. En dehors de s'indigner, Barack Obama n'a-t-il pas les mains liées ? Que peut-il faire aujourd'hui ?

Patrick Chamorel : La réponse à cette question est très nette : il ne peut rien faire. Compte-tenu du fait que les deux chambres du congrès sont à majorités Républicaines et que les Républicains eux-mêmes campent sur des positions relativement radicales sur cette question-là. C'est, par ailleurs, le cas de beaucoup de Démocrates aussi. Plusieurs Démocrates ne souhaitent pas modifier les lois relatives aux armes, pour une raison des plus simples : ils sont élus dans des Etats qui sont à majorité très conservatrices. Une bonne partie des Etats américains (et c'est particulièrement vrai pour les Etats ruraux, à l'Ouest), sont tenus par des Démocrates qui s'opposent au contrôle des armes. Adopter une autre position à ce sujet, c'est le risque de perdre son électorat, prendre le risque de ne pas gagner plus de sièges (voire d'en perdre)… Ou d'exclure de son horizon politique la majorité des Etats ruraux favorables au port d'arme. Le port d'arme c'est, fondamentalement, une question politique qui concerne ces deux factions.

Quand on observe la population des Etats-Unis, on constate que la forte majorité des Américains se disent favorable au contrôle des armes à feu. Néanmoins, cette forte majorité est concentrée dans un petit nombre d'Etats, tous très urbains. Il est important de savoir que le gros de la population américaine vit dans les villes et sur les côtes. Ce qui représente la majorité des citoyens ne représente pas pour autant la majorité des Etats du pays. La plupart des Etats américains, qui sont loin d'être aussi urbanisés, la majorité de la population s'oppose à la modification des droits concernant les armes à feu.

De ce fait, il ne reste à Obama que son verbe, sa capacité à parler et à s'exprimer sur ces sujets. C'est d'ailleurs ce qui était étonnant dans sa dernière intervention : il n'a pas pris la peine de proposer de solutions politique à ce problème. Après le massacre de Newtown, dans le Connecticut, il avait demandé à Joe Biden de réfléchir aux solutions qui pouvaient se présenter. Après quoi, il était allé au devant du congrès avec de véritables propositions, mais cela n'avait pas abouti. C'est le témoignage même qu'il ne reste à Obama que deux armes : son verbe, comme je le disais, et sa capacité à encourager les Américains à faire la différence entre la possession d'une arme dans un but de chasse, ou de meurtre. Aujourd'hui, le NRA a réussi à convaincre les chasseurs que c'est à eux que le gouvernement fédéral voudrait s'en prendre, en dépit de la différenciation qu'a, encore, souligné Obama. Le vrai levier c'est cette majorité d'Américains favorable au contrôle des armes qui pourrait peser sur les parlementaires et c'est sur eux que compte Obama.

Outre le fait que Barack Obama arrive en fin de mandat et que de nombreux obstacles politiques lui barrent la route sur ce dossier, peut-on espérer qu'un jour un président américain parvienne à revenir sur ce deuxième amendement ? Ou les Etats-Unis sont-ils trop ancrés dans cette culture du revolver pour que cela évolue ?

L'amendement en lui-même ne sera pas modifié. Il n'est pas seulement très compliqué de modifier la constitution, mais également très long. Par conséquent, il est peu probable que ce second amendement soit un jour modifié.

Cela étant, il y a deux aspects à prendre en compte. D'abord, la façon dont cet amendement sera interprété, et sur ce point se livre une véritable bataille. Certains défendent une interprétation libérale du 2nd amendement tandis que d'autres estiment qu'il faut prendre en compte l'actualisation du contexte territorial : quand bien même c'était le cas au moment de la rédaction de la constitution, il n'y a plus de milice armée aux Etats-Unis aujourd'hui. Le deuxième aspect dont il faut parler, c'est le fait qu'une majorité de ces lois sont locales : elles concernent les Etats qui les ont édictées. Pour le gouvernement fédéral, il est très difficile de modifier ce genre de lois, contre une majorité d'Etat. Même avec deux chambres au congrès à majorité Démocrate. L'un des arguments principaux des lobby pro-armes, c'est que durcir les législations est profondément inutile, dans la mesure ou ce ne sont pas ceux qui respectent la loi qui tuent. D'autant plus qu'aujourd'hui, il suffit de traverser la frontière pour changer de législation. C'est pour cela qu'il ne sert à rien de légiférer au niveau des Etats pour endiguer le problème. Malheureusement, c'est quelque chose de particulièrement compliqué.

Le port d'arme c'est, en un sens, une caractéristique symbolique des Etats-Unis. Les Américains y sont très attachés et conservent certains réflexes, certaines envies comme pouvoir acheter et se servir des armes librement. La culture Américaine restera vraisemblablement la même, il y a peu de chance qu'elle change dans ses bases (comme n'importe quelle autre culture, au fond). On peut espérer modifier les choses à la marge, mais pas plus.

Barack Obama fait référence à des pays "comme le sien" qui ont su prendre un tournant suffisant et réaliser des lois adaptées pour diminuer le nombre de tueries de masse. Les pays dont il parle, l'Angleterre et l'Australie, sont-ils vraiment comparables aux Etats-Unis ? Partaient-ils de la même situation à l'origine ?

Les Etats-Unis présentent des particularités spécifiques, comme le second amendement que nous évoquions plus haut. La culture américaine est également très spécifique et a peu à voir avec celle de l'Australie et moins encore avec celle de la Grande-Bretagne. Dans le cadre de l'Australie, la situation diffère de celle du Royaume-Uni, dans la mesure où il s'agit d'un grand territoire. Les gens aiment à y chasser… La mentalité est différente de celle des britanniques et se rapprochent peut-être de celle des américains. En revanche, l'histoire de l'Australie diffère fondamentalement de celles des Etats-Unis.

Par conséquent je crois que, parmi les pays développés, les Etats-Unis appartiennent à une catégorie à part. C'est, à mon sens, quelque chose qui ne changera probablement pas. Si Barack Obama procède à une comparaison avec les pays anglo-saxons c'est parce que cela parle aux Américains. Il s'agit de pays que les Américains respectent et il ne peut pas s'aventurer à parler d'autres pays, parce qu'il ferait immédiatement face à des contre-arguments basés sur la différence des deux cultures en question. Les pays de culture anglo-saxonne partagent plusieurs aspects culturels avec les Etats-Unis mais qui n'ont jamais eu de problème comparable avec les armes. Les comparaisons avec des pays étrangers sont rares, tant l'Amérique estime être unique, mais elles n'ont jamais lieux avec d'autres pays (ou très rarement). Sur le plan politique, c'est une comparaison utile, mais dans l'absolu, peu importe de quel pays Barack Obama parle : les lois en matière d'armes à feu seront toujours plus restrictives. La culture américaine, la configuration politique américaine, il s'agit d'autant d'éléments spécifiques et plus conservateurs qu'en Grande-Bretagne ou qu'en Australie. Les Etats-Unis sont les seuls, dans les pays développés, a prôner une telle facilité d'accès, une telle liberté vis-à-vis des armes. C'est le reflet de leur culture qui, depuis le début, a valorisé les armes.

Au final existe-t-il des pistes, à défaut de solution claire, pour diminuer le nombre de tueries de masse aux Etats-Unis?

Les tueries de masses n'incluent pas celles qui ont lieu dans les villes, au sein des quartiers pauvres, qui sont liées notamment à la drogue. Ces tueries là se passent essentiellement dans les quartiers défavorisés, de minorités. Dans ce domaine-là, les Etats-Unis détiennent également le record du monde avec près de 20 000 personnes tuées chaque année. D'autre part, il y a également ce genre de carnages qui surviennent dans les écoles ou les cinémas. C'est un phénomène plus neuf et qui va crescendo. A chaque fois, le nombre de tués est plus élevés, et pour cause : les armes sont toujours plus perfectionnées. Concernant les potentielles solutions… il s'agit de quelque chose de complexe : on ne peut physiquement pas garder des écoles en installant des hommes pour les surveiller. Cela vaut également pour les cinémas. C'est une limite évidente à cette piste-ci. L'une des solutions proposées (et souhaitée par la majorité des Américains) c'est de réguler l'achat des armes. D'autre part, les gens du NRA pensent de leur côté que la meilleure solution consiste à armer de plus en plus de gens. De manière à ce que les gens honnêtes, les victimes, soient à même de se défendre. Ils prônent l'auto-défense, quand bien même on imagine mal des professeurs et des élèves d'université armés, pour se défendre le cas-échéant. On ne sait pas si cela porterait les résultats attendus. Par exemple, l'Oregon (où a eu lieu la tuerie du 2 octobre) est l'un des sept Etats à accorder aux étudiants le droit de porter des armes cachés en cours, sur les campus. Cela témoigne de la spécificité de la culture américaine, mais cela n'a pas empêché la dernière tuerie de se passer.

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