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« Il va falloir travailler plus pour espérer ne pas gagner moins  »
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Crise française

« Il va falloir travailler plus pour espérer ne pas gagner moins  »

Une étude Eurostat vient de confirmer une tendance qui se dessine depuis plusieurs années : la France fait désormais partie des pays les moins riches de la zone euro. Pour l'économiste Michel Godet, une crise similaire à celle que traverse la Grèce est inévitable... et nécessaire pour que la France se remette dans le droit chemin.

Michel Godet

Michel Godet

Michel Godet est économiste, professeur et membre de l'Académie des technologies.

Il est l'auteur de Le Courage du bon sens (Odile Jacob, 2009), Bonnes nouvelles des conspirateurs du futur (Odile Jacob, mars 2011), de La France des bonnes nouvelles (Odile Jacob, septembre 2012) et de Libérez l'emploi pour sauver les retraites (Odile Jacob, janvier 2014) Il anime également le site laprospective.fr.

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Atlantico : Dans la dernière étude Eurostat, la France se classe encore en-dessous de la moyenne de la zone euro en termes de richesse...

Michel Godet : J'avais dit dès 2007 que la France reculait, dans mon livre Le courage du bon sens : en 1980, on était 10% au-dessus de la moyenne européenne, alors qu'on est aujourd'hui en-dessous de la moyenne de la zone euro. Et encore, les 1,5 points de croissance de l'année dernière ont été financés par de la dette supplémentaire : on a mis sept litres d'eau dans le désert, et on ne récupère qu'un litre et demi pour les rembourser...

La France, si elle continue à vivre au dessus de ses moyens en prenant dans la poche de ses enfants , finira comme la  Grèce.La seule différence, qui explique notre AAA [notation financière optimale de la dette, ndlr] c'est qu'on a une réputation (justifiée) d'efficacité dans notre capacité à lever de l'impôt. Le jour où la majorité se décidera à faire payer les riches et les aisés des classes moyennes supérieures, on va certes en faire fuir une partie, mais le ministère de l'Economie et des finances arrivera quand même à ses fins, en disant : "si vous avez encore de l'argent sur votre compte épargne et 1500 milliards d’assurances-vie, c'est que vous n'avez pas payé assez d'impôts".

Les "moutons" français vont donc être tondus après 2012, mais ils ne le savent pas encore. Si c'est la droite des déficits publics et des renoncements qui l’emporte, on s'effondre, et si c'est la gauche démagogique qui refuse de voir les dégâts des 35 heures, on va se retrouver comme en 1981, avec des promesses dangereuses à tenir à grands renforts d’assistance, d’emplois publics… mais, cette fois, le tournant de la rigueur arrivera au bout de six mois ou neuf mois, car l’euro nous oblige plus que le franc à ne pas trop dérailler.


Cette prise de conscience interviendra-t-elle progressivement, ou avec un choc comme celui de la Grèce ?

Je pense qu'il nous faut un choc salutaire comme la Grèce pour remettre les pendules à l’heure et faire prendre conscience de la vérité aux Français. Un jour ou l'autre, on va découvrir qu'on n'est plus AAA, l'Allemagne va nous demander de rentrer dans le rang sous peine de revenir au Mark, car l'euro est un "sous-Mark". D'ailleurs, si la France est aujourd'hui solidaire du "mauvaise élève" grec, c'est qu'inconsciemment, elle sait qu'elle est dans la même situation.

Si cette prise de conscience intervient, la France pourra-t-elle remonter la pente ?

Oui, car c'est ce qu'ont fait des pays comme l'Allemagne : la modération salariale est aujourd'hui payante ! Il faut siffler la fin de la récréation et rattraper le premier de la classe : par habitant, on travaille deux semaines de moins que l'Allemagne et trois semaines de moins que l'Europe par an. Nonobstant ce que Le Monde fait dire à Patrick Artus sur la question de la productivité (comme quoi les Grecs ou les Français actifs travaillent plus d’heures que les Allemands), il ne faut pas se fourvoyer : on compte la force des rameurs, mais il n'y a pas assez de gens qui rament pour le bateau France !

Ceux qui disent qu'il faut faire l'école buissonnière des contraintes européennes se fourvoient : ce n'est pas en suivant les cancres qu'on avance. Il faut arrêter de dire que c'est la faute de la mondialisation : comment font l'Autriche, les Pays-Bas ou la Finlande pour avoir une balance commerciale excédentaire ?

La France a dix points de dépenses publiques de plus que l’Allemagne, et elle a perdu dix points de compétitivité-prix depuis dix ans : les deux phénomènes sont liés, et c’est ainsi que 40% de notre déficit industriel vient de l’Allemagne, et non pas des pays à bas salaires.

Les Français doivent comprendre qu'il va falloir travailler plus pour espérer ne pas gagner moins, même si aucun homme politique n’a le courage de dire ce qu’il pense tout bas. Combien de camarades et de bobos me glissent  à l’issue d'émissions : "je suis d’accord avec toi mais je ne le dirai pas devant les caméras !" C’est bien "le mensonge qui gouverne le monde", comme le relevait Jean-François Revel.

Comment doit se faire le partage de l'effort entre les riches et les pauvres ?

Il y a un grand cliché qu'il faut effacer définitivement : on dit qu'il y a aujourd'hui 8 millions de "pauvres" en France, qui gagnent moins de 60% du revenu médian. Mais si l'on double le revenu de tous les Français, mécaniquement, on ne diminue pas le nombre de pauvres ! Le niveau de vie des habitants a augmenté de 50% depuis les années 1980, et on pleure la bouche pleine !Demain, on aura la bouche moins pleine, car il va falloir partager les richesses naturelles avec le reste de la planète, relever de vrais défis énergétiques : on pleurera donc moins !

Après, il y a bien sûr le scandale de la finance : on a gardé les pédophiles à la tête de la colonie de vacances. Ce qui avait déjà été dénoncé en 2007 continue : 5% de la valeur ajoutée s'accapare 40% des bénéfices. Il faut donc un plafond aux écarts de salaires.

Le vrai problème, c'est d'améliorer l'efficacité de la dépense publique : on ne doit pas confondre service public et statut public des agents qui le rendent. Dans les administrations, le cumul des  congés et des RTT (58 jours à l’équipement !), gonflé par un absentéisme croissant (20 jours par an dans les collectivités territoriales en 2010 contre 17 jours en 2002) pose la question de l’efficacité décroissante des services publics. Aujourd'hui, il y a une moitié de la France qui ne pense qu'à une chose : poser ses heures de travail autour de ses jours de congé. C'est une armée de protégés et de rentiers d'un système qui ne fonctionne que parce qu'il y a une armée de réserve qui travaille à sa place. La Suède a par exemple supprimé le statut de fonctionnaires au nom de l'égalité entre les citoyens, tout en instaurant un Contrat à Durée Indéterminée (CDI) pour tout le monde.

On a trop d’exceptions françaises, et il faut arrêter de penser qu'on est les seuls à avoir raison : quand on a une bonne idée, en général d’autres l’ont eue et ça marche déjà quelque part ; quand on a une idée que l’on croit bonne et qu’on est les seuls à l’avoir, c’est qu’elle n’est pas si bonne que cela . C’est ce que j’avais dit à Martine Aubry pour les 35h, mais aussi au gouvernement actuel pour le RSA, l’ISF et le Grenelle de l’environnement. Il faut toujours expérimenter, mutualiser les bonnes pratiques, et cesser d’agir d’en haut sur une France que l’on regarde à la jumelle jacobine.

Ces propos ne me font pas que des amis. Mais je me souviens de Jacques Barrot me disant en 1996 : "Godet, la patrie est en danger : allez-y, foncez !". Je cherche le ou la candidat(e) qui aura assez de courage et de bon sens pour dire la vérité aux Français et de porter cette bonne nouvelle : le mal est en nous, mais les solutions aussi. Si la France d’en-haut nous a fait tomber bien bas, celle d’en-bas, des entrepreneurs et des rameurs, pourra nous sortir par le haut.

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