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Sur cette photo prise le 6 juillet 2011, la police antiterroriste chinoise se livre à un exercice à Suining, dans la province du Sichuan dans le sud-ouest de la Chine.
Sur cette photo prise le 6 juillet 2011, la police antiterroriste chinoise se livre à un exercice à Suining, dans la province du Sichuan dans le sud-ouest de la Chine.
©STR / AFP

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Transparence ou opacité ? La Chine et le terrorisme islamiste international

Emmanuel Lincot publie « Chine et terres d'Islam: Un millénaire de géopolitique » aux éditions PUF. La Chine et le monde musulman représentent aujourd'hui environ la moitié de l'humanité. L'histoire de leurs relations est ancienne. Elles sont à l'origine de constructions impériales et de phénomènes d'acculturation qui ont façonné l'Eurasie et le Moyen-Orient. Extrait 1/2.

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris et Chercheur-associé à l’Iris, Emmanuel Lincot est sinologue. Son dernier ouvrage, écrit avec Emmanuel Veron est La Chine face au monde : une résistible ascension (éditions Capis Muscat). Il est également l'auteur de Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power aux éditions MkF et de Géopolitique du patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon aux éditions MkF.

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Du Xinjiang, en passant par l’Asie centrale, l’Asie du Sud-Est et le Moyen-Orient jusqu’aux régions de l’Afrique subsaharienne musulmane se sont formés deux arcs de cercle concernant le terrorisme islamiste international. Tous convergent vers ces foyers de crise aux antipodes l’un de l’autre mais dont les revendications puisent aux mêmes sources d’une idéologie radicale. Exécution sommaire en novembre  2015 d’un citoyen chinois par Daech, suivie quelques jours plus tard du massacre, à Bamako au Mali, de 22 personnes dont 3 coopérants chinois employés par la China Railway Construction Corporation : la Chine et ses ressortissants ne sont plus à l’abri d’actes terroristes, y compris en dehors de leurs frontières. Jusqu’alors, le gouvernement de Pékin s’était opposé à toute forme d’interventionnisme militaire et prônait davantage une politique du développement visant à prévenir les problèmes de radicalisation. Mais les choses pourraient changer même si Pékin fait souvent l’objet de suspicions venant de l’Union européenne et des États-Unis, ces derniers considérant que tout engagement de la Chine dans la lutte contre le terrorisme international ne permet rien d’autre que de légitimer les répressions menées contre la minorité des musulmans ouïgours. La réalité s’avère infiniment plus complexe. Tout d’abord, comme nous le disions plus haut, le nombre d’hommes d’affaires et de touristes chinois voyageant en dehors de leur pays a considérablement augmenté. La question de leur protection est donc devenue incontournable pour le gouvernement chinois. Plus particulièrement dans les régions du monde minées par les crises où le nombre de ressortissants chinois est loin d’être marginal. Ainsi, ils sont près de 3 000 au Mali, 65 000 au Nigeria et plus de 10 000 en Irak et au Pakistan. Autre fait essentiel : Daech n’est pas Al-Qaïda.

En matière de terrorisme international, la Chine maoïste a influencé, on le sait, diverses mouvances terroristes dans le contexte de la guerre froide et du tiers-mondisme. La culture de guérilla de Mao (et ses écrits) menée contre les forces nationalistes et japonaises constitue une référence dans le logiciel terroriste international depuis les années  1960 jusqu’à aujourd’hui. Rappelons le rôle ambigu de Pékin durant la guerre soviétique en Afghanistan et les liens (très discrets) entre les autorités chinoises et le Mollah Omar à la fin des années 1990. Aussi, Pékin a toujours su garder à la fois des contacts mais aussi une certaine distance avec les réseaux d’Al-Qaïda, tout en sanctuarisant son territoire par un échange d’argent si besoin pour éviter des attentats sur son sol. Autant Ben Laden souhaitait épargner la Chine de frappes terroristes et exploiter à son profit la rivalité sino-américaine, autant la mouvance Daech a clairement appelé à la guerre sainte contre la Chine et au retour des djihadistes ouïgours au Xinjiang. Du leader Abu Bakr al-Baghdadi à l’un des responsables du Parti islamique du Turkestan (East Turkestan Islamic Movement, ETIM), groupuscule takfiriste dirigé par Abd al-Haqq al-Turkistan, tous ont dit leur haine contre la Chine communiste. D’une manière unilatérale, Daech n’hésitera d’ailleurs pas à reconnaître Taïwan contre la Chine.

Né en 1997, l’ETIM est présent en Afghanistan, en Syrie et en Russie au même titre que le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO), avec des passerelles établies entre ces différentes organisations et chacun de leurs membres. Plusieurs combattants (plusieurs sources donnent des chiffres très inégaux sinon hasardeux quant au nombre exact de départs de populations ouïgoures parties combattre en Syrie dans les rangs de l’EI ou au sein des réseaux Al-Qaïda dans la zone – Al-Nosra par exemple) originaires du Xinjiang ont rejoint les bataillons du djihadisme international (souvent via la Turquie) et inquiètent avec force les autorités de Pékin. L’expérience du combat, la formation et le retour en Chine ont intensifié d’une part la politique antiterroriste sur le territoire chinois (sans que le reste du monde n’en sache réellement l’ampleur ni sa réalité) et, d’autre part, Pékin a conservé ses liens diplomatiques et de renseignement avec Damas, Téhéran, Bagdad pour connaître et suivre la réalité dans ce contexte de guerre complexe et durable. En ce sens, plusieurs informations, sinon des rumeurs, font état de la présence de forces spéciales chinoises (en particulier les « Tigres de Sibérie » ou les « Tigres de la nuit ») en Syrie pour combattre les djihadistes ouïgours engagés dans la région. Cette dynamique est le prolongement de la politique intérieure chinoise de répression au Xinjiang afin de réduire les velléités séparatistes et djihadistes. Plus généralement, Pékin assure un soutien militaire discret au régime de Damas et en lien étroit avec Moscou et Téhéran, sans pour autant se substituer à la puissance militaire iranienne ou russe dans le dossier Syrie/Irak, bien incapable de projeter des forces militaires loin de son territoire et de mener des combats dans une logique de guerre moderne et dans un contexte de politique régionale et internationale des plus compliqués.

Seul Erdogan pour la Turquie, étant donné les affinités de langue et de culture avec les Ouïgours dont l’islam se rattache davantage aux pratiques des confréries soufies, avait, il y a quelques années, publiquement dénoncé les exactions commises par les autorités chinoises. Il s’est depuis ravisé. En cela, le rapprochement d’Ankara tant vis-à-vis de Moscou que de Pékin marginalise le dossier ouïgour aux yeux des autorités turques. Elles n’hésitent d’ailleurs plus à coopérer avec le Front uni ou les services de renseignement chinois pour extrader vers Pékin des activistes ouïgours recherchés. Les positions de l’Arabie saoudite en la matière sont tout aussi révélatrices d’un fait très largement partagé par les États musulmans : dans leur rapport à la Chine, le dossier ouïgour est plus un problème qu’une solution. L’OCS permet une large coopération entre ses membres en matière de contre-terrorisme avec son centre basé à Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan. À travers elle, dans une logique multilatérale, Pékin développe ses liens militaro-sécuritaires et des exercices avec les armées des pays membres de l’organisation. Aussi, la Chine privilégie les relations bilatérales pour le domaine du renseignement et la promotion de son industrie de défense (base industrielle et technologies de défense – BITD) dans la perspective de vente de ses armements là où l’Occident n’a plus ou pas sa place.

La modernisation de l’Armée populaire de libération lors d’opérations de maintien de la paix et de lutte contre la piraterie a permis également à la Chine de professionnaliser ses moyens d’intervention pour des opérations extérieures, amenées à se développer au cours de ces prochaines années. La présence de la flotte chinoise dans le golfe d’Aden, mobilisée contre la piraterie, l’ouverture de deux premières bases, l’une en Afrique, l’autre en Asie centrale, en sont le signe annonciateur. En outre, la fabrication chinoise de 1 000 appareils transporteurs de troupes à long rayon d’action de type Y 20 permet désormais d’aligner une flotte opérationnelle. Lors des exercices militaires « Caucase 2020 » dans le fil des participations passées (Zapad en  2017, Vostok en  2018 et Tsentr en  2019), et à l’initiative de Moscou, l’APL a déployé plusieurs de ces appareils après les avoir par ailleurs utilisés pour des opérations logistiques en Chine même durant le pic de la crise sanitaire, mais aussi pour la livraison de matériels à des pays voisins. Plusieurs milliers de drones devraient également équiper l’armée chinoise d’ici les dix prochaines années, dans le cadre d’opérations antiterroristes, pour laquelle la Chine a acquis désormais suffisamment d’expérience. Signe tangible de cette évolution : en mars 2015, 600 ressortissants chinois ont été évacués du Yémen par des navires militaires directement missionnés par Pékin.

Jusqu’à présent, seuls des moyens de transport civils avaient été mobilisés comme dans le nord de l’Irak, un an plus tôt, où plusieurs dizaines de citoyens chinois avaient été repliés sur Bagdad. Nombre d’opérations d’entraînement conjointes, de nature terrestre ou maritime, sont d’ailleurs organisées avec l’Armée populaire de libération (APL) et ses partenaires, que ce soient la Russie, comme nous l’avons vu, mais aussi le Pakistan ou la Thaïlande pour ne citer que quelques exemples. En revanche, l’implication directe de la Chine dans des opérations de lutte active contre le terrorisme et en dehors de son périmètre proche est un fait très récent. Ainsi, en 2014, le Premier ministre Li Keqiang a proposé une assistance satellitaire auprès des autorités nigérianes pour les accompagner dans leur combat contre Boko Haram. La même année, Pékin a décidé de fournir en armes le Cameroun et d’autres pays subsahariens avec le même objectif. Avec l’Union européenne cependant, la coopération dans le domaine du terrorisme est beaucoup plus marginale. Même s’il existe des instances de dialogue entre Pékin et Bruxelles sur le sujet, rien ou presque ne s’est concrétisé. Le fait que le siège du Congrès mondial ouïgour soit à Munich explique pour partie ces réticences européennes bien que la menace terroriste islamiste soit par ailleurs réelle, globalisée, et qu’elle s’exerce dans d’autres régions périphériques de la Chine, comme en Asie du Sud-Est.

Par ailleurs, Pékin n’hésite pas à soutenir un certain nombre de terroristes comme Massod Azhar, qui longtemps a sévi depuis le Pakistan contre des intérêts indiens, en refusant de l’exposer à la justice internationale. Et la province pakistanaise du Baloutchistan est en cela un laboratoire révélateur des tensions qui s’exercent entre puissances régionales par factions islamistes interposées. Le Balouchistan constitue avec le Cachemire et l’Afghanistan (carte  5) les trois foyers à risque de radicalité islamiste que Pékin prend d’autant plus au sérieux que le dernier d’entre eux se trouve à ses portes. Pour sanctuariser les intérêts chinois, et bien qu’elles s’en défendent, des patrouilles chinoises se rendent régulièrement sur le territoire afghan ; l’aide apportée par Pékin au développement des capacités de l’Armée nationale afghane (ANA) et au reste des forces de sécurité du pays s’est élevée à plus de 70 millions de dollars entre 2015 et 2018. Fondamentalement, cette stratégie chinoise s’inscrit dans la continuité du « développement du grand Ouest » (Xibu da kaifa), initiée il y a plus de vingt ans par le Premier ministre Zhu Rongji, pour étendre une « politique du pourtour » (zhoubian zhengce) et assurer ainsi un environnement régional stable pour garantir la croissance du Xinjiang et celle des pays limitrophes. Pour ce faire, la Chine a incité, dès le sommet de l’OCS se tenant à Tachkent en 2004, à associer les autorités afghanes à leur groupe de discussion comme membre observateur. Cette ouverture est essentielle et les grandes capitales centrasiatiques l’ont compris chacune à leur tour. Ainsi, à l’issue de la conférence de Doha de septembre 2020 qui réunissait les représentants des talibans et le gouvernement afghan, le chef de l’État ouzbek Shavkat Mirziyoyev proposa l’établissement d’un comité permanent des Nations unies sur l’Afghanistan. Force de propositions, l’Ouzbékistan est la plaque tournante des services de renseignement dans la région et est devenue un centre décisionnel dans la lutte entreprise contre le terrorisme islamiste.

Tout pays membre de ladite organisation au nom de sa coopération sécuritaire se doit de remettre des personnes considérées comme suspectes auprès des autorités chinoises. Ainsi, la nasse se referme sur les activistes ouïgours. Même la Turquie a fini, on le sait, par se rapprocher de Pékin sur le volet des droits de l’homme qu’Ankara ne cesse de bafouer tout aussi systématiquement. Toutefois, la diplomatie turque essaie en Asie centrale et vis-à-vis de l’Afghanistan d’être également une force de propositions. Voyant sa candidature à l’Union européenne rejetée, sa diplomatie se voit reconsidérer ses objectifs chaque année davantage plus à l’est. Très significatif est le lancement en 2011 par Ankara du « Processus d’Istanbul – Cœur de l’Asie », une émanation de l’Organisation de coopération islamique (saoudienne, créée en 1969). Cet organisme se donne pour objectif « la stabilité et la prospérité au cœur de l’Asie par des mesures de confiance et des intérêts régionaux partagés ». Quinze pays d’Asie et du Moyen-Orient (dont la Chine et la Russie) en sont membres. Le Processus avait été accueilli à Pékin, en octobre 2014, pour aborder les problèmes sécuritaires posés notamment par le retrait, sans cesse ajourné, des troupes de l’Otan hors d’Afghanistan. Un an plus tard et en décembre, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, assistait à la cinquième conférence ministérielle du Processus d’Istanbul « Cœur de l’Asie » sur l’Afghanistan, se déroulant cette fois à Islamabad, au Pakistan. Si les initiatives de ses pays membres n’ont pas été abandonnées, comme le rappelle avec force le sommet organisé par le président turc Erdogan à Istanbul même en décembre 2019, elles ont laissé place à un projet plus global et qui reste une priorité absolue pour le président chinois Xi Jinping : les Nouvelles Routes de la soie.

Extrait du livre d’Emmanuel Lincot, « Chine et terres d'Islam: Un millénaire de géopolitique », publié aux éditions PUF.

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