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Le capitalisme financier et les marchés sont devenus trop compliqués pour être encore compris par les cerveaux humains.
Le capitalisme financier et les marchés sont devenus trop compliqués pour être encore compris par les cerveaux humains.
©Reuters

Et tout le monde s’en fiche…

Trading à haute fréquence : comment le capitalisme financier et les marchés sont devenus trop compliqués pour être encore compris par les cerveaux humains

Le monde de la finance est à part. Il est notamment connu pour sa complexité impossible Grâce aux récentes avancées dans le domaine de la technologie de l'information et de la communication, il est possible désormais de passer un ordre boursier en une fraction infinitésimale de seconde. C'est ce que l'on appelle le trading à haute fréquence.

Atlantico : Les transactions haute fréquence qui peuvent être effectuées en moins de 500 microsecondes représentaient en 2013 environ 40 % du volume total des transactions journalières sur le marché des actions en Europe. Un fait déroutant quand on sait qu'en parallèle le nombre de valeurs financières à analyser s'est démultiplié au fil des ans. Le monde financier est-il devenu aujourd'hui trop compliqué pour notre cerveau ? Jusqu'à quel point ?

Jean Paul Mialet : Les capacités de réaction de notre cerveau sont en vérité particulièrement développées, sachant qu'elles peuvent réagir de façon consciente à des phénomènes (ou stimuli) d'une simple durée de 200 millisecondes, et même de seulement 30 millisecondes de façon "pré-consciente". Autrement dit, notre cerveau peut gérer plusieurs informations très complexes et de manière simultanée dans un instant très bref. Le problème de cette ultra performance est qu'elle se fait le plus souvent en dehors de la conscience, d'où l'impression que l'on obéit alors à des réactions intuitives. C'est en quelque sorte plus stimulant, aussi plus stressant, mais la vraie différence se trouve dans l'absence de "certitude de bien faire" offerte par des réactions orientées directement par une réflexion clairement formulée. Le processus que l'on croit intuitif obéit déjà à une réflexion, mais une réflexion qui n'est pas entièrement consciente, d'où le risque d'une mauvaise évaluation. De mon expérience en tant que psychiatre, j'ai pu observer que cet état était généralement satisfaisant, euphorisant les premières mois, l'individu finissait par considérer au bout de trois, quatre ans la dangerosité et le décalage social qu'il suscitait. Dans certains cas s'ensuivait le besoin de recourir à des stimulants, dont la cocaïne, pendant les heures de "performance", où de se réfugier dans l'alcool lors des périodes d'apaisement. Se constatait en tout cas systématiquement une réduction du sommeil (4 à 5 heures par nuit) et un état de surmenage perpétué.

Christian de Boissieu : Quand l'homme s'efface derrière les prouesses technologiques au lieu de les maîtriser, c'est la porte ouverte à de grands désordres, à des crises systémiques et à une instabilité accrue. Le HFT (High Frequency Trading pour Trading à haute fréquence) est une réalité impossible à évacuer. Son impact sur la liquidité et la volatilité des marchés financiers est encore en débat, car les études empiriques sont loin d'être convergentes. Mais nous devons, si possible au niveau européen et pourquoi pas au plan mondial, nous mettre d'accord sur un certain nombre de mesures visant à plafonner le HFT: élargissement des pas de cotation, temps de latence accru, mesures réglementaires et fiscales pour faire baisser le rapport aujourd'hui anormalement élevé entre les ordres passés puis annulés et les échanges effectifs.

Comment notre système cérébral s'adapte à un tel environnement ? Jusqu'à quel point une telle "acclimatation" peut-elle être dangereuse, voire inadaptée pour notre perception ?

Jean Paul Mialet : Il s'agit d'un environnement où il est nécessaire de vivre à un plus haut niveau d'alerte, avec régularité, pendant plusieurs heures, sans quoi il vous sera impossible de gérer sérieusement la masse d'informations à laquelle vous êtes confronté. Lorsque cet état d'alerte se retrouve apaisé par un retour au niveau normal de l'activité cérébrale, il se paye doublement : d'abord par une grande fatigue prolongée, ensuite par le développement d'une dépendance au surmenage. On en vient à souhaiter ce régime de fonctionnement plus que toute autre chose, l'absence de tension extrême, laissant une impression de vide là où devrait se ressentir une impression de calme. C'est en quelque sorte comparable aux sportifs qui finissent par éprouver une addiction à l'adrénaline, tentant ainsi de faire d'un état supposé temporaire quelque chose de presque permanent.

Le principe d'achat et de vente nécessite traditionnellement une période d'analyse, de calcul et de prévisions des risques. La vitesse atteinte par les marchés ne vient-elle pas remettre ce mécanisme en cause ? Pour quels effets ?

Benoit Sillard : La vitesse est la résultante d’algorithmes qui ont été programmés en amont par des cerveaux on ne peut plus humains, ce qui permet d’obtenir toute une myriade de décisions limitées qui peuvent apparaître "rationnelles". Néanmoins, cela pose à partir d’un certain point la question de la pertinence d’une décision prise par une machine et de la déconnexion qu’elle peut avoir avec l’économie réelle. Se pose ainsi dans une dimension encore plus importante qu’à un simple trader la question du risque et de l’analyse. Un autre problème se pose en termes d’éthiques puisque ces robots ont pour objectif de prévoir "à l’avance" les manipulations de cours, ce qui se rapproche sur de nombreux points du délit d’initié quand on sait que des sommes conséquentes sont investies dans un type de logiciel qui permet de savoir, avant tout le monde, ce que seront les évolutions du marché. Ce sont évidemment, par ailleurs, les plus grands instituts bancaires qui bénéficient au mieux de ces avantages prévisionnels. 

Quels risques peut-il y avoir à trop confier les transactions à des algorithmes ? Jusqu'à quel point cela peut-il perturber sur le moyen et long-terme l'équilibre des transactions ?

Benoit Sillard : Le risque de telles pratiques se situe déjà au niveau systémique puisque les calculs de court-terme menés par ces « bots » ne permettent évidemment pas d’offrir une vue d’ensemble, ni de faire face à une situation inédite qui n’aurait pas été préalablement "implantée" ou simulée dans le logiciel initial. Il suffit alors d’un simple incident pour entraîner des erreurs en chaînes qui finissent par entraîner l’ensemble des marchés concernés.

Deuxièmement, se pose la question du contrôle de tous ces algorithmes et du pouvoir qu’ils peuvent offrir. Si l’on élargit un peu le débat, on se rend compte que l’une des principales problématiques à laquelle nous serons confrontés sera celle de la régulation de systèmes souvent "ultra-secrets". On devine facilement que le détenteur d’une formule très performante sur les marchés ne sera par définition pas enchanté à l’idée de dévoiler ses atouts, quand bien même cela concernerait un cercle restreint de personnes expressément autorisées.  On observe pourtant actuellement une prolifération d’algorithmes qui ne sont clairement pas limités à leurs fonctions primaires (moteurs de recherche pour particulier, analyse pour les entreprises…) mais qui évoluent vers un rôle de plus en plus politique, c’est notamment toute l’interrogation autour des algorithmes utilisés aujourd’hui par les agences de renseignement comme la NSA. D'aucun seraient tentés de rester optimistes en affirmant que ces progrès technologiques resteront cantonnés à leurs activités premières, mais la nature humaine et ses tentations fait que l’on devrait légitimement s’interroger sur un sujet d’une telle importance.

Christian de Boissieu : Les excès et les déséquilibres de la complexité financière ne datent pas du HFT, mais ils ont tendance à les accentuer. Cela remonte aux dérives des instruments dérivés, à une titrisation débridée et mal notée (avant 2007), aux excès de l'innovation financière. "Back to simplicity", c'est l'une des leçons de la crise mondiale et ,avec l'exigence de transparence et la réduction des conflits d'intérêts, c'est l'une des revendications fortes et légitimes des clients des banques et autres opérateurs financiers. Je crains aujourd'hui que l'innovation financière redémarre trop vite et trop fort, et que le "back to simplicity" soit juste une phase courte avec un retour rapide vers les délices de la complexité. La réglementation bancaire et financière peut freiner ce retour vers la complexité, elle aura du mal à l'empêcher (d'autant plus que certaines innovations financières sont introduites pour contourner en partie la réglementation..). En tant que régulateur (membre du Collège de l'AMF), je le regrette, mais je dois comme économiste le constater...

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