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Les drapeaux des pays membres de l'Union Européenne. Parlement Européen, Strasbourg.
Les drapeaux des pays membres de l'Union Européenne. Parlement Européen, Strasbourg.
©RONALD WITTEK / POOL / AFP

Tour d'Europe

Tous au bord de la crise de nerfs… ou pas : petit tour d’Europe de l’état des hôpitaux après deux ans de Covid

France, mais aussi pays nordiques, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne ... Après deux années d'une crise sans précédent et qui ne semble plus en finir, comment les hôpitaux européens ont-ils réagi ?

Antoine Flahault

Antoine Flahault

 Antoine Flahault, est médecin, épidémiologiste, professeur de santé publique, directeur de l’Institut de Santé Globale, à la Faculté de Médecine de l’Université de Genève. Il a fondé et dirigé l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (Rennes, France), a été co-directeur du Centre Virchow-Villermé à la Faculté de Médecine de l’Université de Paris, à l’Hôtel-Dieu. Il est membre correspondant de l’Académie Nationale de Médecine. 

 

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Lonni Besançon

Lonni Besançon

Lonni Besançon est un chercheur en visualisation de données à l’université de Monash, Melbourne, Australie. Il a décroché son doctorat à l’université Paris Saclay, avant de séjourner 3 ans à l’université de Linköping en Suède. Il a participé activement à certains débats autours des études COVID-19 et de leur manque de transparence.

Passionné de données, il rapporte très souvent des nouvelles de la Suède et discute sciences sur Twitter: @LonniBesancon

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Álvaro Peñas

Álvaro Peñas

Álvaro Peñas est analyste politique. Après avoir commencé à écrire sur la politique internationale, en particulier sur l'Europe de l'Est, il a collaboré plus activement à des interviews et des articles. Il écrit régulièrement dans El Correo de España et travaille pour deux programmes de radio dans Decisión Radio. Il collabore également avec la chaîne de télévision 7nn.tv.

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Francesco Giubilei

Francesco Giubilei

Francesco Giubilei, président de la fondation conservatrice Fondazione Tatarella et membre du comité scientifique pour l'avenir de l'Europe du gouvernement italien.

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Tim Gardner

Tim Gardner

Tim Gardner a rejoint la Health Foundation en 2014. Il travaille dans l'équipe chargée des politiques, qui s'emploie à analyser, comprendre et informer les politiques nationales en matière de santé et de soins sociaux en Angleterre.

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Juliane Winkelmann

Juliane Winkelmann

Juliane est membre du hub berlinois de l'Observatoire et est basée à l'Université de technologie de Berlin. Les recherches de Juliane portent sur les systèmes et les politiques de santé comparés, en se concentrant principalement sur le personnel de santé, les soins dentaires, les soins de longue durée, le mélange de compétences et les soins intégrés. Juliane est auteur et rédactrice des revues des systèmes de santé (HiTs) et auteur d'études de l'Observatoire. 

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Atlantico : Après deux années de pandémie, nous avons eu en France l’impression que les hôpitaux ont vécu une crise sans interruption. Est-ce le cas partout en Europe ? Peut-on parler de spécificité française ? 

Antoine Flahault : Si la France a connu une décrue dans ses hôpitaux au niveau de la fréquentation de malades atteints de COVID-19 durant l’été 2020 et de façon un peu moins nette l’été et l’automne 2021, on peut en effet dire que depuis la mi-mars 2020, la France comme beaucoup d’autres pays européens a connu une tension élevée de ses hôpitaux et en particulier de ses lits de soins intensifs. La France s’est presque toujours située parmi les pays européens ayant le plus grand nombre de malades hospitalisés pour COVID-19 rapportés à sa population, et c’est particulièrement le cas depuis le début de la 5ème vague de la fin de l’automne dernier à aujourd’hui. Ce n’est pas une simple question d’offre et de demande, car la France se situe dans la moyenne européenne vis-à-vis de son parc hospitalier (en nombre de lits par habitants), avec un niveau deux fois inférieur à celui de l’Allemagne (3 lits pour 1000 habitants contre 6), moindre aussi qu’en Belgique ou en Suisse mais supérieur à l’Italie ou l’Espagne.

Le Royaume-Uni, victime d’un manque de budget qui a poussé les hôpitaux au bord du gouffre 

Tim Gardner :Le National Health Service a bien moins de moyens que la plupart de ses voisins européens : moins de lits, de médecins, d'infirmières. Depuis 2010, le gouvernement a un budget restreint pour le NHS : 8% de son PIB contrairement à 9.3% pour la France. Le gouvernement a aussi tenté de réformer le « Social Care System » mais cela n'a pas été un succès. Avant la pandémie, il y avait une liste d'attente pour les opérations et procédures de routines d'environ 4.4 millions de personnes. Aujourd’hui, la situation ne s’est pas améliorée et 6 millions d’habitants attendent pour se faire soigner.

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Dépenser plus pour nos hôpitaux aiderait-il à mieux combattre le Covid-19 ?

En ce moment, 20 000 patients ont le Covid, ce qui est 2 fois moins que pendant le pic en janvier dernier. Omicron étant plus contagieux, nous devons faire face à une pénurie de personnel dans les hôpitaux. Mais le pire moment pour le NHS était sans doute au début de l’année 2021. Depuis, nous pouvons observer une meilleure gestion de la crise avec moins d'opérations repoussées ou suspendues. 

Avec le variant Omicron, il y a moins de gens hospitalisés en soins intensifs, mais l’immense pression sur le personnel hospitalier plombe cette bonne nouvelle. Le nombre de non-vaccinés est surreprésenté dans les hôpitaux, ce qui donne la sensation pour l'opinion publique que cette nouvelle vague aurait pu être évitée par la vaccination. En réponse, le gouvernement a redoublé d’efforts pour collecter plus de données sur la pandémie et a attribué plus de fonds aux hôpitaux. La priorité pour le gouvernement devrait être d’investir dans les infrastructures vu qu'il y a moins de lits, moins d’IRM et de matériel en règle générale.

Quels sont les pays qui ont le mieux géré la crise ? 

Antoine Flahault : Il semble encore un peu tôt pour classer les pays en fonction de leur performance sanitaire à gérer la crise pour deux raisons. D’une part la crise n’est pas terminée et l’hiver risque encore d’être long sur ce plan et d’autre part le variant Omicron a profondément changé la nature de la gestion même de la crise. Il semble que ce soient moins les lits de réanimation qui soient désormais sous tension et davantage l’ensemble du système de santé, notamment les lits d’hospitalisation conventionnelle et les pratiques de ville. Ainsi, la saturation des lits hôpitaux n’est peut-être pas le seul critère pertinent pour évaluer la deuxième phase de cette pandémie. L’excès de mortalité toutes causes, ou encore la saturation des services d’urgences ou des cabinets de médecins de ville pourraient aussi être également analysés dans ce cadre. Mais si l’on s’en tient au seul critère de saturation des lits hospitaliers en Europe de l’ouest, alors on peut dire que durant ces derniers mois à part entre mi-octobre et mi-novembre où le Royaume-Uni et l’Autriche se sont disputés la première place en termes de nombre de malades COVID-19 hospitalisés par habitants, c’est la France qui a pris la pôle position depuis la mi-décembre jusqu’à ce jour, suivie de près par l’Espagne, l’Italie, la Suisse. Les pays de l’Est de l’Europe (par ex. Pologne, Hongrie, République Tchèque, Slovaquie) affichent tous un bilan plus sombre qu’à l’ouest durant l’automne et des niveaux d’hospitalisation pour Covid-19 très élevés durant ces derniers mois.

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Les pays nordiques, une exception européenne en partie liée à des facteurs sociaux-culturels 

Lonni Besançon :Dans les pays nordiques, les vagues de contamination arrivent généralement avec un délai de 4 à 5 semaines par rapport au reste de l’Europe.

En Suède, la pression hospitalière était dramatique lors des premières vagues, bien pire que celle de ses voisins. Le pays est à environ 1500 décès par million d’habitants, soit plus que tous les autres pays nordiques réunis. Le Danemark est à 582, la Finlande 295 et la Norvège à 247. Le personnel soignant était extrêmement sollicité et il y a eu de nombreuses démissions. Aujourd’hui, la situation est revenue à un taux satisfaisant. 

Cet écart était visible dès la première vague et ces différences s’expliquent par des choix politiques. Par exemple, le gouvernement n’a pas pris de mesures adaptées pour protéger les personnes à risque et n’a pas recommandé le port de masque.

On pourrait dire que les pays nordiques sont dans une situation enviable pour de nombreux pays européens. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs, notamment sociaux et culturels. La population est généralement en meilleure santé que dans le reste de l’Europe. Le taux d’obésité est minime et les habitants sont relativement actifs. De plus, dans ces pays, la densité de population est assez faible et les habitants vivent très souvent seuls, ce qui réduit les chances de contaminer ses proches. Enfin, la vaccination est généralement mieux acceptée que dans les autres pays de l’Union Européenne.

Certains pays ont-ils su redresser la barre après des débuts compliqués ?

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Antoine Flahault : Comme souvent, ce n’est pas du côté de l’Europe qu’il faut aller chercher les champions mais plutôt du côté de l’Asie, par exemple le Japon qui rapporte depuis le début de la pandémie environ quatre fois moins d’hospitalisations pour COVID-19 par habitant que la France. Les pays du Pacifique aussi, par exemple l’Australie connaît une très forte vague Omicron mais rapporte une occupation de ses lits d’hôpitaux par les patients COVID-19 moitié moindre qu’en France et l’Australie semble désormais atteindre son pic de contaminations et d’hospitalisations pour COVID-19. Notons que le Royaume-Uni non plus n’est jamais monté à un niveau aussi élevé que celui de la France durant la vague actuelle (et les Britanniques sont désormais en situation de décrue épidémique, y compris au niveau hospitalier).

Les pays de la péninsule ibérique ont su redresser le cap après des débuts houleux 

Álvaro Peñas :Selon les données du ministère de la Santé publiées à la mi-janvier, les patients admis pour coronavirus occupaient 14,00% des lits disponibles. Dans les unités de soins intensifs (USI), le pourcentage atteint 23,62%. 

En Espagne, comme dans d'autres pays, la première vague de Covid a créé de graves problèmes dans les hôpitaux. En réponse, des hôpitaux de campagne ont été mis en place avec l'aide de l'armée et à Madrid, un nouvel hôpital d'urgence, l'Isabel Zendal, a été ouvert en décembre 2020 pour éviter la surcharge dans les services hospitaliers et en réanimation. 

De nombreux personnels de santé ont également été recrutés de manière temporaire jusqu'à ce que la crise se calme et que la situation soit moins tendue dans les services hospitaliers. 

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Maintenant, la situation est différente. Il y a un nombre très élevé d'infections, mais l'occupation des hôpitaux est faible et ne représente pas un problème majeur au niveau national.

Au Portugal, le nombre d'infections a atteint un niveau record, mais le taux d'occupation des hôpitaux est très faible. Cela s'explique sans doute parce que ce nouveau variant, Omicron, est beaucoup plus contagieux, mais beaucoup moins mortel. De plus, le Portugal est le pays d’Europe avec le taux de vaccination le plus élevé. 

L’Italie, un pays qui a su rebondir après une situation catastrophique

Francesco Giubilei : La situation actuelle en Italie est bien meilleure que l'année dernière. Nous avons moins de malades dans les hôpitaux et en même temps, nous sommes vraiment mieux organisés pour combattre la Covid-19. A l’été 2020, vous le savez sans doute, la situation était absolument dramatique. L’Italie était alors un des pays les plus touchés par la pandémie.

De plus, la situation dans les hôpitaux varie beaucoup du nord au sud, le nord étant bien mieux équipé. Mais depuis l'année dernière, nous avons ouvert de nouveaux espaces, notamment ce que l’on appelle des hôtels Covid, où nous pouvons accueillir et soigner la population.

Le problème majeur depuis les dix dernières années, c’est que l'Union Européenne nous dit tout le temps que nous devons réduire nos dépenses à cause de notre modèle d’État-providence, comme c’est le cas en France. L'État a donc cherché à réduire considérablement le budget du système sanitaire, qui s’est fortement dégradé. Aujourd’hui, le gouvernement injecte de l’argent à tout va. 

Heureusement, pendant la crise, peu de médecins, de membres du personnel médical ou de scientifiques ont quitté leur emploi, ce qui a permis d’éviter la catastrophe.

Comment pouvons-nous expliquer de telles différences au sein des différents pays de l’Union Européenne ?

Antoine Flahault : Il y a des pratiques médicales sensiblement différentes entre les pays et les critères d’hospitalisation ne sont pas exactement les mêmes, ni les durées d’hospitalisation. Mais la gestion de la crise en France sur ce plan n’est probablement pas la meilleure au monde. Même si l’on peut dire que les pays d’Europe de l’Ouest sont proches les uns des autres, la France est souvent restée ces derniers mois en haut du classement en termes de lits occupés par des patients COVID-19. Malheureusement les autorités françaises ont peut-être un peu trop négligé de s’inspirer davantage dans leur riposte contre la pandémie des champions asiatiques ou pacifiques.

L'Allemagne, après la hausse des hospitalisations liées au variant Delta, est confrontée à un manque d'infirmières 

Juliane Winkelmann :En Allemagne, les chiffres dhospitalisations Covid sont en baisse et on est en train de reprendre les soins « normaux » mais dautres pourraient être repoussés à cause dOmicron. On a vu une très forte hausse des hospitalisations avec le variant Delta mais on ne voit pas (encore) la même chose avec Omicron. Les taux dincidence sont notamment très inférieurs à la France. Pour la vague Delta, un réseau de redistribution des patients dans cinq régions définies pour éviter la saturation des hôpitaux. Lors de cette deuxième vague, on a vu beaucoup moins de transferts de patients depuis les autres pays dEurope, contrairement à la première vague. La France avait beaucoup transféré de patients du grand Est à lAllemagne et à la Suisse. Il y a eu une saturation juste avant Noël à cause de Delta. Déjà Noël 2020 avait été très difficile. Aujourdhui, on en sait plus sur les méthodes dinfection, nous avons le vaccin, etc. Notre politique de test est très développée, contrairement à dautres pays. Chaque Etat à ses spécificités qui peuvent expliquer les différences de situation. En Espagne, au Danemark, les gens ont beaucoup moins peur quen Allemagne ou nous continuons d’éviter daller dans les bars, etc. Le comportement individuel est forgé par le débat public et par les mesures de distanciation sociale. Le point critique aujourdhui, ce sont les ressources sur le plan humain.

En Allemagne, nous avons un problème de manque dinfirmières. On a enregistré 9000 départs depuis le début de la pandémie. En Allemagne, on a beaucoup dhôpitaux, on fournit beaucoup de soinS, le taux dinfirmiers par habitant est très élevé, le deuxième plus élevé dEurope après la Finlande, mais on manque dinfirmières et dinfirmiers car on a une quantité énorme de patients. En France, vous avez augmenté les salaires des soignants, mais en Allemagne il y a très peu d'incitations concrètes. Ils ont augmenté les salaires des infirmiers et infirmières en soins intensifs entre 8 et 10% et ils vont recruter des infirmières et aides-soignants en plus ainsi quinstaurer un taux minimum dinfirmiers par patients mais ça ne va pas régler le problème du manque dattractivité du métier. Surtout, on observe que ce sont les infirmières expérimentées (une dizaine dannées) qui partent, donc le savoir se perd. Les salaires allemands pour les infirmiers sont très bas, être en libéral nest pas possible, à moins davoir beaucoup dexpérience. Le nouveau gouvernement en a conscience, mais rien na été annoncé, encore moins mis en place. 

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