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Tony Blair : le leader que la gauche française ne pourra jamais avoir
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Le mal aimé !

Tony Blair : le leader que la gauche française ne pourra jamais avoir

François Hollande rencontre, ce vendredi, l'ancien Premier ministre britannique et président du Quartet, Tony Blair. La victoire de "l'apôtre de la troisième voie" à la fin des années 1990 avait constitué une véritable révolution pour la gauche anglaise. Une révolution que le Parti socialiste français n'a pas connu...

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico : François Hollande reçoit, ce vendredi, l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair. Son arrivée à la tête du Parti travailliste avait constitué une véritable révolution pour la gauche anglaise. Comment expliquez-vous que la gauche française n’a toujours pas connu son Tony Blair ?  

Christophe de Voogd : Il y a trois raisons principales qui peuvent l’expliquer. La première raison tient au rapport différent à l’Histoire dans les deux pays. Le rapport à l’idée de révolution n’est pas le même en France et Angleterre. Dans la culture politique française, la Révolution est perçue comme quelque chose de positif, particulièrement à gauche.

L'Angleterre a également connu deux révolutions au XVIIe siècle, mais celles-ci se sont transformées en véritables guerres civiles. Si la seconde est qualifiée de « glorieuse », c’est parce qu’elle a été menée et interprétée comme un rétablissement des vraies traditions du royaume. Le rapport des Britanniques au concept même de révolution est donc négatif, y compris à gauche.

Les Français ont une culture politique « révolutionnaire » tandis que les Anglais ont une culture plus « réformiste ».
Cela tient donc, non pas à de prétendus « caractères nationaux », mais à un héritage historique différent. Sans doute la référence révolutionnaire a disparu des statuts du PS en 2008. Il s’affirme désormais « réformiste », mais il n’en rend pas moins hommage à la Révolution française et à la Commune. Et l’on sait comment sont valorisés chez nous les termes de « rupture » et de « changement »… Même si du discours à la réalité - et sans doute au vœu profond des Français - il y a un fossé !

La seconde raison est une raison de moyen terme liée à la période « Thatcher ». La période « Thatcher » a obligé le travaillisme britannique à faire son aggiornamento. Durant cette période, la gauche a perdu trois élections générales de suite. Margaret Thatcher a gouverné plus de 11 ans, un record en Grande-Bretagne au XXe siècle. Et elle a été suivie par un Premier ministre conservateur.

Même si on l’oublie parfois en France, en Grande-Bretagne, la période «Thatcher » a été vécue comme un succès. Sur le plan économique, il faut se souvenir qu’elle a redressé le pays, même si son bilan a de sérieuses failles comme l’inflation et surtout la désindustrialisation. Elle a réduit à la fois le chômage et le déficit budgétaire, alors qu’à la fin des années 1970, après la grande période travailliste, l’Angleterre était dans un état de paralysie et de déclin. On parlait même, au temps de mes études, d’« un pays en voie de sous-développement ». L’Angleterre avait même dû faire appel au FMI. Margaret Thatcher a donc opéré un redressement de l’économie du pays et surtout, notamment avec la guerre des Falklands, un redressement de la fierté nationale britannique. Elle a permis aux Anglais de récupérer leur statut symbolique de « grande puissance ».

Pour les travaillistes, le réformisme était une question de survie. S’ils en restaient au vieux modèle des années 70, étatiste, « nationalisateur » et égalitariste, ils se condamnaient probablement à l’opposition pour toujours. Les socialistes français, malgré leur série de défaites sur le plan national, n’ont jamais été confrontés à cette perspective. A cet égard les choses auraient été, selon moi, très différentes si la période Nicolas Sarkozy avait été un succès économique.

La troisième raison est d’ordre « socio-idéologique », et relève de la formation des élites dans les deux pays. Le socialisme français ne fait plus référence au marxisme, mais est toujours centré sur quelque chose qui le distingue radicalement des pays du Nord : l’idée d’État. Ce qui caractérise le socialisme français, c’est la confiance et le recours l’Etat qui est toujours considéré comme plus efficace et plus moral que le privé.

Il suffit de lire la déclaration des principes adoptée en 2008, où l’État est omniprésent, pour s’en convaincre. C’est une dimension vraiment française fortement ancrée à gauche, mais pas seulement à gauche. L’étatisme est la culture naturelle de nos élites technocratiques. Nos élites étant majoritairement formatées par l’ENA, sont très portés vers un modèle étatique. François Hollande, Martine Aubry ou, à droite, Jacques Chirac ou Alain Juppé, sont tous passés par l’ENA. A l’inverse, le fond de la culture politique britannique est très imprégné par le libéralisme. Dans les universités anglaises, c’est le libéralisme qui irrigue la formation des élites britanniques.


Peu après son élection à la tête du Parti travailliste, Tony Blair annonça son intention de changer la charte du parti qui datait de 1918. Il était question d'enlever les clauses typiquement socialistes, comme la mise en commun des moyens de production, et d'accepter les règles du marché libre. Le Parti socialiste français doit-il lui aussi formaliser sa rupture plutôt que de rester dans l’ambiguïté ?

Dans le courant des années 2008, la référence révolutionnaire a été abandonnée et le PS se proclame désormais « réformiste », mais l’on sent à de nombreux endroits la permanence du vieux fond anticapitaliste. Ambivalence et compromis se lisent d’un article à l’autre de cette déclaration. C’est tout le problème du PS, théorisé par François Mitterrand lui-même : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens ».

Les Anglais ont été contraints de faire leur Aggiornamento par le « Thatchérisme ». Les socialistes français préfèrent ne pas prendre le risque d’ouvrir un front au sein du parti avec un risque réel de scission, comme lors du référendum sur le traité européen en 2005. L’absence de clarification tient également à la personnalité de François Hollande et à son goût pour la synthèse. Sur le plan électoral, c’est une stratégie qui s’est avérée payante. Mais qui risque de se révéler - et très vite - problématique, surtout en matière européenne, à l’épreuve du pouvoir.

Partout en Europe (exception faite de la France), les sociaux-démocrates paient leur conversion au néo-libéralisme et sont balayés dans les urnes. Est-ce une erreur que de se revendiquer du « Blairisme », sachant que le Parti travailliste britannique lui-même, cherche à rompre avec l’héritage de Tony Blair ?

Je n’aime pas l’expression « néo-libéralisme » trop connotée. Parlons plutôt de libéralisme économique. Je pense que c’est une « fausse analyse » très française que d’imputer l’échec de la social-démocratie à sa conversion libérale. Pour moi, c’est la non-prise en compte des enjeux sociétaux qui a causé le déclin de la social-démocratie en Europe ces dix dernières années. Notamment, les questions liées à la sécurité et le défi de l’intégration. L’exemple des Pays-Bas que je connais bien est éclairant à cet égard.

La preuve inverse est donnée par Tony Blair qui a multiplié les triomphes électoraux grâce à son libéralisme économique. Je rappelle qu’il a été réélu trois fois, et qu’il a lui aussi été suivi par un Premier ministre de son camp. Par ailleurs, le SPD allemand a été régulièrement au pouvoir et peut très bien y revenir. Son réalisme économique est plutôt salué et gage de sa crédibilité dans l’opinion. La défaite de Gerhard Schröder - d’ailleurs très serrée - était due aux difficultés de l’économie allemande à l’époque. Dans un tel contexte, les réformes structurelles ont toujours du mal à passer et les frustrations s’expriment contre le réformateur…

Quant au Parti travailliste, oui, il a mis le cap plus à gauche. Mais j’attends de voir le résultat dans les urnes. Je pense que David Cameron sera réélu. Sauf aggravation de la crise, facteur décisif. Tous les gouvernements en Europe tombent quel que soit leur couleur politique. Nicolas Sarkozy vient d’en faire à son tour, l’amère expérience. Je crois qu’il n’ y a pas besoin de chercher ailleurs la raison fondamentale de sa défaite. La même crise a envoyé au tapis - et avec des scores autrement plus sévères, les socialistes portugais, grecs et espagnols…

 Propos recueillis par Alexandre Devecchio

 

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