Tiens tiens, le merkélisme béat est-il en voie d'effondrement en France ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe
Tiens tiens, le merkélisme béat est-il en voie d'effondrement en France ?
©Reuters

Retour de bâton

Tiens tiens, le merkélisme béat est-il en voie d'effondrement en France ?

Politique fiscale, sortie du nucléaire, surplus commerciaux, etc. : la liste des exaspérations de la France, mais aussi d'autres pays européens, vis-à-vis de la politique menée par Angela Merkel commence à s'allonger sensiblement.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

Voir la bio »

Atlantico : Dans un édito paru ce jeudi dans Le Monde, le journaliste Arnaud Leparmentier critique sans ambiguïtés la politique menée par Angela Merkel au cours de ses précédents mandats à la chancellerie allemande, jugée "bonne chez elle, trop souvent dévastatrice chez ses voisins". Quels aspects de la politique menée par Angela Merkel ont été particulièrement préjudiciables pour la France ? Serions-nous en train de revenir du "merkélisme" ?

Edouard HussonCet édito révèle, pour la première fois de la part d'une personne prenant le pouls de ce qui se dit dans les milieux dirigeants français, la pensée de ces derniers. C'est une pensée que j'entends personnellement depuis près d'un an dans les cercles de pouvoir et d'influence que je côtoie. Il y a un glissement de terrain observable, des choses qu'on ne disait pas et que l'on juge désormais opportun de révéler.

Pour en revenir au merkélisme, prenons l'exemple de la Grèce cité par Arnaud Leparmentier dans son édito. Depuis longtemps déjà circule la pensée selon laquelle il est très difficile pour la Grèce de s'en sortir dans le système de l'euro tel qu'il est. Dans un premier temps, la politique de Merkel a consisté en une intransigeance quant au respect des principes fondateurs de la monnaie unique ; puis dans un deuxième temps, lorsqu'il a été question de savoir si la Grèce devait quitter la zone euro ou bien y rester, aidée en cela financièrement par des créanciers tels que les banques européennes ou autres, Angela Merkel a finalement décidé de garder à la fois la Grèce dans la zone euro, ainsi que le système tel qu'il était. Cet exemple montre donc que la politique de l'Allemagne menée par Angela Merkel a pu jouer en défaveur des partenaires européens. Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand, en juin 2015, était ouvertement partisan de la sortie de la Grèce de la zone euro, pensant qu'il en allait de l'intérêt de la zone et de la Grèce ; Merkel, elle, a imposé le maintien de la Grèce dans la zone euro à des conditions qui sont dures pour la société grecque.

Là où je relativiserais la position d'Arnaud Leparmentier, c'est que l'action d'Angela Merkel s'explique par sa volonté de rester en phase avec les principaux partenaires de l'Allemagne, à commencer par la France, qui avaient une énorme peur de l'éclatement de la zone euro. Je souhaiterais également ajouter que cet édito me laisse un peu sceptique sur la personnalisation outrancière quant à l'enjeu entre l'Allemagne et ses voisins. On a l'impression qu'Angela Merkel, à elle toute seule, est responsable de tout, et aurait pu, également à elle toute seule, amorcer une autre politique.

En France, une action allemande a été tout particulièrement mal perçue, et s'est avérée être préjudiciable pour le pays : la sortie de l'Allemagne du nucléaire, décidée quasi-instantanément au lendemain d'une élection régionale et de l'incident de Fukushima. Cela a notamment mis à mal la tentative faite jusque-là, un peu péniblement, de concilier les intérêts d'un acteur français plutôt porté sur le nucléaire et ceux d'un acteur allemand croyant davantage au développement des énergies renouvelables, les deux pays évoluant vers l'idée d'une juste utilisation et répartition entre les différentes énergies possibles. De ce point de vue-là, l'Allemagne a créé un déséquilibre très préjudiciable pour la France, mais plus globalement pour l'ensemble de l'Europe, le charbon étant revenu en force.

Cette sortie du nucléaire a été un révélateur en France de cette désillusion vis-à-vis du merkélisme. Toutefois, dès le début de la période Merkel, il y a eu des décisions prises par la chancelière perçues comme unilatérales, à l'instar de la politique fiscale qu'elle a mise en œuvre peu après son arrivée à la chancellerie, avec un recours plus fort à la TVA dans l'équilibre de la fiscalité allemande, ce qui n'était pas en phase avec ce que souhaitait notamment la France. Par la suite, devant la crise financière et devant les débuts d'une crise monétaire à partir de 2008-2009, il est vrai que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel se sont rapprochés, ce qui a permis de parvenir à des accords, avec d'ailleurs des concessions faites par la chancelière : en 2009-2010, elle était davantage favorable à la mise en œuvre de sanctions contre les banques imprudentes, alors qu'au final, c'est Nicolas Sarkozy qui a eu gain de cause. 2011 marque un tournant, même s'il faut bien le dire, le changement de majorité politique en 2012 n'a pas véritablement conduit à une inflexion de la politique franco-allemande.

Devant l'accumulation des surplus commerciaux de l'Allemagne acquis pour 50% grâce au commerce interne à l'Union, et devant la coupure à laquelle fait allusion Arnaud Leparmentier entre une Europe du Nord et une Europe du Sud, il y a eu une lente maturation d'un ressentiment antiallemand qui, parce qu'il n'arrive pas à se dire comme tel, est devenu antimerkélien. Faire d'Angela Merkel le seul bouc-émissaire est un peu léger, et ce pour deux raisons : elle a toujours cherché à imposer à son parti, sa majorité et à la population allemande une forme de compromis avec ses voisins, afin de conserver le cadre européen global ; d'autre part, Angela Merkel est une femme de consensus extrêmement prudente quant à l'avis de l'opinion, celle-ci ne gouvernant d'ailleurs pas seule, mais le plus souvent dans le cadre d'une grande coalition. Je trouve que dans cet édito, le différend entre la France et l'Allemagne est ramené un peu rapidement à la personne d'Angela Merkel. 

Comment se positionne la classe politique française par rapport à la politique menée ces dernières années par Angela Merkel ? Qu'en est-il particulièrement des deux candidats finalistes à la primaire de la droite, François Fillon et Alain Juppé ?

Je parlerais d'un double ressentiment vis-à-vis d'Angela Merkel : tout d'abord, une forme de jalousie à l'égard de la santé apparemment insolente de l'économie allemande par rapport à l'économie française. Ce ressentiment s'exprime beaucoup plus fortement aux extrêmes, qu'il s'agisse de Mélenchon ou de Marine Le Pen où dans l'un et l'autre des cas, il n'y a plus l'idée d'égaler l'Allemagne, mais que celle-ci nuit aux intérêts de la France.

Dans le cas où Alain Juppé remporterait le second tour de la primaire et qu'il deviendrait président de la République en mai prochain, nous pourrions observer une tendance à vouloir sauver à tout prix la collaboration franco-allemande ; on constaterait ainsi une attitude plutôt pro-merkélienne. Dans le cas où François Fillon remporterait ce second tour et deviendrait président de la République, on aurait une attitude plus complexe : aucun ressentiment ne serait formulé, tout en faisant valoir à l'Allemagne que le gouvernement français est désireux de revenir à une discipline budgétaire ; et en même temps, nous aurions, plus que chez Alain Juppé, l'affirmation tranquille d'intérêts français spécifiques. Ainsi, nous pourrions observer plus de fermeté sur les questions énergétiques, et plus de convergence sur les questions budgétaires. 

Comme le rappelle Arnaud Leparmentier dans son édito, Konrad Adenauer et Helmut Kohl ont chacun brigué un mandat supplémentaire parce qu'ils avaient un projet à proposer et à mener (la réconciliation franco-allemande pour Adenauer, et l'instauration de l'euro pour Kohl). Concrètement, pour ce quatrième mandat, quel projet politique Merkel a-t-elle à proposer ?

La comparaison n'est pas inappropriée, dans la mesure où ces deux chanceliers n'ont pas réussi le dernier mandat qu'ils briguaient. La différence d'Angela Merkel avec ses prédécesseurs, c'est qu'elle n'a pas véritablement de programme défini. Certes, elle a pris la tête de la CDU, elle a défendu des positions plutôt néo-libérales – ce qui a failli lui coûter la chancellerie en 2005 face à Schröder – mais elle est revenue à une position consistant à se laisser porter par une sorte de pacte de valeurs qui fondent la République fédérale : équilibre budgétaire, esprit d'entreprise, solidarité occidentale, engagement européen, etc. Ainsi donc, ce qui la caractérise, c'est qu'elle n'a pas de programme, et qu'elle n'en aura jamais. Son défi, dans le cas où elle serait à nouveau élue à la chancellerie, résidera dans la situation à sa droite : en Allemagne, comme ailleurs, on constate une montée du mécontentement politique incarnée outre-Rhin par l'AfD. Par ailleurs, il convient de préciser le fait qu'Angela Merkel n'a jamais parlé de l'Allemagne aux Allemands ; elle leur a parlé de valeurs, d'Occident, d'Europe, mais on ne sait pas très bien ce qu'elle pense de l'Allemagne. Or les Allemands sont inquiets quant à la démographie de leur pays, sa prospérité économique, à l’intégration des réfugiés, au non-respect par les partenaires européens de leurs engagements, à la position antirusse de Merkel. 

Face à ce qui apparaît comme une absence de projet d'Angela Merkel pour relancer le projet européen, n'y-a-t-il pas une opportunité pour la France de retrouver une position de leader ? Pourquoi les politiques français ne paraissent-ils pas saisir cette opportunité ?

Pour commencer, il faudrait, tout simplement, que la France recommence à jouer un rôle, avant même d'exercer un leadership. Notre effacement est très frappant, François Hollande, à la différence de Nicolas Sarkozy, n'ayant jamais rien imposé à Merkel. Il faut souligner le fait que la France est de moins en moins présente dans les institutions européennes ; il y a un déséquilibre profond avec la capacité de l'Allemagne à occuper au sein de ces institutions les postes-clés.

Si la France voulait jouer un rôle plus important en Europe, elle serait amenée, inévitablement, à mettre en cause certains des fondamentaux de l'Union européenne actuelle, notamment sur les questions monétaires. Si la France veut retrouver du poids face à l'Allemagne, elle a besoin d'adopter un positionnement plus pro-britannique. Il faudrait également, dans le cadre européen, qu'il y ait une véritable collaboration franco-italienne, la France n'ayant jusqu'alors jamais saisi la main tendue par Matteo Renzi. La France doit, comme l'Allemagne, développer une politique de clientèle au sein de l'Union européenne. Il doit y avoir également un rééquilibrage de position sur le dossier russe : la rare prise d'initiative du président français a été le déclenchement du processus de Minsk, qui a été plutôt imposé à Angela Merkel ; mais depuis, la position française a eu tendance à s'effacer. Mais dans un pays très centré sur ses problèmes de politique interne, les candidats à la primaire notamment se sont concentrés sur les problèmes qui leur paraissaient être les plus grands sujets de préoccupation des votants à ce scrutin, à savoir l'économie et la sécurité. 

Propos recueillis par Thomas Sila

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !