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Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, a été suspendu de son statut de membre.
Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, a été suspendu de son statut de membre.
©Reuters

Tragédie grecque

Suspension de Jean-Marie Le Pen : pourquoi son départ du FN pourrait tout changer à la vie politique française

Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, a été suspendu de son statut de membre lors du bureau exécutif qui s'est déroulé lundi 4 mai. Une mise à l'écart qui pourrait bien ouvrir la porte à de nouvelles alliances et rebattre les cartes pour le FN.

Pascal Bories

Pascal Bories

Pascal Bories est journaliste.

Il a travaillé notamment pour le Journal du Net, Technikart ou Playboy.

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Lorrain de Saint Affrique

Lorrain de Saint Affrique

Lorrain de Saint Affrique est un ancien journaliste.

Proche du Front national, conseiller en communication de Jean-Marie Le Pen de 1984 à 1994, secrétaire départemental du FN dans le Gard et conseiller régional du Languedoc-Roussillon, de 1992 à 1998. Il avait été écarté du FN en 1994 à l’occasion d’un conflit avec Bruno Mégret. Il a publié Dans l'ombre de Le Pen (Hachette Littératures) en 1998. A la suite de l’exclusion de Jean-Marie Le Pen du FN, il renoue avec celui-ci : depuis le 1er octobre 2015, il exerce la fonction d’assistant parlementaire du député au Parlement européen, en charge des questions de presse.

 

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Pascal Perrineau

Pascal Perrineau

Pascal Perrineau est professeur des Universités à Sciences Po. Il est l'auteur de Cette France de gauche qui vote FN (Paris, Le Seuil, 2017), à paraître le 1er juin. 

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  • La suspension de Jean-Marie Le Pen est une occasion inespérée pour Marine Le Pen d'enclencher la mue idéologique du FN ;
  • Un bouleversement qui est synonyme de perte de la posture anti-système du parti ;
  • Le FN y gagnera une image plus présentable ainsi que de potentiels alliés de droite, attirés par un discours dédiabolisé ;
  • Mais à vouloir devenir un parti comme un autre, le FN pourrait perdre une partie de son pouvoir d'attraction.

 

Atlantico : La suspension de Jean-Marie Le Pen est-il une occasion inespérée pour Marine Le Pen d'engager la mue idéologique de son parti ? Est-ce une opportunité d'oublier les "obsessions" de son père, comme le maréchal Pétain ou l'Algérie française, pour se recentrer sur ses thèmes à elle ? 

Pascal Borries : Ce que vous appelez "la mue idéologique" du Front national semble plutôt arriver à son terme, après quatre ans de travail acharné dans ce sens de la part de Marine Le Pen. La scission définitive entre elle et son père désormais confirmée, son entreprise de "dédiabolisation" est enfin concrète : elle est réellement débarrassée du "boulet" que constitue la frange extrême-droitière du Front. A en croire le président du CRIF, Roger Cukierman, Marine serait d’ailleurs "irréprochable" en termes d’antisémitisme, à la différence de son père. Et effectivement, on l’entend parler de tout et de n’importe quoi – souvent n’importe comment – mais pas de l’Algérie Française ou de Vichy. Plus fort encore : quand elle parle de l’islam, elle le fait à peu près exactement comme Valls ou Juppé, en appelant au "refus des amalgames".  

Lorrain de Saint Affrique : Depuis plus de 40 ans, Jean-Marie Le Pen avait coutume de dire : "Je préfère être battu sur mes idées qu’élu sur les idées des autres". De toute évidence, il soupçonne sa fille de suivre le chemin inverse, de préférer "être élue sur les idées des autres que battue sur les siennes". Or, depuis 1987, et l’affaire dite "des chambres à gaz, détail de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale", Le Pen sait qu’il s’est disqualifié politiquement et ne peut plus prétendre à une quelconque alliance débouchant sur un rôle exécutif pour lui-même. A partir de cette date, il a multiplié les piqures de rappel polémiques, les dérapages faussement improvisés, se plaisant à capter et à stériliser  les colères populaires, aussi disparates et contradictoires soient-elles. Cette attitude despotique et cynique fut à l’origine de la scission Mégret en 1999, en réaction à l’imprécateur jouisseur qui ne voulait pas du pouvoir. Du passé, Marine Le Pen est-elle en mesure de faire table rase ? C’est lui faire crédit d’une densité humaine, culturelle et politique qu’à l’évidence son père ne lui reconnaît pas. Je pense que dans l’esprit de Jean-Marie Le Pen, sa fille, au lendemain d’un grand succès électoral accidentel, "ne pèserait pas plus que son propre poids, qui ne serait pas lourd".

Pascal Perrineau : La mue idéologique ne dépend pas du départ d'un seul homme. Une partie des cadres et des  adhérents du FN partagent les analyses, les attitudes et le style du président d'honneur du parti. Jean Marie Le Pen n'a pas dirigé ce parti pendant 40 ans en étant en situation d'extra-territorialité par rapport à la culture du parti.

Derrière les mots qui sont différents entre les générations, il y a tout un lot d'attitudes et de réflexes communs à ceux qui soutiennent Jean Marie Le Pen et à ceux qui le condamnent.

Que sait-on de l'impact que pourrait avoir ce départ sur l'électorat du FN ? Qui sont encore les soutiens de Jean-Marie Le Pen au sein du parti ?

Pascal Perrineau : Maintenant qu'il est écarté, le Front national perd l'homme qui symbolisait et incarnait ce que l'on peut appeler le "bad cop", c'est-à-dire le côté véritablement hors système, contre le système. Il incarnait bien mieux que d'autres cet aspect-là. Il évitait la banalisation du FN. Sans lui, cet aspect anti-système ne va non pas disparaître, mais s'étioler.

Bruno Gollnisch le soutient, tout comme une partie des électeurs du FN qui se retrouve toujours dans son discours 40 ans après. Il ne faut pas croire que le parti a changé de fond en comble en trois ans.

L'absence de Jean-Marie Le Pen permettra-t-elle au FN de s'émanciper de la tendance protestataire incompatible avec la volonté d'exercice du pouvoir, que le président d'honneur n'a jamais eue ? Le FN peut-il ainsi passer du statut de parti contestataire à celui de parti de gouvernement ?

Pascal Bories : Lisez la grande interview que Marine Le Pen a accordé à Causeur, vous verrez que c’est précisément ce qu’elle laisse entendre. Elle y explique sur quoi repose ce qu’elle appelle "un désaccord majeur" avec son père, à savoir : leurs points de vue opposés concernant l’utilité des polémiques autour de tel ou tel propos d’un membre du Front. Pour ma part, je signe dans ce même numéro une enquête intitulée "FN, dernier rempart contre l’extrême-droite ?", qui s’intéresse à ceux que le FN de Marine laisse orphelins : obsessionnels de l’islam et du "Grand remplacement", partisans de la "remigration" ou d’une véritable insurrection… Au-delà de la blague, ce titre exprime le pari que fait Marine en rompant avec son père. Elle pourra désormais se présenter comme celle qui a exclu tous les membres du Front qu’elle ne juge pas assez "républicains", y compris son père, le fondateur du parti ! Et on ne pourra plus la qualifier d’extrémiste.

 

Lorrain de Saint Affrique : Dans l’Histoire, protestation et contestation ont souvent ouvert la route vers le pouvoir plus sûrement que la passion du consensus. Le Pen mis hors-jeu, certains à droite se sentiront peut-être désinhibés pour envisager des compromis. D’un autre côté, à force de banalisation, le FN serait privé des subtils ressorts de la transgression. Difficile à ce stade d’évaluer le pour et le contre. Le Pen et le FN sont des marques quasi commerciales qui induisent des réflexes d’adhésions et de répulsions dans l’électorat. Les cauchemars des uns sont les rêves des autres. Quel serait le nouveau point d’équilibre ?

Pascal Perrineau : Le parti reste encore largement structuré par une culture protestataire. Ce qui explique sa difficulté à convaincre dans des seconds tours d'élections où les électeurs demandent de la crédibilité en termes de gestion et de gouvernement.

Le vote FN est aujourd'hui plus fort dans les élections sans réels enjeux nationaux. Est-ce que le départ de Jean-Marie Le Pen pourrait permettre dans ce sens d'attirer davantage de compétences et ainsi de percer le plafond de verre qui empêchait au parti de gouverner ?

Pascal Bories : Il est évident que très peu de hauts-fonctionnaires seraient prêts à travailler pour un Etat gouverné par le FN. Et bien que Florian Philippot soit un énarque, on a vu aux départementales que pour présenter des candidats partout en France, le FN ne peut se payer le luxe de les sélectionner en fonction de leur CV… La rupture avec Jean-Marie Le Pen rassurerait peut-être quelques technocrates de plus, mais Marine est encore loin d’avoir le compte pour faire tourner plusieurs ministères. Dans notre interview, elle affirme que "le FN est prêt à gouverner", mais vous verrez qu’elle botte en touche lorsqu’on la confronte à ce problème de compétences.

Lorrain de Saint Affrique : Bien que minoritaire aujourd’hui, Jean-Marie Le Pen conserve quelques appuis parmi les cadres et les militants du parti qu’il a si longtemps dominé. L’exclure ne régle qu’une partie du problème, du moins à court terme. Sans parler de Marine Le Pen elle-même, dont l’indignation à la lecture de Rivarol est d’évidence surjouée. Ceux qui croient autre chose sont des dupes, ou des hypocrites. Le FN aujourd’hui, c’est une petite agence de communication qui sait manier l’agit-prop et qui attire beaucoup d’électeurs. Ce sont aussi des dizaines de nouveaux petits et grands élus qui ne voudraient pas perdre stupidement leurs galons tout neufs ; ces derniers n’iront pas reprocher à leur présidente de commettre un parricide, et, s’agissant de la ligne "de droite", il se consoleront en tressant des couronnes à Marion Maréchal-Le Pen.

Pascal Perrineau : Le départ ou la marginalisation de Jean Marie Le Pen peut aider à la mutation mais elle ne suffira pas. D'autre part, si la mutation doit amener le FN à devenir un parti comme un autre, celui-ci y perdra une partie de son pouvoir d'attraction.

Est-ce qu'éjecter son père est aussi pour la présidente du FN l'occasion de masquer le côté sulfureux de ses propres partisans ?

Lorrain de Saint Affrique : C’est une cartouche que Jean-Marie Le Pen garde en réserve : la revue de détail de l’entourage privé et financier de sa fille, qui ne sont pas tous des dévots de la démocratie ni de la Déclaration des Droits de l’Homme. Quand Le Pen agite la menace de "graves conséquences", à quoi pense-t-il ?

Pascal Perrineau : Cela peut contribuer à calmer les ardeurs provocatrices sans pour autant éliminer 43 ans de culture partisane où la causalité diabolique a toujours été très opérante. La dénonciation de diables en tout genre, l'ostracisme, la stigmatisation sont des réflexes profondément inscrits dans l'histoire de ce parti.

Jean-Marie Le Pen ne va pas se laisser faire, mais ne vaut-il mieux pas qu'il le fasse maintenant plutôt que pendant la campagne présidentielle ?

Pascal Bories : On peut supposer que Jean-Marie Le Pen ne joue pas seulement à "Papy fait de la résistance pétainiste". Tout semble indiquer qu’il ne souhaite pas que le parti qu’il a fondé en 1972 lui survive en version light, ce que sa fille appelle la "stratégie de la terre brûlée". Quant au pourquoi du comment, laissons les commentateurs psychologisants avancer chacun leur hypothèse. S’il avait dix ou vingt ans de moins, on pourrait éventuellement s’attendre à ce qu’il crée un nouveau parti, mais à son âge il doit savoir que ce serait parfaitement inutile. Désormais, il ne peut plus que pourrir l’entreprise de sa fille de l’extérieur, en s’adressant à ceux de ses électeurs qui ont d’abord été les siens. Jusqu’à ce que mort s’ensuive…

Lorrain de Saint Affrique : Il y a quelques mois, Le Pen a contracté un emprunt bancaire de 2 millions d’euros au nom de son micro-parti Cotelec. Anticipait-il une crise, voulait-il s’assurer les moyens d’une action indépendante et éventuellement dissidente ? Sa fille sait mieux que personne qu’il ne passe jamais la marche arrière. Il peut faire du Trierweiler d’un autre genre, multiplier les anecdotes dérangeantes, ajouter des codicilles à son testament, comme avec sa fille ainée…

Pascal Perrineau : Le temps actuel est pour le FN un temps d'interrogation. Les dernières départementales ont montré que le chemin de la respectabilité était encore long à parcourir. Comme si le FN de Marine Le Pen était efficace pour véhiculer des colères mais beaucoup moins pour dégager des équipes pour gouverner. Ecarter le père fondateur ne suffira pas à devenir subitement crédible.

Est-ce que cela pourrait profondément changer le paysage politique, notamment en termes de perspectives d'alliance ? Cela peut-il aussi faire bouger les lignes et décomplexer l'opinion ?

Pascal Bories : Parmi ceux qui en rêvent, certains imaginent qu’un FN débarrassé de Jean-Marie Le Pen ouvrira la porte à "l’union des droites". Sur le papier, la logique se défend : l’UMP perdrait sans doute des électeurs sur sa droite, et le FN ne pourrait pas exercer le pouvoir seul. Mais de telles alliances auraient sans doute pour effet de faire exploser la droite en mille morceaux, or c’est évidemment le contraire de ce que Nicolas Sarkozy ou Alain Juppé cherchent à faire. Ce qui est certain, c’est que l’effacement de l’épouvantail Jean-Marie Le Pen par sa fille ne sera favorable ni à l’UMP ni au PS. Ils ne pourront plus continuer à ranger Marine dans la case de "l’extrême droite". En revanche, il est tout à fait possible qu’un nouveau parti prospère à son tour dans cet espace laissé vacant.

 

Lorrain de Saint Affrique : Je ne suis pas de ceux qui pensent que Marine Le Pen a tout à gagner de la liquidation politique de son père, institué unique obstacle sur le chemin de l’Elysée. Les voies des urnes sont impénétrables, on regarde trop le FN au lieu de regarder et d’écouter les Français. A mes yeux, Marine Le Pen est une élève qui joue les professeurs, prétend enseigner des matières qu’elle découvre, usant et abusant des recettes rhétoriques de la téléréalité. Un bref, elle reste un symptôme, non un remède.

Pascal Perrineau : Le parti peut sortir divisé de cet épisode or la machine frontiste est une petite machine relativement fragile. "Tuer le père" ne suffit pas toujours à s'en émanciper sur le fond. Il faudra aussi pour Marine Le Pen "tuer" toute une partie du logiciel sur lequel fonctionne ce parti et là, la tâche est beaucoup plus difficile et longue. Aura-t-elle le temps et la volonté de le faire d'ici la présidentielle de 2017 ? Le temps est court et le processus du changement à engager est long, difficile et douloureux.

Cet article est une mise à jour de Guerre au FN : l’élimination de Jean-Marie Le Pen, l’électrochoc qui pourrait tout changer à la vie politique française publié le 9 avril 2015.

Pour lire le denier numéro de Causeur : 

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