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Mélenchon : plus qu'un succès populaire, le héros nécessaire du récit médiatique de la campagne
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Il était une fois

Mélenchon : plus qu'un succès populaire, le héros nécessaire du récit médiatique de la campagne

Après Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Marine Le Pen, les médias se concentrent aujourd'hui sur le leader du Front de gauche. Le storytelling médiatique influerait-il sur la campagne ?

Christian Delporte

Christian Delporte

Christian Delporte est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Versailles Saint-Quentin et directeur du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines. Il dirige également la revue Le Temps des médias.

Son dernier livre est intitulé Les grands débats politiques : ces émissions qui on fait l'opinion (Flammarion, 2012).

Il est par ailleurs Président de la Société pour l’histoire des médias et directeur de la revue Le Temps des médias. A son actif plusieurs ouvrages, dont Une histoire de la langue de bois (Flammarion, 2009), Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine (avec Jean-François Sirinelli et Jean-Yves Mollier, PUF, 2010), et Les grands débats politiques : ces émissions qui ont fait l'opinion (Flammarion, 2012).

 

Son dernier livre est intitulé "Come back, ou l'art de revenir en politique" (Flammarion, 2014).

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Atlantico : Jean-Luc Mélenchon a dépassé la barre des 10% d'intentions de vote dans les sondages et a réuni des milliers de personnes ce dimanche à Paris. Ce succès est-il réel ou bénéficie-t-il surtout du "storytelling" des médias pour qui ce "moment Mélenchon" s'inscrit dans une campagne où les rebondissements sont nécessaires ?

Christian Delporte : Si l’on s’en tient aux sondages, Jean-Luc Mélenchon progresse, mais à un rythme très lent. Sur la longue durée, il a moins gagné que François Bayrou, par exemple. Prenez Opinionway : en novembre, ils étaient tous les deux à 7% d’intentions de vote ; dans la dernière enquête, Jean-Luc Mélenchon se situait à 10% et François Bayrou à 13%. Mais, c’est vrai, le leader du Front de gauche a marqué des points ces trois dernières semaines. Sa surmédiatisation soudaine tient à plusieurs facteurs. L’intérêt pour la campagne décroît, nous disent toutes les enquêtes. Les Français sont sceptiques, perdus au milieu des promesses quotidiennes qui brouillent les messages d’ensemble des candidats. Du coup, le franc-parler, les mots simples et forts, les symboles ravivés (la Bastille) rafraîchissent la campagne.

A gauche, où on a envie d’en découdre avec Nicolas Sarkozy, il ravive les repères, avec d’autant moins de risques que Jean-Luc Mélenchon a annoncé la couleur : il se ralliera à François Hollande au second tour. Mais il y a aussi une part de calcul. A droite, on a tout intérêt à faire monter Jean-Luc Mélenchon pour garantir à Nicolas Sarkozy d’arriver en tête du premier tour. Quant aux médias, ils voient en Jean-Luc Mélenchon l’homme qui réveille la campagne, brise les codes et attise les audiences, plombées par des débats trop techniques. On ne fait pas de l’information avec des trains qui arrivent à l’heure : avec Jean-Luc Mélenchon, le spectacle et l’inattendu sont assurés.

Cette séquence Mélenchon survient après les Unes sur Nicolas Sarkozy qui succédaient à un intérêt pour Hollande lui-même survenu après une mise en avant de Marine Le Pen. L'opinion évolue-t-elle aussi rapidement ? Ou sont-ce les médias qui nourrissent la campagne ?

Les « séquences » sont un classique de campagnes de plus en plus longues. Jamais les journaux ne vendent mieux que durant une présidentielle. Pour cela, il faut entretenir la flamme du public. Le journalisme, c’est d’abord du récit, et un bon récit est fait de rebondissements. Un résultat prévu d’avance est une source d’ennui collectif. On a d’abord eu « Marine » et le 21 avril à l’envers, puis « Hollande, l’irrésistible », enfin « Sarkozy, l’increvable ».

On a failli assister à une séquence Bayrou, vite avortée tant il était loin de Nicolas Sarkozy en intentions de vote. Car, si le nouvel épisode ne se traduit pas dans les sondages, on l’abandonne vite. Les enquêtes d’opinion (sans doute 300 dans cette campagne) alimentent le récit au jour le jour. Les sondeurs jouent le jeu en fournissant des chiffres à un demi-point près, une absurdité scientifique lorsqu’on sait que la marge d’erreur pour un candidat annoncé à 25 ou 30% est de +/- deux ou trois points. En fait, il faut observer les sondages sur la durée. L’opinion se cristallise lentement, généralement entre mi-janvier et mi-mars.

Ce fonctionnement médiatique est-il nouveau, notamment par rapport à 2007 ?

On se souvient de la « séquence » médiatique François Bayrou, en 2007, donné beaucoup plus haut dans les sondages que son résultat dans les urnes : on annonçait qu’il rattrapait Ségolène Royal alors que, finalement, il arriva derrière elle, avec 7 points de retard. On se rappelle aussi de 2002, avec Jean-Pierre Chevènement : on l’annonçait à 10% et il fit la moitié. Les émotions suscitées par les médias peuvent se traduire dans les sondages, mais cela ne dure pas. En 2002, le vrai phénomène de progression est celui de Jean-Marie Le Pen et sa courbe ascendante régulière. Autrement dit, perdus dans des considérations et des vibrations quotidiennes, les médias finissent par ignorer les phénomènes de fond.

Quelle est la part de responsabilité d'Internet et de l'univers numérique en général ?

On est là, précisément, dans l’émotion immédiate. Partisans de l’un et partisans de l’autre se livrent bataille par Twitter interposé, comme si le fait de répéter indéfiniment le même message pouvait avoir une influence collective. Internet contribue au phénomène médiatique en l’amplifiant et en le relayant, mais aussi en contribuant à bâtir une campagne de l’immédiateté. A cet égard, les nouvelles technologies ne donnent pas plus de lucidité et de distance à l’égard de la campagne que les grands médias classiques. Un demi-point gagné dans un sondage, et c’est l’explosion sur Twitter. On y avive les émotions du moment (« Hollande, c’est plié » ; « Les courbes se croisent, Sarkozy va gagner »), on y nourrit le spectaculaire, sans fournir les clés de compréhension de la campagne.

Propos recueillis par Aymeric Goetschy

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