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Des migrants tentant de traverser la Méditérranée.
Des migrants tentant de traverser la Méditérranée.
©Reuters

Désemparés

SOS clandestins perdus en Méditerranée : faut-il se résoudre à l’impuissance européenne face à la pression migratoire ?

Ces dernières semaines ont vu plusieurs centaines de clandestins être engloutis par les eaux de la Méditerranée alors qu'ils tentaient de rejoindre l'Europe. L'espace Schengen semble avoir de plus en plus de mal à contrôler la situation, notamment depuis l'arrêt du programme Mare Nostrum par l'Italie.

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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  • L'opération Mare Nostrum, en s'engageant à sauver les migrants clandestins de la noyade, a conduit les passeurs à prendre de plus en plus de risques, et donc à renforcer la probabilité de tragédies en mer.
  • Les islamistes implantés en Lybie depuis la chute de Kadhafi utilisent les clandestins comme moyen de déstabilisation de l'Europe.
  • L'Europe a instauré la libre circulation en son sein, sans se donner les moyens de contrôler ses frontières extérireures. Il en résulte une totale impuissance.
  • L'élargissement à des pays aux moyens insuffisants pour remplir cette mission a accéléré le phénomène. 
  • L'émigration française, qualifiée, choisit de quitter la France pour Londres, l'Amérique de Nord, l'Australie ou encore les pays émergents. L’immigration non choisie voit venir des migrants peu qualifiés.
  • Un chalutier qui a chaviré en Méditerranée pourrait avoir provoqué la mort de 700 personnes dimanche 19 avril. A la suite de cette tragédie, François Hollande a demandé à ce qu'une "réunion rapide" ait lieu à Bruxelles. La semaine précédente, 400 migrants s'étaient noyés dans des conditions similaires. [Ce lundi matin, deux bateaux naviguant en Méditerranée, comptant entre 400 et 450 personnes, étaient en situation très critique]

 

Atlantico : Aujourd'hui à quel degré d'impuissance est réduite l'Union européenne ?

Gérard-François Dumont : Le contrôle des flux migratoires aux frontières Schengen était déjà difficile avant l'opération Mare Nostrum, commencée le 18 octobre 2013 et qui s’est étalée tout 2014, pour éviter des drames en Méditerranée. Depuis, ce contrôle est encore plus difficile car cette opération Mare Nostrum fait terriblement penser à la formule de Pascal "Qui veut faire l’ange fait la bête". En s’engageant à venir au secours de bateaux en difficulté en Méditerranée, ce qui partait de bons sentiments, l’opération Mare Nostrum a encouragé les passeurs à exploiter davantage encore les migrants et à prendre davantage le risque de les voir se noyer. Leur seul objectif est d’encaisser le produit de leur intermédiation auprès de migrants clandestins. Peu leur importe s’ils fournissent des bateaux en fort mauvais état ou s’ils les surchargent. Au contraire, de tels bateaux ont encore plus de chances d’être secouru par d’autres navires ou par l’opération Mare nostrum ou ses suites. L’UE a ainsi accru le risque des drames.

Toujours selon la même expression de Pascal « Qui veut faire l’ange fait la bête », des pays européens se sont crus en situation de libérer la Libye, puis la Syrie de leur dictature. En Libye, l'opération franco-britannique de 2011 s'est arrêtée au milieu du gué. Les nombreux armements accumulés par Kadhafi n'ayant pas été détruits, ils sont tombés dans les mains de personnes qui ont pu contribuer à déstabiliser la Libye, puis d'autres pays du Sahel, comme le Mali. Et les « talibans « libyens se sont promis de déstabiliser l’Europe en envoyant des migrants. En Syrie, la tentative consistant à faire renverser le régime de Bachar al-Assad a concouru à installer une guerre civile que certains pays européens continuent d’autant plus à entretenir qu’ils n’ont nullement essayé et n’essaient guère de décourager des pays de la région à attiser la violence. Et l’Europe semble toute surprise que ses erreurs géopolitiques voient des centaines de milliers de personnes chercher à fuir des pays en guerre !

Lire également : Immigration : comment fait-on ailleurs dans le monde pour contrôler frontières et flux migratoires ?

Face à l’immigration illégale, l'Union européenne s'est réduite à l'impuissance ; elle a décidé de mettre en place une libre circulation des personnes à l’intérieur de son ensemble géographique sans pour autant se donner les moyens de contrôler ses frontières extérieures. Contrairement à l'Union européenne, tous les pouvoirs souverains dans le monde considèrent que leur premier rôle est de contrôler leurs frontières afin d'assurer la sécurité sur leur territoire. De son côté, l'Union européenne a fait preuve d'une certaine naïveté en s’élargissant[1] à des pays qui n'avaient pas un système administratif et les moyens financiers de surveiller les frontières extérieures communes ou qui, compte tenu de leur géographie, se trouvent dans l'incapacité de pouvoir le faire. Les îles grecques situées dans la mer Égée de Lemnos, Lesbos ou Chios sont à une encablure de la Turquie, pays avec lequel la coopération est devenue très aléatoire du fait d’une méfiance généralisée de part et d’autre. Pourtant, ces îles sont les frontières de l'espace Schengen, donc à la fois les frontières de la Grèce et celles de tous les pays de l’espace Schengen.

Certains pays occidentaux hors Europe attirent également les immigrés, mais ont cependant une géographie plus favorable au contrôle des flux migratoires. On peut penser à l'Australie (île) ou aux Etats-Unis (une seule frontière sensible). Cela se répercute-t-il dans leur gestion migratoire ? Quelles sont les différences avec l'Europe ?

Le Canada, l'Australie et les Etats-Unis sont historiquement des pays de développement démographique et économique par l'immigration ; depuis toujours, ils considèrent qu'ils ont besoin d'arrivées de population pour apporter du dynamisme à leur économie. Le Canada et l'Australie ont mis en place des politiques systématiques d'immigration choisie. Au Canada, le ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration présente chaque automne au Cabinet des ministres et fait approuver ses propositions de cibles annuelles d'immigrants devant être admis. Le Plan d'immigration, dûment approuvé, est par la suite déposé au Parlement par le ministre et rendu public comme stipulé par la Loi sur l'immigration et la protection des réfugiés (LIPR). Par exemple, selon le « Plan d’immigration pour l’année 2015 », le Canada accueillera entre 260 000 et 285 000 nouveaux résidents permanents. Le Plan est présenté sous formes de cibles exprimées en fourchettes, par catégories (économique, regroupement familial, personnes protégées, autres) et par sous-catégories. Ce plan des niveaux d’immigration pour 2015 découle de la stratégie du gouvernement visant à favoriser la croissance économique en palliant les pénuries de main-d’œuvre et de compétences, et à réunir les familles plus rapidement. La catégorie de l’immigration économique représentera la plus grande composante du plan des niveaux d’immigration de 2015, soit près de 65 pour cent de toutes les admissions. Les autres 35 pour cent seront composés d’immigrants entrant dans la catégorie du regroupement familial, de réfugiés et d’autres personnes admises pour des motifs d’ordre humanitaire.

Ainsi, le Canada organise-t-il une régulation des flux migratoires définissant les niveaux d'entrées selon les besoins du marché du travail. De même, en Australie, les conditions d’immigration sont basées sur les compétences professionnelles ou la capacité à investir.

En conséquence, l’Australie et le Canada disposent d’un système « avancé » de contrôle des entrées sur le territoire, avec un réseau d’agents d’immigration à l’étranger et un réseau d’agents de liaison auprès des compagnies aériennes.

En matière de contrôle de l'immigration clandestine, l’Australie et le Canada sont favorisés par leur géographie. La seule frontière poreuse du Canada est celle que ce pays partage avec les Etats-Unis. Et l’enjeu est minime dans la mesure où la majorité des migrants préfèrent ces derniers au Canada.

Mais ces deux pays ont aussi une volonté de contrôler les flux. Par exemple l’Australie, compte tenu du développement des transports et de l'eldorado que représente ce pays pour nombre de pays d'Asie du Sud-Est, est soumis à une forte pression migratoire. Cette volonté politique australienne se traduit par une politique très contraignante, conduite sans états d’âme, pour écarter les flux indésirés.

Aux Etats-Unis, l'immigration fait  partie de la mythologie nationale. Par exemple, en 1958, le futur Président John Kennedy publie un livre intitulé A nation of immigrants (Une nation d'immigrants)[2] où il écrit notamment : "L'immigration fournit les ressources humaines (de la terre américaine). Mieux encore, elle inspira à ce pays un désir fervent d'horizon lointain et de nouvelles frontières et entretint de la sorte l'énergie et la vitalité de l'esprit pionnier, qui est celui de la vie en Amérique, de l'esprit d'égalité et d'espérance."

En réalité, les Etats-Unis ont également une politique d'immigration choisie, mais partielle. Conformément au Legal Immigration Reform de 1990, La politique d’immigration fixe chaque année un cap, par exemple de 675 000 entrées, et détaille son contenu, soit par exemple 480 000 immigrants family sponsored (basés sur la relation à un parent de citoyenneté américaine), 140 000 immigrants basés sur un emploi et 55 000 immigrants divers. Même le système de loterie ou de visa pour les personnes à haute qualification est assez sévère puisqu’il se fonde sur un nombre maximum de visas délivrés, établi en fonction de décisions du Congrès.

En outre, l'Immigration Act de 1990 offre un statut provisoire aux personnes sans papiers venant de pays faisant face à des conflits armés ou à des catastrophes naturelles, fixe le nombre de personnes autorisées à obtenir un visa de travail temporaire, précise les conditions requises pour la naturalisation, impose de nouvelles restrictions légales contre les étrangers reconnus coupables de crimes, et indique les motifs d'exclusion.

Mais, aux Etats-Unis, la situation est paradoxale. La politique migratoire précisée est votée chaque année par le Congrès et est appliquée sur le terrain par la Border Patrol (Patrouille de Frontière) qui a pour mission la détection et la prévention de fraudes à l'entrée d'étrangers illégaux sur le territoire américain, avec une responsabilité première dans les ports de débarquement. Mais, compte tenu de la mauvaise gouvernance des voisins et des besoins de main-d'œuvre peu qualifiée des Etats-Unis, notamment dans les services et dans les emplois saisonniers, beaucoup de migrants se trouvent en situation irrégulière une fois leur contrat de travail terminé ou suite à une migration clandestine. Les Etats-Unis estiment à environ 10 millions le nombre d'immigrés illégaux sur leur territoire.

Mais cela n'a rien à voir avec la situation en Europe. Nombre d’illégaux le sont au sens de la réglementation fédérale, mais non dans l'Etat où ils vivent : ils y travaillent, peuvent avoir un compte en banque, créer une entreprise... La plupart d'entre eux exercent une activité économique alors qu'en France le taux de chômage de la population immigrée est nettement plus élevé que la moyenne nationale. Compte-tenu de la dérégulation du marché du travail, l'immigration illégale est donc utile, sinon nécessaire, à l'économie des États-Unis.

L'UE, quant à elle, n'a pas de politique de régulation migratoire, c'est le laisser-faire qui prime[3]. L’UE se situe à l'opposé de ces deux pays qui ont défini des politiques migratoires et qui les appliquent.

D'autres pays, comme le Canada ou la Norvège font d'avantage d'efforts sur l'accueil et l'intégration des immigrés, on pense notamment au fameux "multiculturalisme" canadien. Quelles sont ici les réussites qui pourraient inspirer les pays de l'UE ?

La réalité est plus complexe. Chaque pays a son histoire propre. Le fameux "multiculturalisme" canadien a d’abord consisté à raboter une réalité sociale très inégalitaire qui se caractérisait par une domination par les Britanniques des fonctions décisionnelles et prestigieuses, au détriment des autres catégories, dont les Canadiens français, qui occupaient le bas de la hiérarchie. Ensuite, il est plus aisé de déployer des pratiques culturelles dans un pays déjà binational et qui choisit son immigration que dans des pays européens qui additionnent porosité des frontières et non-régulation des flux migratoires.

En outre, ce qu’on appelle le "multiculturalisme" canadien doit être compris compte tenu de deux éléments essentiels. D’une part, le principe des libertés et droits individuels prévaut sur tout autre trait culturel. D’autre part, les allégeances et les identités collectives peuvent certes être multiples, mais sans porter atteinte à l'allégeance à l'État canadien.

Aux Etats-Unis, la naturalisation passe par le serment d'allégeance au pays dont on acquiert la nationalité, serment dont le contenu a des effets juridiques. Ce sont des pratiques qui n'existent pas en Europe. Certaines personnes sont de nationalité française mais, par leur comportement par exemple vis-à-vis de l’État islamique, ne semblent pas reconnaître les valeurs de la République.

Autre exemple, au Canada, tout immigré légal sur le sol québécois doit connaître ou apprendre la langue française. Le Plan d’immigration du Québec pour l’année 2015 précise qu’il vise à : « porter progressivement à 50 % la proportion des requérants principaux de la catégorie des travailleurs qualifiés détenant une formation dans des champs de compétence correspondant à des besoins exprimés sur le marché du travail; maintenir majoritaire la proportion de personnes connaissant le français dans l’ensemble des admissions; augmenter le niveau de connaissance du français chez les candidats de la catégorie des travailleurs qualifiés; maintenir annuellement entre 65 % et 75 % la part des personnes de moins de 35 ans dans l’ensemble des admissions; maintenir annuellement à un minimum de 65 % la part de l’immigration économique dans l’ensemble des admissions; atteindre une stabilisation relative du volume des admissions pendant la période 2012-2015, de manière à ce qu’en fin de période, soit en 2015, la moyenne annuelle des admissions s’établisse à 50 000 personnes »[4].

Contrairement  au Québec, en France, les dernières décisions prises depuis 2012 ont consisté à abaisser le niveau de français requis pour la naturalisation et la dernière réforme scolaire annoncée en avril 2015 va dans le même sens. Et le niveau ci-dessus est beaucoup plus faible par exemple que celui requis en Allemagne. Et cela a un impact sur les taux de chômage. Il est plus difficile d'avoir accès au marché du travail lorsqu'on ne possède qu'une faible connaissance de la langue d'un pays.  

Pour ce qui est de la Suède, longtemps considérée comme un idéal, on s'est rendu compte qu'il y avait des problèmes d'intégration lorsque, en mai 2013, pendant quatre nuits consécutives, des émeutes ont secoué des banlieues de Stockholm en brûlant des voitures, en s’opposant à la police, et en mettant le feu à des bâtiments.

Il faut également rappeler que les types d'arrivées migratoires sont différents selon les pays. La Suède accueille beaucoup d'Irakiens chrétiens, l'Allemagne des Turques, etc. Ces éléments sont fondamentaux car les problèmes rencontrés en matière d'intégration sont donc fort différents selon les pays européens.

A l'inverse, certains autres pays, quoique riches et potentiellement attrayants pour les migrants, peuvent sembler hermétiques : le Japon ou la Corée du Sud dont la culture peut sembler fermée à l'étranger, et où le racisme est largement répandu. Ce type de trait culturel peut-il avoir un impact sur l'immigration ?

L'attitude de plus ou moins grande ouverture d'un pays vis-à-vis de l'immigration a un impact sur les candidats, qui jaugent le niveau d’attirance selon les pays. Celui qui envisage de migrer au Japon sait qu’il aura un statut juridique inférieur à celui des nationaux et qu’il lui sera quasi impossible d'acquérir les droits équivalents à ceux des nationaux, d'une manière ou d'une autre. Aussi, les candidats à la migration, lorsqu’ils le peuvent, choisissent plutôt des pays où, une fois la frontière franchie, ils pensent qu’ils obtiendront des droits plus larges. Ainsi, on ne voit pas les arabes mécontents de leur sort au Maghreb se précipiter pour migrer dans les riches pays arabes de la péninsule arabique où les droits des immigrants sont très restreints.

En revanche, ils savent qu’ils peuvent avoir des droits sans équivalent en France. Et ils entendent des discours les confirmant dans la certitude de droits pérennes et accrus puisqu’une partie de la classe politique et des associations ne cessent de demander le droit de vote sans condition des étrangers. Une demande qui symbolise une quasi-égalité des droits entre le Français et l’étranger dans l’Hexagone, situation beaucoup plus attirante que celle des régimes liberticides de  Corée du Nord ou à Cuba où les immigrants risquent d’être maltraités dès leur arrivée. Toutes ces décennies, les Haïtiens, appauvris par une mauvaise gouvernance, ne se sont pas précipités dans l’île voisine si proche de Cuba, mais surtout vers des territoires de liberté : Etats-Unis, Guadeloupe, Martinique ou Guyane française.

La nature humaine étant intelligente, les migrants choisissent autant que possible les pays dans lesquels ils vont avoir la situation la plus favorable.

On peut également mentionner l'aide publique au développement, dont le but est d'aider les pays moins riches, ce qui pourrait avoir comme effet de faire en sorte que les citoyens quittent moins leur pays pour des raisons économiques. La Grande-Bretagne, par exemple, est l'un des plus grands donateurs au monde. Cette attitude a-t-elle un effet ?

Après plusieurs décennies de mise en œuvre, le bilan de l'aide publique au développement n’est guère positif. On ne constate aucune corrélation entre l'importance de l'aide perçue et le niveau de développement des pays. Compte tenu du fait que la France a surpayé pendant des années les hydrocarbures achetés à l’Algérie, ce pays a reçu la plus forte aide au développement. Pourtant, cela n’a guère enrichi les Algériens.

Dans beaucoup de pays, l'aide publique au développent s’est trouvée et se trouve laminée par des systèmes de corruption. Encore aujourd’hui, la distribution de l'aide publique des Etats ou des ONG passe souvent d'abord par des bakchich d’où il peut résulter, ensuite, qu’il ne reste plus assez d'argent pour satisfaire la totalité du projet de développement initialement prévu. Dans ces cas fréquents, l’aide publique encourage les systèmes locaux de corruption et l’assistanat. En outre, les systèmes de corruption privent également ces pays d'un système financier fiable, ce qui nécessite des systèmes coûteux de transfert d’argent. Bref, tout le contraire de la « société de confiance », pour prendre la formule d’Alain Peyrefitte, qui permettrait un bon développement.

Le développement n’est pas d’abord dépendant de moyens financiers, mais de la qualité de la gouvernance. La grande nécessité est donc l'amélioration de la gouvernance des pays d’où viennent les immigrés du Sud. Ces pays ne sont pas des pays pauvres, mais des pays mal gérés et qui, en conséquence, font insuffisamment germer leur potentiel. Les politiques étrangères européennes ne doivent pas encourager les pouvoirs corrompus. Malheureusement, souvent, au nom d'une soi-disant stabilité politique dans les pays du Sud, on ferme les yeux. La Tunisie est un cas d'école en la matière. Il suffisait de lire les lois économiques tunisiennes pour comprendre qu'elles étaient conçues pour permettre à la famille Ben Ali de contrôler les richesses du pays, non pour y développer l’économie au service de tous.

Certes, l’UE a déployé une politique communautaire de coopération, formule de partenariat entre le Nord et le Sud, par les Conventions de Yaoundé (1963 et 1969), de Lomé (1975, 1979, 1984 et 1989 révisée en 1995) et de Cotonou (2000), créant un cadre institutionnel permanent et paritaire accompagné par des mécanismes d'échanges spécifiques. L’ensemble des partenariats entre l’Union européenne et les pays ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique) représente donc de multiples échanges privilégiés depuis un demi-siècle. Mais leurs effets se trouvent limités, d’une part, par la qualité inégale (et parfois désastreuse) de la gouvernance selon les pays et, d’autre part, par des conflits civils qui minent tout véritable développement, comme en Somalie, pourtant signataire des premiers accords en 1963[5].

Pourtant, l'UE n'est pas réduite à l'impuissance, mais souvent aveugle face aux faits, d’où des politiques dont les résultats ne sont guère efficaces.

Quand on sait ce que les uns et les autres mettent en place, avec les contextes qui s'y rattachent et l'efficacité que l'on sait, qu'est ce qui pourrait s'appliquer à l'Europe ?

Sous la présidence Sarkozy, ce qui avait été envisagé pour la France était d'appliquer une politique d’immigration à la canadienne et à l'australienne, c'est-à-dire une politique d'immigration choisie. Les tentatives de mise en place d’une telle politique n’ont guère abouti et le système migratoire français est inverse de celui de ces deux pays : émigration choisie et immigration non choisie. L'émigration française, qualifiée, choisit de quitter la France pour Londres, l'Amérique de Nord, l'Australie ou encore les pays émergents. L’immigration non choisie voit venir des migrants peu qualifiés ou moins entreprenants. Ainsi une thèse, due à un Sénégalais, a bien montré que les Sénégalais les plus dynamiques partent aux États-Unis et les autres en Europe[6]. Résultat, la France appauvrit ses ressources humaines. D'ailleurs, d’un point de vue purement comptable, la France n'aurait pas besoin d'immigration car sa population active continue d'augmenter et sa marge pour augmenter son taux d’emploi est considérable. En revanche, on comprend que d'autres pays européens, comme l’Allemagne, souhaitent afficher une volonté d’ouverture migratoire car la baisse de leur population active le requiert.

La politique commune de l'Union européenne[7], dont la stratégie semble sous contrainte et non choisie, consiste à dire qu'elle doit être ouverte à l'immigration comme la solution à ce que j’ai appelé « l’hiver démographique », c’est-à-dire une fécondité durablement et nettement abaissée en dessous du seuil de simple remplacement de générations. En réalité, certains pays ont besoin de migrations de remplacement, mais d'autres non. La politique migratoire de l’UE est communautaire, mais elle devrait appliquer le principe de subsidiarité.

François Fillon a proposé dans une interview au Point la définition d'une immigration par quotas votés annuellement par le parlement. Que penser d'une telle méthode ?

La politique d'immigration de la France n'est effectivement pas suffisamment transparente. Selon les idées que j’avais fait reprendre dans le rapport Mazeaud[8], Il faudrait préciser chaque année dans un rapport du Parlement, comme cela se fait au Canada et aux Etats-Unis, ce que la France est prête à accueillir comme immigration. Se fixer un objectif chiffré permettrait également d'anticiper les besoins d’accueil de la population immigrée. Le mot "quotas" est en revanche un mot politique car il serait très difficile à appliquer notamment compte tenu des conventions internationales signées par la France.

Il convient en effet de faire évoluer la perception que se fait le public de la politique migratoire. Trop souvent appréhendée en termes juridiques, quand elle n’est pas purement et simplement prisonnière de réflexes idéologiques, voire de fantasmes, encouragés, il est vrai, par le manque de transparence de ces dernières décennies, la réception de cette politique par l’opinion doit aussi s’ouvrir aux aspects économiques, sociaux et humains.

En démocratie, il est logique que les représentants de la Nation s’expriment, dans l’enceinte parlementaire, sur le nombre de migrants à accueillir et sur les conditions et modalités de cet accueil. Au-delà, la France pourrait définir sa politique migratoire sur la base d’objectifs chiffrés indicatifs. Une loi de programmation en fournirait le cadre pluriannuel. Cette procédure permettrait de clarifier la politique migratoire de la Nation et de sortir de l’hypocrisie qui a trop longtemps régné avec le dogme de l’immigration zéro. La présentation d’objectifs chiffrés permettrait de spécifier et de quantifier les besoins. Assortis d’indicateurs destinés aux principaux acteurs de la politique de l’immigration, ces objectifs seraient un guide utile à nos ambassades, consulats et préfectures.


[1] Cf. Par exemple, Dumont, Gérard-François, Cagiano de Azevedo, Raimondo, « Les migrations internationales face aux nouvelles frontières de l’Europe », Population & Avenir, n° 709, septembre-octobre 2012.

[2] Harper and Row, New York.

[3] Sur l’effet frontière de ce laisser-faire, cf. Dumont, Gérard-François, Pierre Verluise « Quelles frontières pour l’Europe ? Une question révélatrice des enjeux et incertitudes de l’UE”, Diploweb.com, 29 mars 2015.

[4] Plan d’immigration du Québec pour l’année 2015, Ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion.

[5] Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Colin - Sedes, 2014.

[6] Kanté Seydou, Géopolitique de l'émigration sénégalaise en France et aux Etats-Unis, Paris, L’Harmattan, 2014.

[7] Dumont, Gérard-François, « La politique d’immigration de l’Union européenne : une stratégie volontaire ou contrainte ? », dans : Berramdane, Abdelkhaleq, Rossetto, Jean (direction), La politique européenne d’immigration, Paris, Karthala, 2009

[8] Pour une politique des migrations transparente, simple et solidaire (rapport Mazeaud), Paris, La Documentation française, 2008.

 

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