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Jean Castex sommet social mesures réformes France avenir plan de relance crise économique coronavirus covid-19
Jean Castex sommet social mesures réformes France avenir plan de relance crise économique coronavirus covid-19
©IAN LANGSDON / POOL / AFP

Mesures d'urgence

Sommet social : et s’il y avait une seule réforme à faire par ces temps de pandémie, laquelle serait-elle ?

Le Premier ministre Jean Castex a reçu les syndicats et le patronat ce lundi pour un deuxième sommet social. La crise du Covid-19 et son impact perturbent les priorités de l'agenda de concertations. Les réformes de l'assurance-chômage et des retraites sont menacées. Quelle serait la meilleure mesure ?

Frédéric  Farah

Frédéric Farah

Frédéric Farah est diplômé de Sciences Po Paris, enseignant à Paris I et chercheur affilié au laboratoire PHARE de la Sorbonne. Frédéric Farah est l'auteur de "Fake state", un essai sur l'impuissance organisée de l'Etat en France, publié aux editions H et O. 

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Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Jacques Bichot

Jacques Bichot

Jacques Bichot est Professeur émérite d’économie de l’Université Jean Moulin (Lyon 3), et membre honoraire du Conseil économique et social.

Ses derniers ouvrages parus sont : Le Labyrinthe aux éditions des Belles Lettres en 2015, Retraites : le dictionnaire de la réforme. L’Harmattan, 2010, Les enjeux 2012 de A à Z. L’Harmattan, 2012, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, en janvier 2017.

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Atlantico.fr : Si le sommet social de Jean Castex qui s'ouvre actuellement ne devait faire émerger qu'une seule mesure, laquelle faudrait-il que ce soit ? Pourquoi cette mesure en priorité ? Pourquoi maintenant ? Quel en serait l'intérêt pour le pays ? Ses éventuelles limites ?

Jean-Paul Betbeze : L’expression « sommet social » concerne plus le niveau des personnes réunies que celui de la hauteur des vues. On ne parlera donc pas de la mutation nécessaire de l’économie française et européenne, prise entre la révolution de l’information et de l’informatique et la mondialisation, illustrée par les tensions entre les États-Unis et la Chine. Or, si elle n’est pas menée, préparée, expliquée et préparée, cette mutation sera subie. Mais on n’en parlera pas : ce sont les chefs des syndicats syndicaux et patronaux qui se rencontrent, avec les principaux ministres concernés pour débattre des problèmes du moment. Ceci peut évidemment se comprendre : le COVID-19 bouche l’horizon, fait parler des soutiens aux entreprises, au chômage partiel de longue durée, à l’apprentissage et à l’embauche des jeunes, pour éviter que le désastre social ne se prolonge. 

Mais ce sommet du « social immédiat », qui fait repousser les questions des personnels sensibles (ceux de la « deuxième ligne » qui permettent aux Français de faire leurs courses) ou encore des retraites, ne fait pas se demander ce que va devenir le secteur de l’automobile, avec le changement structurel des comportements et le télétravail, ou encore le commerce, avec Internet et les livraisons à domicile. Nous vivons l’informatisation accélérée de la société, avec le virus, dans le ménage, à l’école, dans les agences bancaires et les supermarchés, et bien sûr dans les usines et les chaînes de transport. Et nous parlons de la « réindustrialisation », alors que l’industrie est complètement chamboulée par l’informatique comme tous les secteurs productifs !

Un jour viendra où l’on osera parler, dans un vrai sommet, des restructurations massives à faire, dans le privé et le public, donc des formations à mener partout. On comprend que le COVID-19 fasse repousser aujourd’hui tous ces débats, mais il est inexplicable qu’on n’en parle pas : c’est ce silence qui est le danger réel du virus. Le COVID-19, avec son explosion actuelle et le confinement, pose des problèmes graves et urgents, mais il ne faut pas oublier l’essentiel : le monde qui change. Car lui ne nous oublie pas.

Mathieu Mucherie : Je dirais la participation. Mais pas une participation lilliputienne ou epsilonesque comme ce qu'on a dans les entreprises aujourd'hui, ou sous la forme d’intéressement. Je pense à une participation beaucoup plus massive, qui soit au moins au niveau de ce qu'avait pensé le général De Gaulle, et qui pourrait être un peu actualisé. C’est-à-dire une politique distributiste, comme chez Chesterton ou Belloc. Une politique consistant à donner des droits de propriété, littéralement, de façon à ce que les gens soient motivés. Parce qu’aujourd’hui la plupart des gens font semblant de travailler. On le voit à travers les gains de productivité qui sont très faibles alors même que nous somme en pleine révolution numérique. Nous avons des outils beaucoup plus efficients qu’il y a trente ans et nos gains de productivité sont sans cesse décroissants. C’est donc qu’il y a des blocages très lourds qui compensent.Et la plus grosse source de démotivation c’est que les fruits de la croissance échappent aux gens. Aujourd’hui dans le capitalisme, la croissance économique est devenue un sport de spectateur. Les Français ont donc une mentalité d’ayant droit ou de fonctionnaires. C’est-à-dire après nous le déluge et pas de motivation véritable. Le modèle de la fonction publique irrigue tout le corps social. La seule façon que les gens soient motivés, « incentivés », c’est soit d'annuler leur dette, soit de leur offrir un filet de sécurité -d’où les propositions d’allocations universelles -. Tout ça c’est intéressant, mais un vrai coup de fouet ce serait la distribution de droit de propriété, et pas uniquement hypothécaires, le but n’est pas une société de propriétaires au sens de Bush. C’est de faire que les entreprises soient à 5,10, 15, 20 % détenues par les salariés et pas à 0.5 %. Ça serait un énorme changement. C’est quelque chose qu'on peut commencer à l'échelle nationale, alors que la plupart des autres idées supposent l'autorisation de la Commission européenne ou de la BCE. Mon instrument de premier rang ce serait une détente monétaire mais ça nécessite un bras de fer. La distribution peut se faire soit à échelle macro, en disant que chacun va recevoir une fraction du PIB, de la croissance, soit en l'indexant aux performances de l’entreprise, mais en faisant en sorte qu'elles ne soient pas dirigées à 1 % par les salariés mais à beaucoup plus. Pour ça il faut mettre les entreprises dans la boucle et se mettre autour d’une table. Ça ne coûte pas forcément très cher mais il faut se mettre tous d'accord. Je préfèrerai qu'on distribue des droits de propriété que des droits sociaux nouveaux.  Si on parle de productivité, on ne fera pas l'économie d’une réflexion sur la structure des incitations. Elle n'incite pas à se bouger beaucoup et demain encore moins à cause des dettes Covid. Tout le monde va sentir qu'on va se faire préempter le peu de croissance qu'on va créer. Donc il faut remotiver les gens. Et les gens ne sont intéressés que quand ça leur appartient.

Philippe Crevel : La France se caractérise par le niveau élevé de son salaire minimum qui concerne un grand nombre de salariés avec, par voie de conséquence, un écart avec le salaire médian faible. Cette situation est la conséquence du système d’indexation du salaire minimum et de la mise en œuvre de politiques en faveur des emplois à faible qualification générant des effets de seuil importants.

En France, le ratio entre le salaire médian et le salaire minimum est de 1,6 contre 3 aux États-Unis, 2,5 en Espagne ou au Japon, et 2,4 en Allemagne. Ce faible ratio se traduit par un écrasement de la hiérarchie des salaires.

Cet écrasement est lié au niveau élevé du coût du travail non qualifié en France malgré l’instauration d’une large politique d’exonérations de charges sociales. Ce coût élevé est jugé responsable d’un faible taux d’emploi et d’un taux de chômage élevé pour les emplois peu qualifiés. Le taux d’emploi pour cette catégorie de salariés en 2019 était de 54 % en France contre 66 % au Royaume-Uni, 62 % en Allemagne et 57 % aux États-Unis. Seule l’Italie obtient un résultat similaire à celui de la France.

Avant la crise sanitaire, le taux de chômage des personnes n’ayant pas de diplôme était de 12,5 % contre 7,8 % pour ceux ayant un diplôme de l’enseignement secondaire, et de 4 % pour ceux ayant un diplôme de l’enseignement supérieur. Cette spécificité française pose la question de l’efficience de notre système d’enseignement et de formation professionnelle. L’échec scolaire est synonyme de petits emplois avec de faibles possibilités d’avoir une seconde chance.

Face à un tel problème, la baisse du salaire minimum pourrait être une solution. Cependant, une grande majorité des Français la récuse. Les marges de manœuvre des pouvoirs publics pour alléger le coût du SMIC sont faibles au niveau des exonérations de charges. Certains estiment qu’il conviendrait de mettre en place des cotisations sociales négatives sur les bas salaires et de baisser la pression fiscale sur les salaires moyens. Il pourrait aussi accroître la prime pour l’emploi qui est une socialisation des revenus du travail à moins qu’elle soit les prémices d’un revenu universel.

La vision des gouvernements est, par nature, court-termiste. Elle est liée aux échéances électorales. Pour autant, les politiques en cours depuis 1993 en faveur des emplois à faible qualification sont tout à la fois coûteuses et inefficaces. En 2019, la France comptait deux fois plus d’emploi sous-qualifiés que l’Allemagne. Est-ce que la conséquence du système de formation ou de la structuration du marché du travail ? Les emplois sont plus qualifiés en Allemagne en raison du poids de l’industrie et de celui de la formation professionnelle. Le choix du haut de gamme génère une forte rentabilité ouvrant sur des salaires élevés et des postes valorisants. En France, les exonérations sociales sur les bas salaires créent des effets de seuil. Les employeurs ne sont pas incités à augmenter leurs salariés de peur qu’ils dépassent le seuil d’exonération. De ce fait, ils ont tout intérêt à maintenir un fort volant d’emplois sous-qualifiés, ce qui nuit à terme à leur compétitivité. L’action des pouvoirs publics devrait donc avoir comme objectif d’accroître l’écart entre le salaire minimum et le salaire médian tout en diminuant le nombre d’emplois à faible qualification. Un effort en faveur des sans diplôme serait alors nécessaire pour éviter une explosion du chômage pour cette population. Au niveau des cotisations sociales, pour éviter les effets de seuil, la mise en place d’un système d’abattement applicable à tous les salaires pourrait être décidée. Ainsi, il pourrait être décidé que les 1 000 premiers euros de salaire en soient exonérés totalement. Cette exonération s’appliquerait, toujours dans cette limite, à tous les salariés. Il en résulterait un système progressif de charges sociales. Pour éviter les effets d’aubaine, un dispositif spécifique devrait être institué pour les emplois à temps partiel.

Jacques Bichot : De lois de financement de la sécurité sociale en sommets sociaux, la mauvaise gouvernance de notre bien-aimée Sécu s’étale sous les yeux effarés des citoyens. Les défauts du PLFSS 2021 nous indiquent, en creux, ce qu’il faudrait faire pour redresser la barre, si mal tenue par les gouvernements et les Parlements qui se succèdent depuis des décennies.

En bref, ce PLFSS est une démonstration d’incompétence. On ne peut pas gouverner la Sécu par des textes de loi : la confusion du législatif et de l’exécutif est la mère de tous les dysfonctionnements institutionnels, à commencer par celui de la Sécu. Il faut évidemment que l’institution Sécurité sociale soit définie par une loi organique, mais sa gestion doit être confiée à une équipe réellement responsable, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Cette équipe pourrait bien sûr dialoguer avec les partenaires sociaux, mais l’idée même d’une négociation est absurde : c’est le responsable de la Sécu et son équipe qui doivent piloter le navire. Celui-ci devant faire de grands trajets sur une mer houleuse, il ne doit être handicapé ni par des hommes politiques qui n’y connaissent pas grand-chose, ni par des organisations syndicales et patronales qui regardent trop souvent par le mauvais bout de la lorgnette.

Un vrai « patron de la sécu » disposant des pouvoirs nécessaires à l’accomplissement de son mandat sera évidemment jugé sur ses résultats. Cette responsabilité sera l’exact antithèse de la situation actuelle : ni le législateur, ni les partenaires sociaux, ni la direction de la Sécu, ne sont aujourd’hui véritablement responsables en cas de déficit massif et de fraudes atteignant des dizaines de milliards (Le Cartel des fraudes, de Charles Prats, publié chez RING), puisque leurs mandats parlementaires ne sont pas retirés aux députés et sénateurs qui ont voté des dispositions donnant de mauvais résultats, et que les caciques syndicaux restent en place après avoir contribué à provoquer de gigantesques déficits. Irresponsabilité combinée avec incompétence et politisation, telle est la situation qui dure depuis des décennies. Il faut mettre en place une gouvernance radicalement différente de celle qui a largement fait la preuve de son inadéquation.

Frédéric Farah : La réforme de l’assurance chômage doit être suspendue immédiatement. La durée d’affiliation a été ramenée de six mois à quatre mois, en somme le retour à la situation antérieure. La durée de six mois a correspondu à une partie de la réforme de l’assurance chômage qui était prévue par le présent gouvernement. 

Aujourd’hui devant l’ampleur du choc , l’ouverture des droits aux allocations chômage devrait être immédiat  et sans condition , on pourrait ajouter aussi des modalités de calcul d’indemnités qui soient encore plus généreuses le temps de la crise , mais aussi un allongement de la durée d’indemnisation . Nous sommes face à un choc de demande d’une vaste ampleur. 

Gardons à l’esprit ce que nous indique l’observatoire des inégalités. « 30 % des chômeurs ne touchent ni indemnité chômage, ni le minimum social pour les chômeurs en fin de droit, l’allocation spécifique de solidarité. Si l’on ajoute les 12 % qui touchent une indemnité inférieure à 500 euros, plus de 40 % des chômeurs reçoivent au plus 500 euros par mois. Ils ont donc moins de 20 euros par jour pour vivre. Les deux tiers ont moins que le Smic. Seuls 5 % empochent plus de 2 000 euros. »

Un rapport récent du secours populaire souligne aussi une montée préoccupante du nombre de nouveaux pauvres et parmi eux, des salariés qui connaissent la précarité, et voient leurs CDD non renouvelés, sans compter la crise que connait encore l’intérim. 

Quant au front de l’emploi, La crise sanitaire a généré 800 000 pertes d’emplois, en six mois la France a perdu les emplois qu’elle avait mis trois ans pour gagner. Plus de 528 plans sociaux depuis mars ont été engagés. Le chômage devrait atteindre 11% en 2021. 

Aujourd’hui, il paraît nécessaire d’amortir le choc de demande qui est en cours, certes il existe les mécanismes de chômage partiel, mais il sera inopérant lorsque des entreprises vont mettre la clef sous la porte, ou vont organiser de vastes licenciements collectifs comme dans le cas de Bridgestone. Maintenir le pouvoir d’achat des salariés est une nécessité , n’oublions pas l’importance de la demande dans notre pays et particulièrement la consommation des ménages. 

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