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Abstraction faite des dépenses sociales liées à sa forte progression depuis 2007, les prestations représentent 16 % des revenus des ménages.
Abstraction faite des dépenses sociales liées à sa forte progression depuis 2007, les prestations représentent 16 % des revenus des ménages.
©Reuters

Slim Fast

Sommes nous devenus addicts à un Etat providence obèse ?

La protection sociale pèserait deux fois plus sur le PIB en France qu'aux États-Unis. De quoi amortir les crises mais aussi de quoi entraver la croissance...

Jacques Bichot

Jacques Bichot

Jacques Bichot est Professeur émérite d’économie de l’Université Jean Moulin (Lyon 3), et membre honoraire du Conseil économique et social.

Ses derniers ouvrages parus sont : Le Labyrinthe aux éditions des Belles Lettres en 2015, Retraites : le dictionnaire de la réforme. L’Harmattan, 2010, Les enjeux 2012 de A à Z. L’Harmattan, 2012, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, en janvier 2017.

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Aux États-Unis, les primaires amènent les candidats républicains à dénoncer les dangers que la croissance de l’État-providence ferait peser sur la propension à vivre de son travail plutôt que des subsides publics – les revenus de transfert. De fait, comme l’explique par exemple l’économiste américain Paul Krugman, les prestations sociales contribuaient aux revenus des ménages pour moins de 2 % en 1929, et pour plus de 18 % en 2010.

Et cela n’est pas principalement la conséquence du chômage : abstraction faite des dépenses sociales liées à sa forte progression depuis 2007, les prestations représentent 16 % des revenus des ménages. En France, où l’État providence est bien plus important, ne faudrait-il pas être encore plus inquiet ?

Nous avons effectivement beaucoup de souci à nous faire. Cependant, ce qui paraît poser problème est moins la quantité des prestations sociales que la qualité de notre système de protection sociale. S’il fonctionnait comme une assurance à laquelle chacun achète des garanties et confie ses économies pour percevoir une rente viagère durant la dernière période de son existence, ce système rendrait des services parfaitement compatibles avec le dynamisme économique et l’ardeur au travail. Malheureusement, il évolue de plus en plus dans un sens bureaucratique, avec des prestations érigées en droits non contributifs, financées par des impôts ou des cotisations qui leur ressemblent étrangement, ce qui en fait une sorte de cancer dont la prolifération gène le fonctionnement de nos organes économiques.

En 1949, en France, les prestations sociales représentaient déjà presque 16 % du revenu disponible des ménages, autant qu’aux États-Unis en 2007.En 1967 on atteignit 24 %.À partir de 1974, avec la fin des "trente glorieuses", les prestations accélèrent tandis que les revenus d’activité ralentissaient leur progression, ce qui conduisit en 1982 au taux de 35 %.

Une rupture de série amène à s’intéresser ensuite au "taux de socialisation des revenus", basé sur une définition plus large du revenu disponible des ménages : de 30 % en 1982 cet indicateur progresse jusqu’à près de 37 % en 2009. La protection sociale « pèse » donc deux fois plus en France qu’outre-Atlantique.

Mais comment faut-il entendre le verbe « peser » ? A-t-on affaire à un fardeau qui handicape l’économie, ou bien la protection sociale serait-elle un secteur produisant des services très utiles dont la forte valeur ajoutée contribuerait efficacement au bien-être, à la croissance et à l’emploi ?

Actuellement, il s’agit d’un mélange des deux. Une forte sécurité sociale, même si elle est organisée de façon très bureaucratique, contribue efficacement à réduire l’amplitude des crises : les 11 % du PIB correspondant à la production de soins ne fléchissent pas ; les retraités, dont les revenus ne souffrent guère, soutiennent la consommation ; l’assurance chômage et les minima sociaux limitent sa chute lorsque l’emploi régresse. En revanche, l’atténuation des souffrances provoquées par le chômage freine la propension à retrouver un emploi, et de ce fait la sortie de crise est plus poussive. La conjoncture est moins heurtée en France qu’aux États-Unis ; plongeons et redémarrages sont moins rapides.

Mais là n’est pas l’essentiel : plus important est l’impact sur la croissance à long terme. Notre État-providence exerce sur elle une influence négative, du fait non de sa taille mais de son organisation. Si l’assurance maladie était une véritable mutuelle, à laquelle on cotise pour être couvert, tout en acceptant au nom de la fraternité de cotiser plus si l’on est à son aise, de façon à ce que les pauvres puissent être convenablement couverts en dépit de leurs faibles cotisations, on pourrait se réjouir de voir son chiffre d’affaires progresser d’année en année,  comme s’il s’agissait d’AXA ou de Groupama. En revanche, dès lors que l’assurance maladie devient un droit universel financé par des prélèvements obligatoires sans contrepartie, elle accentue le ras-le-bol provoqué par des impôts excessifs.

Il en va de même pour les échanges entre générations successives : investissement dans la jeunesse et prise en charge des personnes âgées. À la Libération, Pierre Laroque fut chargé de faire renaître de ses cendres l’assurance vieillesse, qui fonctionnait jusque-là par capitalisation. Cet homme de qualité ne s’intéressait guère à l’économie : il commit l’erreur classique de calquer la répartition sur la capitalisation, en faisant des cotisations vieillesse la raison de l’attribution des droits à pension. Alfred Sauvy eut beau ensuite expliquer que nous préparons nos retraites non par nos cotisations, mais par nos enfants, le char de l’État était lancé sur cette voie tracée jadis par Charles Ponzi et suivie plus récemment par Bernard Madoff : il ne s’arrêta pas, et nous subissons les conséquences de cette présence au cœur de notre économie d’une énorme institution financière vouée à pratiquer périodiquement des banqueroutes partielles (les réformes de 1993, 2003 et 2010).

Bref, le PIB français est mouliné à hauteur de 30 % par une institution qui fait fi du principe selon lequel pour récolter il faut commencer par semer. Une institution bâtie comme si la distribution des dividendes (les pensions) ne dépendait pas des investissements (la mise au monde et la formation des jeunes) réalisés antérieurement. Une réforme systémique pourrait changer la donne, et ce « new deal » produirait autant d’effets que celui de Franklin Roosevelt.

Mais les paradigmes de la sécurité sociale bureaucratique sont fortement ancrés dans les esprits. Il est donc probable que la France persévèrera dans la pratique des ravaudages à la petite semaine, comme de remplacer un peu de cotisations patronales par un peu de TVA. La fiscalisation de la protection sociale et la croissance molle ont hélas de beaux jours devant elles.


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