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Sommes-nous aux portes d’un monde où la conception des enfants ne passera (presque) plus par le sexe ?
©Reuters

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Sommes-nous aux portes d’un monde où la conception des enfants ne passera (presque) plus par le sexe ?

Fantasmée depuis longtemps, le sexe sans procréation et la procréation sans sexe avec des enfants "sur-mesure" ne semblent plus si loin, c'est en tout cas ce que pensent certains leaders du monde numérique. Une évolution qui pourrait changer notre vision du couple, du sexe et de l'amour.

Atlantico : Les milieux technologiques proches des géants de l'Internet s'intéressent de plus en plus aux progrès scientifiques en matière de procréation, d'aucuns allant jusqu'à affirmer que notre activité sexuelle ne sera bientôt plus nécessaire (voir ici) pour avoir des enfants. Sommes-nous en train de pénétrer dans un monde où le sexe ne sera finalement plus qu'un plaisir ?

Gérard Leleu : Certainement, et il s’agît là d’une évolution de civilisation plus qu’une évolution de société. Il m’apparaît évident en effet que la procréation sera bientôt déléguée à des moyens modernes : si d’aucuns rigolent des spéculations autour d’inventions comme l’utérus artificiel et le clonage, rien n’empêche de penser que ces avancées seront en pratique d’ici une petite cinquantaine d’années. A tel point d’ailleurs que nos descendants nous regarderons peut-être comme des sauvages qui faisaient « ça » pour avoir des enfants. Ça, le sexe.

On ne peut s’empêcher de remarquer néanmoins que le sexe pour le simple plaisir n’est en rien un phénomène de la modernité. Déjà en Chine ancienne, il y a de cela 7000 ans, l’érotisme était inventé dans la plupart de ses formes, ses évolutions modernes étant tout au plus une annotation en bas de page de ces découvertes ancestrales. Aucun baiser, aucune position, aucune caresse n’a réellement été inventée depuis. La théorisation d’une sexualité déconnectée de son principe reproducteur ne date donc pas d’hier. On peut aller jusqu’à dire que cette structuration du désir et du plaisir est essentiel à une condition humaine douloureuse par nature, de par l’angoisse et les difficultés qu’elle génère. Dans un langage scientifique, cela se traduit par l’apport de diverses substances (endomorphine, dopamine...) sans lesquelles la vie est impossible.

Autrement dit, cette « masturbation constante de l’hypothalamus » est une réalité incontournable du genre humain, et il ne faudrait pas croire en conséquence que l’humanité se serait lentement dirigée vers une société de plaisirs qui n’auraient pas ou trop peu existé par le passé. On peut dire cependant que la dissociation du plaisir et de la fonction reproductive dans la sexualité est un fait relativement récent (à l’échelle de l’histoire de la civilisation) du christianisme avec Saint-Paul (Jésus n’ayant à ma connaissance jamais abordé cette question). Toutefois cela n’a pas empêché la sexualité en tant que plaisir de perdurer, la retenue proposée par l’Eglise étant  logiquement difficile à tenir sur toute une vie. Ainsi au Moyen-âge, le moyen de contraception le plus souvent utilisé était la sodomie (condamnée par le clergé, NDLR) pour garantir un rapport infécond. Penser la sexualité en dehors du plaisir est infaisable en soi.

Michel Maffesoli : La liaison entre activité sexuelle et procréation ou mariage et reproduction est emblématique de l’époque moderne. Elle ressortit de l’utilitarisme bourgeois qui adjoint à toute action humaine une fin. Il n’est pas sûr que les époques pré-modernes aient fait cette liaison, d’autant que les relations sexuelles n’étaient pas forcément liées au désir de procréation.

En revanche, il me semble que dans notre époque, celle qui obéit à d’autres paradigmes que ceux de la modernité, le fait que l’activité sexuelle ne soit plus nécessaire pour faire des enfants ne la rejette pas dans la catégorie des activités futiles. La relation sexuelle est, me semble-t-il, fondamentale des relations humaines en général, elle en est l’archétype et le socle. Parce que dans la relation sexuelle, l’individu se perd dans l’autre, abandonne sa carapace et son identité propre. Ce qui est emblématique de ce que deviennent, aujourd’hui les relations sociales en général : Je est un autre.

Ceci est alors loin du loisir, et appartient plutôt à l’ordre de la nécessité.

Quelles conséquences cette nouvelle donne pourrait-elle avoir sur notre perception de l'érotisme ? Peut-on totalement dissocier le plaisir sexuel de sa fonction biologique ?

Gérard Leleu : D’après moi ce ne serait absolument pas le cas. L’histoire montre encore une fois que le sexe est un plaisir irrésistible et c’est toujours ainsi qu’il a avant tout été considéré dans les sociétés humaines. Le monde chrétien est à ce titre une exception et il faut encore voir comment la sensualité s’y pratiquait dans les faits malgré la réprobation de la morale. La disparition de la fonction reproductive dans la pratique sexuelle ne signifie donc pas une disparition de l’érotisme, de l’orgasme, qui sont liés à cet instinct extrêmement puissant qu’est l’instinct de vie.

Michel Maffesoli : Encore une fois, il me semble que le plaisir sexuel ou la pulsion sexuelle n’a jamais eu pour seule fin la procréation. Ceci est une vision judéo-chrétienne de la sexualité, qui pour l’encadrer, la réduit à cette fin biologique qu’est la reproduction.

L’érotisme est au fondement même du lien social, du lien des hommes (hommes et femmes) entre eux, qu’il en résulte ou non un désir d’enfant.

Mais imaginer un monde sans enfant et sans envie de mettre au monde des enfants me semble par contre ressortir d’une vision progressiste qui éloigne l’humanité de l’ordre naturel, du rapport à la nature. Car le cycle de la naissance, de la vie puis de la mort est un cycle universel pour toutes les espèces, animales (et donc humaine) comme végétale et minérale. Imaginer un monde sans naissance et sans mort c’est imaginer un monde non seulement transhumain, mais transnaturel. Je ne sais pas de quel ordre seraient les relations entre les différents éléments d’un tel univers.

Cette fin du lien par l'enfant peut-elle annoncer, comme le prévoyait l'auteur Aldous Huxley, la fin du couple pour annoncer une sorte d'ultra-libéralisme sexuel ?

Gérard Leleu : Encore une fois j’en doute. Le concept de couple correspond à autre chose qu’à une simple parentalité. Le couple peut aussi se définir en dehors de la fonction de père ou de mère bien que les principes du christianisme ont fait de l’enfant l’accomplissement d’un amour authentique entre deux personnes. Cette vision n’est cependant ni universelle ni exhaustive : le couple exprime aussi la concentration des pulsions sur un individu précis et choisis, une sorte de pulsion sélective. Tant que cette pulsion ne disparaît pas il n’y a donc aucune raison que le couple disparaisse, avec ou sans enfants s’entend. Sans faire trop de romantisme, l’amour, l’harmonie et l’attirance sont des forces qui conservent de beaux jours devant elles.

Michel Maffesoli : N’oublions pas que le lien par l’enfant, ce que notre code Napoléon appelle « la possession d’état » traduit une configuration moderne, celle de la famille nucléaire, de l’enfant propriété de ses parents et paroxysme de cette évolution, de l’enfant propriété de ses géniteurs. Dès lors dans une telle société, il était normal que l’enfant et le patrimoine constituent un lien « indissoluble » entre les propriétaires, liés par le contrat du mariage.

Néanmoins, cette conception traditionnelle dans la modernité du couple parental connaissait certaines transgressions : l’enfant né dans le mariage était présumé enfant du couple parental, (c’est la possession d’état) même quand le géniteur n’était pas le mari (certaines enquêtes concluaient à 10 à 15 % d’enfants dont le père légal n’était pas le père biologique, mais l’amant de la mère). Bien évidemment, dès lors que les femmes peuvent dissocier l’acte sexuel du risque de grossesse, elles sont encore moins tenues à fidélité. Et sans doute notre époque est-elle plus libertine que le XIXème siècle victorien.

Le développement des sites et des lieux de rencontre en témoigne, permettant à chacun et chacune de trouver une ou des personnes correspondant à son désir de l’instant, permettant à chacun et chacune de jouer des rôles différents à différents moments de son existence. En ce sens d’ailleurs ce libertinage n’est nullement antogoniste de la relation d’amour, entre deux personnes notamment. Celle-ci est bien plus profonde qu’une simple assurance d’exclusivité sexuelle, elle est au contraire ce qui permet à deux personnes, au travers de leur relation corporelle et spirituelle de communiquer avec le monde en son entier, avec le cosmos. On est loin de la conception du mariage bourgeois, contrat social garantissant la transmission du patrimoine à l’intérieur d’une famille. 

Ces avancées peuvent-elle par extension un impact sur la parentalité ? Et plus particulièrement sur la maternité ?

Michel Maffesoli : Il est certain que dès lors que nous ne sommes plus dans une société dominée par le principe d’individualisme, mais au contraire dans une société où chaque individu peut s’identifier à différents rôles, et où les liens établis entre individus, notamment autour de la naissance et de l’éducation des enfants sont devenus plus labiles, toute la parentalité doit être repensée. La parentalité est essentiellement le rapport qui lie des personnes adultes à des enfants qu’elles vont accompagner dans leur apprentissage de la vie, dans leur initiation à la vie. Dans le modèle moderne, les parents (procréateurs et responsables, propriétaires et transmetteurs) jouaient dans une famille nucléaire fermée tous les rôles à l’égard de l’enfant : procréatif, éducatif etc. Ce qui se traduisait par un contrat enfants/parents impliquant une obligation de part et d’autre, notamment alimentaire : des parents envers les enfants, des enfants envers les parents vieux.

Dans notre société postmoderne, les adultes qui accompagnent les enfants vont être plus nombreux, parents, beaux-parents, jeunes grands-parents, proches etc. Les liens économiques et sociaux seront plus complexes.

Les liens biologiques eux-mêmes risquent de ne plus avoir le même poids dans la constitution du lien affectif : très clairement, on sait déjà que nombre de mères biologiques ne développent pas ce lien avec leur enfant, que des mères et pères adoptants vont au contraire développer un lien très fort. Mais on aurait tort de penser qu’un nouvel ordre social mettrait à bas l’ordre naturel. Ainsi les liens établis entre la mère et l’enfant pendant la grossesse ont sans doute un poids aussi important de l’héritage génétique (épigénèse).

Alors que la société moderne avait réduit les rapports humains, parentaux, amoureux, sociétaux à un modèle unique, on va vers une société à modèles multiples. En ce sens la Mère (au sens archétypal de celle qui est source de vie et d’amour pour un enfant, qui nourrit sa croissance et qui lui prépare sa place dans la chaîne des générations) prendra des figures multiples, pourra être une ou plusieurs. Tout comme le Père lui aussi.

Dans une veine similaire, certains pontes de l'univers high-tech affirment que l'on pourrait choisir ses enfants de manière personnalisée (taille, couleur des yeux, des cheveux etc.). Que penser d'une telle évolution ?

Michel Maffesoli : Que l’on puisse choisir le sexe, la taille ou les traits physiques voire les aptitudes de ses futurs enfants n’abrogera jamais le fait que l’enfant qui naît est un autre que celui qu’on attendait. L’enfant qui vient au monde est par nature étrange et étranger. Qu’on pense se rassurer et s’assurer contre cette étrange altérité en décidant de caractéristiques de base (sexe, taille, apparence) est une pure illusion. La force de la vie (et la naissance est une manifestation de la puissance de la vie) est justement d’être imprévisible, indéterminable : l’enfant né homme de grande taille, à la barbe fournie, aux muscles apparents rencontrera peut-être dans son enfance un vieux sage qui lui enseignera les chemins de la méditation et l’étude du grec ancien si bien qu’il deviendra un adolescent gringalet et voûté.

L’amour parental est un amour généreux, avide de reconnaître dans son enfant une merveille de la nature, quel qu’il soit et quel qu’il devienne. C’est là la différence fondamentale entre une conception bourgeoisiste de la famille réduite à la reproduction du même et l’enfermement dans l’un et celle d’une parentalité postmoderne, plus complexe, mais plus généreuse.

C’est toute la différence entre l’éducation et l’initiation : dans celle-là, il s’agit que l’enfant se conforme à un modèle d’adulte préétabli, dans celle-ci, il doit advenir ce qu’il est, fût-il tout autre que celui qu’on attendait.

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