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Les fêtes de fin d'année nous rappellent à quel point de nombreux Français souffrent de solitude.
Les fêtes de fin d'année nous rappellent à quel point de nombreux Français souffrent de solitude.
©Reuters

Tribune

Solitude: la nouvelle pauvreté

Les fêtes de fin d'année nous rappellent à quel point de nombreux Français souffrent de solitude. Phénomène caractéristique de notre société du XXIème siècle, la solitude nous expose davantage aux difficultés de la vie. Agir politiquement sur la cohésion sociale permettrait de recréer, entre les personnes, un sentiment d'appartenance, de donner des lieux communs à partager, et de lutter ainsi plus efficacement contre la pauvreté.

Franck Margain

Franck Margain

Franck Margain est vice-Président du Parti Chrétien Démocrate et conseiller régional UMP en Ile-de-France.

Après des études en finances, il est devenu cadre dans une grande banque internationale.

 

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En 1836, Frédéric Ozanam, fondateur de la société Saint-Vincent-de-Paul  écrivait ces mots prémonitoires :

« La question qui agite aujourd'hui le monde autour de nous n'est ni une question de personnes, ni une question de formes politiques, c'est une question sociale. C'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice ; si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts ou une consécration de chacun au service de tous. Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne rien. Entre ces deux classes d'hommes, une lutte se prépare et elle menace d'être terrible : d'un côté la puissance de l'or, de l'autre la puissance du désespoir ».  

Aujourd’hui, à l’heure où les liquidations judiciaires se multiplient frappant jusqu’aux plus petits commerçants, à l’heure où les élites n’ont toujours pas pris la mesure des ravages psychologiques, matériels et moraux provoqués par leur appât du gain, ces lignes semblent garder toute leur actualité.

Pourtant, 180 années ont passé et tout est changé :  

  1. 1. En 1830 et jusque dans les années 1980, la question sociale était liée à celle de la classe ouvrière, terreau d’un marxisme historique. On craignait toujours Billancourt. Aujourd’hui, les usines dans la périphérie et en banlieue parisienne se sont mécanisées ou délocalisées en Asie du Sud-Est. Autrefois, en Europe, les enfants travaillaient. Aujourd’hui, en Europe, les jeunes adultes ont du mal à entrer sur le marché du travail. Autrefois, le travail à la chaîne, aujourd’hui, la condition difficile des employés, ceux qui ne sont pas syndiqués, dont le métier continue d’être physiquement et psychologiquement éprouvant – livreurs, caissières, éboueurs etc. – qui méritent également d’avoir des horaires constants et dignes, ainsi qu’une vie familiale le week-end. Héritiers de longues luttes syndicales, il nous faudra donc être particulièrement attentif pour que la révolution des horaires souhaitée par des élites éloignées ne fragilise pas le quotidien des travailleurs que, trop souvent, le consommateur oublie de prendre en compte.
  2. 2. Jusqu’en 1960, le sentiment d’appartenance restait très fort. Chacun se savait certes français, mais également d’une famille, d’une région, d’une corporation, d’une origine sociale plus ou moins bien portée. Des conditions de vie parfois désastreuses étaient affrontées ensemble par des familles se partageant parfois deux pièces sans eau courante, ni électroménager et ne partant pas en vacances. On souffrait, mais on souffrait ensemble. Le sentiment d’une solidarité vivante était renforcé par les œuvres d’assistance multiples de l’Eglise et par l’essor des sociétés de secours mutuel, 27 000 à l’époque du Front Populaire, impliquant des administrateurs bénévoles, organisant entre les travailleurs l’entraide médicale et financière. Aujourd’hui, on ne souffre pas collectivement de la pauvreté, mais ceux qui l’endurent sont très souvent seuls et la solitude est l’épreuve la plus difficile à surmonter. Avant, il fallait d’abord vivre sans eau courante, sans électricité, sans électroménager, sans un minimum d’allocations garanties par l’Etat aujourd’hui, certes, heureusement, le RSA et l’assurance maladie existent, mais la question la plus fondamentale est celle d’exister encore pour quelqu’un d’autre, d’être attendu quelque part. La crise des années 1930 avait certes déraciné, celle des années 1970 exclut. C’est du moins le constat d’un René Lenoir lorsqu’il publie Les exclus en 1974 et fait rentrer ce mot dans le vocabulaire courant. Et nous n’en sommes toujours pas sortis. Et, paradoxalement, une politique de simple distribution d’argent publique peut renforcer la solitude de ceux qui ont certes de quoi vivre, mais qui ne font partie d’aucun réseau d’entre-aide
  3. Ce ne sont pas ainsi les ressources de l’assistance et de l’assurance sociale, ce n’est pas une administration qui lui apparaît de plus en plus inaccessible et déshumanisée qui peuvent répondre à ce besoin d’être simplement regardé comme une personne. 40 0000 personnes dans la rue aujourd’hui signalent bien une longue dégradation de la cohésion sociale : dissolution de la cellule familiale, mise à l’écart des personnes âgées, montée d’un égocentrisme favorisé par la consommation de masse et le règne de l’envie et de la jalousie, quotidien dévoré par les temps de  transport et de travail, immigration non maîtrisée. Comment soignerons-nous les séquelles psychologiques de tous ceux qui basculent aujourd’hui ? Et surtout, comment les préviendront nous ? Choisirons-nous simplement d’adopter des arrêtés anti-mendicité aux abords des grands magasins à l’époque de Noël ?  
  4. 3. Au xixe siècle c’en était certes fini de la mixité de l’Ancien Régime. Sous l’effet du développement de la bourgeoisie commerçante et industrielle, commençait à naître un mépris de classe. Pour autant, dans ces immeubles haussmanniens, malgré l’évolution des loyers, du premier au cinquième étage, l’ouvrier pouvait encore croiser le patron. Il existait par ailleurs des lieux de brassage social, des assemblées dominicales, au service militaire en passant par l’école républicaine. Aujourd’hui, non seulement la gentrification alimentée par la hausse des loyers et la pression des entreprises en quête de bureaux chasse les classes moyennes de Paris, mais encore, beaucoup de lieux de mixité sociale ont disparu. Autrefois, il existait une certaine culture partagée. Aujourd’hui, la pauvreté est aussi et même surtout linguistique et culturelle. C’est celle de la personne immigrée qui n’a pas eu la possibilité ou la volonté de s’ouvrir à la réalité de son pays d’accueil ou qui, en situation irrégulière, vit aux marges de la légalité sans accès ni à un travail, ni à une aide sociale. Autrefois, le brassage social était favorisé également parce qu’il existait une transmission commune des valeurs et des principes dans une éducation et une instruction publique agissant de concert. Aujourd’hui, la pauvreté est également, et parfois, surtout éducative, celles de jeunes dont les repères sont encore plus inexistants, fragilisés par la séparation de leurs parents, menacé par les addictions, risquant de sortir du système scolaire sans aucune qualification et d’alimenter les chiffres de la délinquance.

On comprend donc, fort de ce constat, qu’une réponse uniquement pécuniaire à la pauvreté d’aujourd’hui est une réponse en retard d’un siècle où l’ouvrier avait besoin d’abord et avant tout d’un salaire décent et d’une sécurité financière minimale, étant capable de compter sur une entre-aide et un soutien familial et pleinement inséré dans une ville où les clivages sociaux et éducatifs ne séparaient pas encore les quartiers. Vouloir simplement toujours plus de moyens comme le propose dangereusement l’équipe de la mairie sortante pour 6 ans de plus, ce n’est pas uniquement déséquilibrer nos finances publiques, c’est se rendre coupable d’un formidable déni de réalité.

Il est bien évident, en effet, que si la pauvreté pécuniaire existe, elle sera toujours une pauvreté relative, que dans ces conditions, il est utopique de vouloir l’éliminer. Il faut des aides de base et je suis le premier à défendre l’idée d’un dividende universel. Pour autant, l’engrenage est mortel : chacun a toujours tendance à se penser pauvre parce qu’incapable d’acheter ou de voyager comme son voisin. L’inégalité matérielle résistera toujours à l’idéologie égalitariste. Pendant cette course vaine et ruineuse, conduisant à l’empilement des aides sociales facultatives, les vrais besoins ne sont pas pris en compte

Aujourd’hui, l’action sociale doit relier les personnes entre elles, leur redonner un sentiment d’appartenance, leur redonner une ville commune et c’est le cœur du projet que je propose dès 2014 pour Paris : création dans chaque quartier d’un réseau de "volontaires" au service des plus fragiles pour fédérer toutes ces volontés dans chaque quartier; développement des systèmes de parrainage intergénérationnel (par exemple entre retraités et jeunes-professionnels,  familles et personnes de la rue, Français et étrangers), création des maisons de l’entre-aide; aide au maintien à domicile des personnes âgées dont la moitié, âgées de plus de 75 ans, vivent seules; développement des services de bagagerie et de laverie au bénéfice des personnes sans abri pour leur montrer notre sollicitude, qui commence, au moins, par le respect de leurs besoins élémentaires.

J’invite ainsi à faire à nouveau notre le mot de Frédéric Ozanam. « le propre de la charité, c’est de toujours regarder devant elle, car le nombre de ses bienfaits passés reste tout petit, malgré tout, à côté des misères présentes comme envers celles du futur »

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