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Grève de la SNCF : des concessions ont été faites par le gouvernement.
Grève de la SNCF : des concessions ont été faites par le gouvernement.
©Reuters

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SNCF & intermittents : comment le gouvernement cède, l'air de rien, aux grévistes

Selon le Secrétaire général de la CGT Thierry Le Paon, les amendements votés par les députés dans le cadre de l'adoption du premier article du projet de loi sur la réforme ferroviaire vont dans le bons sens. Le signe que des concessions ont été faites par le gouvernement, selon une tactique très "Quatrième République".

Alain Bonnafous

Alain Bonnafous

Alain Bonnafous est Professeur honoraire à l’Université de Lyon et chercheur au Laboratoire d’Economie des Transports dont il a été le premier directeur. Auteur de nombreuses publications, il a été lauréat du « Jules Dupuit Award » de la World Conference on Transport Research (Lisbonne 2010, décerné tous les trois ans).

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Le premier article du projet de loi sur la réforme ferroviaire a été adopté par l’Assemblée mercredi 18 juin. Plusieurs amendements ont été votés par les députés, appuyés par le Secrétaire d’Etat aux Transports Frédéric Cuvillier. Selon le Secrétaire général de la CGT Thierry Le Paon, ces amendements vont dans le bon sens. Le gouvernement a-t-il plié et reculé devant les grévistes ?

Alain Bonnafous : Dans la mesure où ces amendements avaient été  repoussés jusqu’ici on peut supposer qu’il y avait quelques raisons à cela. S’ils ont été finalement acceptés par le gouvernement, c’est objectivement un recul.

Eric Verhaeghe : Le gouvernement est à la recherche d'une solution "propre" pour sortir du conflit sans avouer ouvertement qu'il fait des concessions. En soit, le procédé n'est pas totalement choquant. On peut simplement lui reprocher son côté 4è République : au lieu d'expliquer clairement aux Français que la vocation du rail en France est d'être privatisée dans les 10 ans, et que la réforme d'aujourd'hui prépare ce basculement de demain, le gouvernement a choisi une stratégie de négociation très radicale-socialiste, faite de déni et d'évitement, de concession et de compromis à petits pas. A titre personnel, j'ai toujours été persuadé qu'une stratégie de négociation plus offensive était plus rentable. Mais je veux bien imaginer qu'on fasse d'autres choix.

Thierry Le Paon s’est félicité de l’unicité entre les trois établissements publics et industriels (SNCF, SNCF mobilités et SNCF réseau) permise grâce à un amendement des écologistes soulignant "le caractère indissociable et solidaire" des trois entités.  Avec cet "employeur unique" que déplore l’UMP, la réforme est-elle dénaturée ? Quelles sont les conséquences ?

Eric Verhaeghe : L'intérêt de faire trois structures est en effet de préparer la vente ou l'ouverture du capital de l'une des trois. Concrètement, il s'agit d'ouvrir l'exploitation du rail à la concurrence. En affirmant un principe d'indissociabilité, les écologistes obligent les futurs gouvernants à reprendre la réforme à zéro. Ce me semble un mauvais calcul pour la CGT. Dans quatre ou cinq ans, au lieu de négocier l'avenir d'une seule de ces 3 structures, c'est l'avenir des 3 qui sera discuté. La CGT est incapable de savoir quel sera le rapport de force demain. Dans l'immédiat, il lui est favorable, parce que plus personne ne tient le pays. En revanche, à l'avenir... la CGT a, de mon point de vue, programmé la réouverture de la boîte de Pandore.

Alain Bonnafous : Un "caractère indissociable et solidaire" ne renvoie pas à un statut juridique établi. Il reste, dans la loi en son état, trois EPIC. L’important n’est pas dans cette symbolique des mots mais dans ce dispositif qui veut que la SNCF, EPIC de tête, soit l’employeur unique. Les aspects les plus positifs de la réforme, qui laissaient espérer des gains significatifs de productivité,  pourraient en être sérieusement compromis.

Plus globalement, quelles étaient les principales revendications de la CGT et de Sud-Rail et lesquelles ont été prises en compte par les députés lors de l’examen du premier article du projet de loi ?

Eric Verhaeghe : L'enjeu de la CGT et de Sud-Rail est double : éviter une privatisation, éviter de circonscrire à la seule SNCF les avantages exorbitants dont les cheminots continuent de bénéficier. Toute la discussion autour de la création d'une branche et du respect du statut des salariés de l'entreprise était là : la SNCF est-elle un acteur du rail parmi d'autres, avec des salariés mieux traités qu'ailleurs, ou bien les avantages des salariés de la SNCF doivent-ils être consubstantiels à l'activité du rail lui-même?

Alain Bonnafous : S’ils n’ont pas obtenu un retour à un opérateur unique, ils ont tout de même arraché des dispositions  qui renforceront, dans les négociations futures, les forces syndicales qui récusent les efforts de productivité.

Le Front de gauche et les écologistes ont soutenu et déposé des amendements, dont la plupart ont été votés. Comment analyser cette tactique politique utilisée par la majorité socialiste ?

Eric Verhaeghe : C'est évidemment une façon de faire endosser aux autres le choix de renoncement et d'apaisement. Le gouvernement sort de la crise, ou tente d'en sortir, en lâchant des concessions sous une étiquette qui n'est pas la sienne. Tactiquement, cela se tient. C'est plutôt un choix de bon sens, même si cela sent un peu la quatrième République.

Alain Bonnafous : Je ne sais si ces considérations ont pesé plus que l’appréciation par le gouvernement du conflit et de sa durée possible. Celle-ci a peut-être été surestimée. Peut-être aussi a-t-on voulu donner un peu de "blé à moudre" à la CGT afin de la renforcer dans sa compétition permanente avec Sud-Rail.

Les grévistes veulent qu’un seul EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial) soit créé et non trois, comme c’est pour le moment le cas. Le gouvernement peut-il lâcher du lest sur cet EPIC unique, une revendication majeure aux yeux des grévistes ?

Alain Bonnafous : Ce ne serait plus un recul, mais une débandade qui, au demeurant, poserait des problèmes d’euro-compatibilité.

Eric Verhaeghe : La création d'un EPIC unique est une négation du droit de la concurrence en vigueur dans l'Union. C'est d'ailleurs une façon de revenir sur la séparation du réseau et de l'exploitation, préalable à la privatisation et à l'ouverture à la concurrence. C'est un choix qui peut se plaider, mais il signifie un renoncement aux grands principes de l'Union. S'agissant de la SNCF, on peut pourtant penser que sa perspective offre un excellent levier pour moderniser l'entreprise. Il serait dommage de s'en priver.

Le mouvement est suspendu dans plusieurs villes. Peut-on lier cet essoufflement de la grève aux amendements qui ont été votés ? Le Secrétaire général de la CGT, Thierry Le Paon, a estimé jeudi 19 juin que la grève était à un tournant. Va-t-on vers la fin de ce conflit ?

Eric Verhaeghe : Le mouvement est d'abord né de la frange la plus radicale de la CGT cheminots, que personne n'est parvenu à contrôler. Ceci pose d'ailleurs un vrai problème. Perdre une semaine de salaire à l'occasion d'une grève est un sacrifice lourd. Il est normal que le mouvement perde de sa vigueur avec le temps. La sortie de conflit est donc proche. La vraie question est de savoir si la sortie de ce conflit signifie la sortie des conflits. Or, il n'est pas impossible que la question des intermittents nourrisse la chronique cet été, en attendant un grand mouvement dans les universités à la rentrée.

Alain Bonnafous : L’essoufflement a commencé il y a plusieurs jours. Là on observe un vote de reprise du travail au deux tiers des voix, ailleurs un vote de continuation de la grève à plus de 99 %.Cette grande diversité de situations reflète des diversités de tempérament et d’idéologie des responsables syndicaux. Comme elle s’inscrit  dans une tendance apparemment nette de reprise, les plus résolus n’en sont que plus crispés, ce qui n’est pas le cas de Thierry Le Paon.

Le gouvernement a annoncé ce jeudi la suspension de la mesure la plus contestée par les intermittents du spectacle : le différé d’indemnisation qui ne s’appliquera donc pas au 1er juillet. Pourquoi cette reculade est-elle lourde de conséquences ?

Eric Verhaeghe : Parce qu'on ne peut impunément changer les règles du jeu pour gagner le match. François Hollande a prétendu instaurer le règne de la démocratie sociale, après le mépris pour les corps intermédiaires professé par Nicolas Sarkozy. Les dispositions sur les intermittents du spectacle ont été négociées dans un accord majoritaire par des syndicats représentatifs. On ne peut raisonnablement modifier unilatéralement ce type d'accord sans remettre en cause la confiance dans le système. Un accord, c'est forcément du donnant/donnant, comme un match. Si l'arbitre vous annonce qu'à l'avenir il décidera lui-même du résultat du match, c'est simple : vous arrêtez de jouer. Le MEDEF aujourd'hui n'a qu'une seule stratégie possible : faire la grève des négociations.  

Manuel Valls a également annoncé une mission pour redéfinir le statut d’intermittent, confiée à trois personnalités et qui rendra ses conclusions à la fin de l’année. Les crédits budgétaires pour le spectacle vivant et la création artistique seront par ailleurs maintenus intégralement en 2015, 2016 et 2017. Que reste-t-il de la réforme du régime des intermittents ?

Eric Verhaeghe : Le goût amer d'un mépris pour les classes populaires qui ne peut que nourrir le Front National. Les intermittents produisent souvent des spectacles élitistes, auxquels n'assistent pas ceux qui les financent à leur insu : les salariés du secteur privé. Les intermittents ont dégouliné de principes de gauche qui ne profitent qu'à eux-mêmes, et qui sont payés par les plus pauvres. Pendant ce temps, le vrai scandale de l'accord, qui est l'allongement des délais de carence pour les salariés victimes de licienciements économiques est passé sous silence. Les intermittents ont pleurniché sur leur sort, mais il n'ont pas levé le petit doigt pour les ouvriers qui subissent un sort bien plus dur et bien plus injuste. Ce renoncement est le produit de la décadence bobo qui frappe ce pays.

Comment expliquer que le gouvernement ait reculé sur deux réformes, face aux cheminots et aux intermittents, alors même que le conflit à la SNCF s'essoufflait et qu'il avait juré de ne pas céder ? 

Eric Verhaeghe : Il me semble que le gouvernement a compris que le pays était en train de mettre le doigt dans un processus incontrôlable, et il cherche à reprendre la main. Manuel Valls a probablement anticipé que le rapport de force final lui serait défavorable. Ce n'est probablement pas faux. Il vient, en revanche, d'enterrer les engagements communautaires de la France et il ouvre la voie à une nouvelle crise de l'euro dans les 6 mois, qui sera sans doute fatale.

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