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Si vous faites des rêves étranges depuis le confinement, vous n’êtes pas le seul et voilà pourquoi
©Anthony WALLACE / AFP

Onirique

Si vous faites des rêves étranges depuis le confinement, vous n’êtes pas le seul et voilà pourquoi

L’actualité permanente autour du coronavirus et le stress lié au confinement ont un impact psychique à l’origine d’une vie onirique importante.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico : Nous sommes tous soumis à un stress important durant cette période de crise sanitaire et de confinement. A quel point la pandémie affecte-t-elle nos rêves ? 

Pascal Neveu : Dans un premier temps j’aimerais rappeler les 3 principales fonctions du rêve décrites dans les communications psychanalytiques. Il faut déjà se remettre dans un contexte viennois de 1899 où Freud veut « inaugurer » le nouveau siècle en définissant sa 1ère topique, démontrant qu’il existe un monde inconscient au delà du conscient et une antichambre qu’il nomme le subconscient. Le rêve est pour lui la voie royale d’interprétation de l’inconscient. Il affinera par la suite ses pensées évolutives et ses travaux liés à aux traumatismes de la guerre. C’est un terme repris par le Président de la République, également par la Reine d’Angleterre et sur lesquels je vais revenir.

Mais, à cette époque il énonce ainsi que :

-       les rêves sont l’expression d’un désir refoulé
-       les rêves peuvent rappeler un souvenir antérieur, parfois traumatique, d’où le côté répétitif
-       les rêves sont un outil de traitement cérébral et psychique des événements de la vie, ce qui peut expliquer ce que certains appellent les rêves prémonitoires qui ne sont en fait que l’expression psychique d’une synthèse intellectuelle de notre monde intellectuel et émotionnel

Aussi, le contexte actuel, exceptionnel et anxiogène, dans un état de confinement ne peut qu’activer une vie psychique et onirique particulière.

Il s’agit plus que de stress, mais d’angoisse, car tous les soirs nous devenons addicts au nombre de morts. Car tous les jours nous avons un proche qui est contaminé, voire qui est décédé. Le fait d’être enfermé chez soi, de devoir gérer des enfants, de voire d’autres comportements… bouleverse notre quotidien et notre vie nocturne quand notre corps est en plein relâchement et « pense ».

Sur le blog américain I Dream of Covid, les lecteurs du monde entier partagent leurs rêves et angoisses durant la crise construisant ensemble une sorte d’inconscient collectif. Comme nous sommes tous ensemble dans le même bateau du confinement, est-ce possible que de nombreuses personnes aient le même type de rêves en même temps ? 

Il est trop tôt pour le dire même si de nombreux chercheurs récoltent actuellement une « bibliothèque » de rêves. Isabelle Arnulf, chef de service de Pathologie du sommeil à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, avec laquelle j’ai fait plusieurs émissions radio et télé, est totalement d’accord avec moi sur le fait que notre cerveau travaille notre quotidien. Nos connexions synaptiques, neuronales, notre mémoire, notre vécu personnel, nos émotions passées et actuelles entrent en interaction.

Il en résulte que l’actualité permanente focalisant le Covid, mais aussi les Fake News ne peuvent que créer une vie psychique à l’origine d’une vie onirique collective sur des thèmes génériques. Car confinés, et pour de nombreux d’entre nous, sans lien professionnel, social, affectif, le beau temps naissant, repliés sur nous et nos différentes craintes, notre cerveau ressasse les mêmes sujets.

La célèbre revue médicale « The Lancet » a elle-même publié une étude montrant les effets psychologiques.

L’analyse indique que la durée de confinement est un facteur de stress : une durée supérieure à 10 jours est prédictive de symptômes post-traumatiques, de comportements d’évitement et de colère. Les auteurs ont aussi identifié les facteurs de stress suivants durant la période de confinement : 

- les symptômes physiques : ils amplifient la peur de l’infection et l’inquiétude (y compris plusieurs mois après l’épisode)
- la peur, pour les femmes enceintes, à la fois d’être infectées et de transmettre le virus à leur futur enfant
- la peur, pour les mères ayant de jeunes enfants, d’être infectées ou de transmettre le virus
- l’ennui, la frustration et le sentiment d’isolement causé par le confinement et par la réduction des contacts physiques et sociaux
- les lacunes dans la distribution des biens de première nécessité
- l’inadéquation de l’information transmise par les autorités de santé publique concernant les bonnes pratiques, et la confusion sur l’objectif du confinement
- l’absence de clarté sur les niveaux de risque
- l’absence de transparence sur la sévérité de la pandémie
- l’absence de protocoles et de guides de conduite clairs

Mais surtout le stress ne s’arrête pas après la fin du confinement. En effet, ces études permettent également de lister un certain nombre de facteurs de stress qui continuent à faire leur œuvre une fois la situation revenue à la « normale » : 

- les conséquences économiques de la perte de revenus à l’origine d’une détresse socio-économique, qui sont cause de colère et d’anxiété pendant les mois qui suivent le confinement
- la détresse socio-économique globale
- la perte des relations commerciales
- la fragilisation élevée des travailleurs indépendants
- la précarisation encore plus importante des personnes les plus fragiles au niveau économique et travaillant dans les métiers ne pouvant s’effectuer par télétravail
- les difficultés à reprendre le travail
- la tension dans les couples liée aux types d’activités professionnelles plus ou moins à risque de chacun des partenaires
- la stigmatisation à l’égard des personnes représentant un danger de propagation ou issues d’une région surexposée

Les 24 études résumées dans The Lancet permettent d’identifier un certain nombre de mesures à mettre en place pour limiter les effets de ces divers facteurs de stress. Il s’agit notamment de créer des services de soutien afin de venir en aide aux personnes souffrant d’anxiété et de dépression.

Il faut aussi garder à l’esprit que la durée du confinement a un impact sur les facteurs de stress, et a un effet démoralisant. Durant le confinement, il est important de réduire l’ennui et le sentiment d’isolement social.

Plusieurs solutions sont envisageables :

- Mettre en place des numéros verts pour réduire l’isolement
- Aider les familles éclatées à rester en contact
- Mettre en place un numéro vert animé par des professionnels de santé pour répondre aux questions des personnes qui ont des symptômes qui les inquiètent et rassurer la population
- Créer des groupes de soutien et d’échanges en ligne sur le vécu d’expérience du confinement
- Promouvoir une communication plus centrée sur l’altruisme que sur l’obsession
- Remercier, encourager les personnes qui sont en situation de confinement pour renforcer l’adhésion et l’observance des mesures de confinement tout en les informant sur les mesures de prévention

Ces études, menées au niveau mondial, suggèrent qu’il est essentiel de rendre le confinement le plus acceptable possible pour tous, en satisfaisant les besoins spécifiques des populations les plus en difficultés. En effet, si l’expérience du confinement est vécue comme négative, les conséquences affecteront non seulement les individus qui le subissent, mais aussi le système de santé qui l’organise et les politiques publiques qui le prescrivent.

Aussi, bien évidemment la vie cérébrale, psychique et du monde de nos rêves ne peut que nous impacter, enfants, parents, adultes, aînés…

Devons-nous couper la TV et les informations pour avoir des rêves plus agréables ? Ce flux de mauvaise nouvelles en continu ne garantit-il pas des cauchemars durant chacune de ses nuit ? 

Il ne faut pas oublier que le cerveau travaille la nuit de manière positive.

Grand nombre de nos angoisses sont gérées avec des rêves qui apparaissent comme des cauchemars mais qui ne sont en fait que des anticipations et une gestion des pires scénarios, afin de répondre à une situation.

Notre cerveau conserve donc une intelligence protectrice. C’est ce que nous appelons des mécanismes de défense.

Il n’est que des rêves étranges. Certains nous bousculent, nous effraient… mais ils sont avant tout un lien avec notre structuration psychique et le maintien de notre bien-être, de notre colonne vertébrale psychologique.

Nous avons déjà observé que notre rythme de vie a été modifié, et notamment notre rythme de sommeil, d’autant plus que le changement d’heure a eu lieu.

Il faut, tant que possible, maintenir son rythme habituel de vie. Les systémiques familiales sont différentes, singulières, mais il est primordial de se « confiner » dans un cocon rassurant.

Nombre de publications montrent que des impacts psychologiques tels les PTSD (Syndromes de Stress Post Traumatiques) pourraient s’exprimer, en lien avec la peur de la mort, mais aussi les problématiques liées aux décrets spéciaux concernant les rites funéraires. C’est une réalité que nous ne pouvons pas nier. Mais nous ne pouvons pas nous couper du monde de la réalité. Se retrancher et se replier sur soi participerait d’un mécanisme de déni.

Personne ne peut actuellement critiquer le gros travail des journalistes qui accomplissent une vraie recherche de la vérité face à des sujets clivants, angoissants, et qui répondent à toutes les questions. Il faut s’informer, se questionner, car nous devons nous confronter à la réalité. Plus belles seront nos nuits si justement nous nous tenons informés. Bien évidemment pas de manière continue, car notre cerveau va ruminer… Il faut s’alléger l’esprit en regardant des choses légères.

Et il faut maintenir notre chaîne de solidarité… Nous téléphoner, nous voir via des applications, comme par exemple nos militaires le font avec leurs familles quand ils sont en opérations extérieures.

Notre vie n’est pas que le Covid… Notre cerveau doit s’aérer et s’oxygéner à travers d’autres échanges, des lectures, des bêtises, des films… à travers la VIE, le nombre de patients guéris, sans sombrer dans le complot et les « pseudo-spécialistes » des réseaux sociaux sur lesquels nous sommes tous connectés.

Je me permets, en conclusion, de signaler cette étude mise en place par des chercheurs de l’Université de Toulouse.

Elle est utile et importante car nous avons besoin de ne pas oublier l’après, et de pouvoir par la suite encore plus rapidement mettre en place tous les soutiens possibles. Car il nous semble indispensable de mesurer l’impact psychologique et les répercussions du virus et des restrictions sur les personnes afin d’en prévenir les conséquences et développer des outils d’aide adaptés. L’enquête concerne les répercussions émotionnelles, sociales, comportementales du COVID 19 sur les individus dans le temps, portée par le Centre d’Études et de Recherches en Psychopathologie et Psychologie de la Santé (CERPPS) de l’Université de Toulouse Jean Jaurès. Si vous êtes âgés de plus de 18 ans, et si vous logez actuellement en France, nous vous proposons de participer à une étude en ligne, en trois volets : dès maintenant ; puis, à la fin du confinement ; enfin, 3 mois après la fin de celui-ci. Cela prend 30 minutes pour remplir ce premier questionnaire.

Pour participer à l’étude : https://enquetes.univ-tlse2.fr/index.php/875689

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