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Des participantes au 3000 mètres steeple féminin lors de la réunion d'athlétisme des Jeux anniversaire de la Ligue de diamant dans l'est de Londres, le 23 juillet 2016.
Des participantes au 3000 mètres steeple féminin lors de la réunion d'athlétisme des Jeux anniversaire de la Ligue de diamant dans l'est de Londres, le 23 juillet 2016.
©BEN STANSALL / AFP

Bonnes feuilles

Sexisme dans le sport, discriminations aux JO, lutte contre les stéréotypes : le corps au centre du jeu

Patrick Karam et Magali Lacroze publient « Le livre noir du sport » aux éditions Plon. Trois marches. Et la plus haute que l'on grimpe dans la lumière. L'or dans les mains, la victoire, les acclamations, les caméras, la joie et la fête. Mais, à l'ombre des podiums, l'image est en fait écornée. Les dérives de la société sont entrées dans cet univers, masquées par les victoires, la fête, le partage et le respect des règles et de l'adversaire. Extrait 1/2.

Patrick Karam

Patrick Karam

Patrick Karam, docteur en sciences politiques, a fait son métier des questions liées au sport et aux dérives pouvant y être associées. Il est également vice-président du Conseil régional d'Ile-de-France en charge des sports, de la jeunesse, de la vie associative, de la citoyenneté et des loisirs depuis 2015.

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Magali Lacroze

Magali Lacroze

Magali Lacroze est journaliste d'investigation, reporter pour le programme "C dans l'air" de France Télévisions. Elle recueille depuis plus de dix ans les témoignages de vies qui racontent la société d'aujourd'hui.

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Pour autant, certains secteurs semblent sourds aux évolutions du monde. Dans le Tour cycliste, longtemps le rôle des femmes a consisté à couronner les vainqueurs ou à les encourager tout au long de leurs efforts depuis la caravane du Tour, fidèlement à la vision du baron de Coubertin. Pour bousculer les règles et les mentalités, il a fallu l’audace et la performance de Jeannie Longo, la ténacité de Marie-Françoise Potereau, qui nous a confié : «Nous militons comme des dingues pour un nouveau Tour de France féminin, j’espère en 2021. Cela fait des années que le dernier jour des Tours de France [masculins] je mets mille femmes à vélo sur les Champs-Élysées pour montrer que c’est possible ! Il faut semer, semer, semer, et puis cela va pousser! »

Dans la compétition automobile, et en particulier de la Formule 1, les femmes pilotes sont rares et l’image de la pratique mécanique réservée à l’homme. Les réticences des écuries et des sponsors, la méfiance des pilotes masculins (imaginez un pilote battu par une femme…) freinent toute envie des femmes de se faire une place dans ce monde. L’argument éculé, maintes fois répété, d’un manque de résistance physique et d’endurance ne tient pas, particulièrement dans une discipline où la réussite dépend de la préparation et des qualités techniques.

Derrière tout cela se joue, en fait, le récurrent procès en illégitimité de la performance sportive des femmes. Et de leur corps.

Procès en illégitimité

Les stéréotypes de genre ayant la vie dure, le corps des athlètes femmes est régulièrement la cible de commentaires malveillants, de moqueries, d’insultes. On a tôt fait d’entendre des propos en déficit de féminité sur les seuls soupçons liés à l’apparence physique. Après avoir gagné leur place sur le terrain, forçant toutes les réticences et à mesure que leur intégration se précise, les athlètes féminines sont confrontées à une redéfinition des normes par une logique de différenciation des sexes poussée à l’extrême.

Pour être « acceptée » par leurs homologues masculins, il leur faudrait en effet « faire très femme », et surtout ne pas modifier physiquement, par la pratique et l’effort, un contour de hanche, la taille d’une cuisse ou le muscle d’un bras, histoire de ne pas gêner, semble-t-il, l’appréciation de l’image de la femme avant celle de la sportive.

Souvenons-nous que les normes sportives sont définies, naturellement, par les hommes, qu’il existe une «police du sexe » créée au début du siècle dernier, et des tests dits scientifiques qui intègrent l’examen visuel du sexe, par exemple, et des certificats d’authenticité féminine. Et que, pour les sportives jugées trop « virilisées », le couperet tombe : elles se voient exclues et interdites de compétition, accusées d’être des «hommes déguisés ». Si la femme musclée, active, est présentée en modèle de forme physique et de séduction, les championnes, elles, doivent justifier et prouver (aux hommes) leur féminité, notamment dans des disciplines où elles sont peu nombreuses, comme la boxe, le cyclisme, le football, le rugby, l’haltérophilie, certains sports de combat.

Dans les années 1960, les « contrôles de féminité » à partir du «doute visuel », c’est-à-dire de la morphologie de l’athlète engagée dans un concours international, faisaient, sans aucun doute, la part belle aux discriminations puisque seules quelques variations de forme et de morphologie étaient admises, contrairement aux hommes pour lesquels ne se posait aucune question. Avec les progrès scientifiques et techniques, un pas supplémentaire a ensuite été franchi, une fois encore pour tenter de mettre les sportives «hors jeu». Les connaissances biologiques ont, de fait, été utilisées pour compléter ces tests de féminité et justifier « scientifiquement » les identités sexuelles des sportives. En clair, mais sans l’avouer, la performance féminine a été considérée comme suspecte et devant disparaître des champs compétitifs.

Selon la thèse de la socio-historienne Anaïs Bohuon, les contrôles médicaux de genre imposés aux sportives depuis 1966 – oui, oui, insistons : cela existe – constituent un dispositif de domination. Instaurés dans le but d’empêcher les hommes de concourir dans les compétitions féminines, ils sont aussi devenus un moyen de séparation. Et de souligner que « l’histoire du test de féminité est celle d’une procédure inventée pour justifier des exclusions, sans que jamais les autorités médicales et sportives interrogent le bien-fondé des représentations de la féminité ».

Trafiquer le corps

La Sud-Africaine Mokgadi Caster Semenya, double championne olympique et triple championne du monde sur le 800 mètres, en a fait l’amère expérience. A-t-on alors idée de l’impact que ces tests médicaux humiliants et discriminatoires déconnectés des réalités biologiques destinés à mesurer sa féminité ont eu sur elle, dans sa vie, dans le regard des autres et pour la société, alors même que le CIO les avait supprimés dans les années 2000 ?

Tout cela parce qu’elle avait un procès en hyperandrogénie, désormais réglementée (à grand prix!), puisque l’on impose aujourd’hui aux sportives concernées la prise de médicaments destinés à faire baisser leur taux de testostérone, substance pourtant produite naturellement par le corps. Sous couvert de recherche d’égalité de traitement, il est en fait question de normes corporelles et biologiques féminines édictées par les hommes pour éviter tout empiétement sur la virilité masculine.

Il n’était pas reproché à l’athlète sud-africaine de tricher, mais bien d’être ce qu’elle est, une femme avec un taux de testostérone jugé incompatible avec la norme biologique décrétée arbitrairement, et en dehors de toute rationalité scientifique, par les instances internationales.

Afin de pouvoir concourir, on demanda à cette sportive d’accepter une modification corporelle et biologique, l’objectif recherché étant bien de faire baisser la performance féminine puisqu’un tel traitement lui faisait perdre 7 secondes sur 800 mètres, selon le scientifique Ross Tucker.

Mais la championne contre-attaqua. Devant le Tribunal arbitral du sport (TAS), elle invoqua la discrimination. Dans son mémoire de défense, l’IAAF (International Association of Athletics Federations) estima cependant que Semenya était «biologiquement un homme ». Malgré la résolution du 21 mars 2019 du Conseil des droits de l’homme des Nations unies condamnant la position de l’IAAF sur l’hyperandrogénie, le TAS donna malgré tout raison à l’IAAF le 1er mai 2019 et autorisa, sous conditions, le dosage de testostérone. Caster Semenya envisagea alors d’arrêter la compétition. Puis se ravisa. Et s’inscrivit pour la Doha Diamond League, qui se déroula le 3 mai 2019, juste avant l’obligation de prise de médicaments fixée au 7 mai, où elle triompha haut la main en battant son propre record.

Le 30 juillet 2019, une décision de la Cour suprême suisse leva la suspension du règlement de l’IAAF sur les athlètes hyperandrogènes. La partie était donc perdue. La championne renonça à participer aux Championnats du monde d’athlétisme prévus pour septembre 2019 à Doha (Qatar).

Aux JO, les discriminations perdurent

 Par ailleurs, pourquoi les épreuves olympiques ouvertes aux femmes ont-elles été pendant longtemps moins nombreuses, et donc plus rapidement terminées? Pourquoi le canoë-kayak comptait-il 11 épreuves pour les hommes et 5 pour les femmes, le tir 9 épreuves masculines contre 6 pour les féminines?

Aux JO de Londres de 2012, dans 26 disciplines, on décomptait 162 épreuves hommes, 132 femmes et 8 mixtes. En 2016, à Rio, on dénombre : 54 % d’épreuves masculines, 44 % féminines (et 2 % mixtes), soit 145 épreuves féminines sur 306 proposées. Et les athlètes masculins affichaient 1 000 participants de plus que les femmes!

Les Jeux d’hiver, eux, progressent vers la parité depuis ceux de Sotchi en 2014, en comptant les épreuves mixtes. Seule exception, le combiné nordique, introduit en 1924, encore exclusivement masculin.

En revanche, les disparités se retrouvent dans le nombre de médailles escomptées : 165 médailles d’or étaient prévues aux JO de Pékin pour les hommes contre 127 pour les femmes. À Londres, les premiers pouvaient obtenir 30 récompenses de plus que les secondes.

Afin d’éviter les errements de ce passé sportif international, une nouvelle règle voit le jour en 1991 : désormais, tout nouveau sport candidat à la compétition olympique doit comporter des épreuves féminines.

Un argument peut accélérer la marche vers la parité olympique : la participation féminine se fait stratégique quand certains pays misent sur leurs athlètes femmes pour leur rapporter des médailles. On a ainsi vu à Londres les 205 délégations nationales présenter des athlètes féminines, y compris l’Arabie Saoudite qui n’avait jamais fait mystère de son hostilité sur le sujet. Mais c’était uniquement pour gagner et flatter un certain patriotisme de compétition.

Aurait-on atteint l’égalité réelle de genre à l’international? Hélas, on en est encore loin! Car la faible couverture médiatique des sportives montre l’écart qui demeure. Cet enjeu de visibilité, donc de légitimité et du niveau de rémunération qui en dépend, est essentiel pour les sportives de haut niveau, souvent confinées à une place marginale dans l’espace public, comme d’ailleurs les femmes exerçant dans d’autres domaines, qu’elles soient élues, cheffes d’entreprise, intellectuelles ou militantes associatives.

Ainsi, aux JO de Londres, les femmes représentaient, certes, 44 % des athlètes en compétition, mais elles n’ont pas vraiment les mêmes souvenirs de voyage que les équipes masculines. De fait, les basketteuses australiennes et les footballeuses japonaises installées en deuxième classe dans l’avion qui les emmenait en Angleterre n’ont pu goûter au même repos que leurs compatriotes masculins qui, eux, étaient confortablement installés en classe business… Qui trouverait cela normal? Comment accepter de telles différences de traitement entre athlètes?

Et quand Gabby Douglas, première Noire américaine à être médaillée en gymnastique, a découvert que ses cheveux suscitaient des commentaires, elle n’en revint pas. L’haltérophile Zoe Smith, elle, répondit sur son blog aux accusations selon lesquelles elle n’aurait pas été assez sexy lors de son épreuve : «On ne soulève pas des poids pour être sexy, spécialement pour des mecs comme ça [qui lui reprochent son manque de glamour]. » Des remarques capillaires adressées à la gymnaste et le manque de glamour reproché à l’haltérophile qui ramènent des années en arrière, au temps des premières compétitions internationales, en 1919, quand la presse se gaussait de la « longue robe de velours noir égayée d’un col blanc » de la patineuse suédoise Magda Julin au lieu de commenter sa médaille d’or.

Les commentaires sexistes des présentateurs ont contribué, du reste, à alourdir le climat de Londres. On a entendu parler d’athlètes combatives, performantes, mais restant « féminines », « gracieuses », sexy », comme s’il y avait incompatibilité. De telles formules étaient-elles utilisées pour commenter la performance masculine ? Jamais, évidemment

Lutter contre les stéréotypes

Ces stéréotypes continuent à peser dans le trébuchet médiatique et à faire des femmes une catégorie à part dans le sport, comme si le talent, l’entraînement et la technicité étaient marginaux face au genre. Certains hommes ont-ils une difficulté particulière à évoquer le corps des femmes? Pourquoi ramener en permanence leurs courbes au centre des débats sportifs?

Le sport de haut niveau a des conséquences sur l’apparence. Chaque discipline sollicite des groupes musculaires spécifiques et entraîne leur hypertrophie. Les footballeuses ont les jambes et les cuisses très musclées, les nageuses et les judokates les épaules carrées, les lanceuses de poids ou les haltérophiles un physique massif. Le sport d’excellence porte une représentation du corps féminin musclé, transpirant, puissant, qui se « virilise », selon certains idéologues désireux de cantonner le corps des femmes dans la seule séduction et considérant l’activité sportive comme dégradante.

Comment comprendre le paradoxe sociétal qui impose au corps le diktat d’être sain, c’est-à-dire musclé et sans graisse, celui affiché sur les réseaux sociaux, mais qui renvoie les championnes de haut niveau aux stéréotypes de genre, accuse leurs courbes musclées d’être trop masculines et bannit l’image de leurs pratiques pendant l’effort? Ce hiatus freine le développement de la pratique féminine en empêchant l’identification aux championnes. Quelle menace représentent les sportives de haut niveau et la représentation de leur excellence, pour ceux qui les dénoncent?

La violence des injonctions médiatiques

Certaines athlètes répondent aux critères de séduction ou aux injonctions marketing des sponsors. Des championnes qui, sous la pression de leur fédération ou spontanément, en viennent à afficher l’image féminine retenue par les critères masculins de la séduction. Qui contournent les stéréotypes sexistes traditionnels en portant des tenues moulantes, des jupettes, en étant coiffées de queue-de-cheval, maquillées, les ongles vernis, et parfois, comme l’attaquante brésilienne Marta lors du match contre la France en huitième de finale, en dessinant leurs lèvres d’un rouge vif bien visible. À qui profite cette mise en scène ? se demandent certains. Si pour certaines sans doute naturel, l’est-ce pour toutes? En vérité, rares sont celles qui, comme l’haltérophile Zoe Smith, osent monter au créneau et s’exprimer sans fard sur le sujet, toujours sur son blog : «Qu’est-ce qui leur fait penser que nous voulons qu’ils nous trouvent attirantes? Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Qu’on arrête de soulever des poids, qu’on change notre régime pour nous débarrasser de nos muscles “masculins” et qu’on devienne des femmes au foyer dans l’espoir qu’un jour vous nous remarquiez et peut-être qu’on aura notre chance avec vous? Parce que, clairement, vous êtes le type d’homme le plus gentil et attirant qui ait jamais marché sur terre. »

Dans ce propos, on lit le cri et la colère des femmes. La violence qui les rattrape, l’abrupt des mots à vif qui dénoncent les commentaires incessants, insupportables et blessants. Ce que l’on devine aussi entre les lignes, c’est la lassitude : «Arrêtez ce cirque et avancez avec nous. » La plupart de celles qui osent parler de sexisme dans le sport racontent cet épuisement. «La lutte est permanente », confient-elles. «Parfois, je me demande si j’ai envie de continuer. Qui lit mes livres? Qui m’écoute ? À quoi ça sert de répéter, répéter, répéter sans cesse les mêmes choses qu’ils ignorent? » soupire Béatrice Barbusse, première femme présidente d’un club de handball, et auteure de l’ouvrage Du sexisme dans le sport.

Extrait du livre de Patrick Karam et Magali Lacroze, « Le livre noir du sport :  Violences sexuelles, radicalisation, communautarisme, homophobie, paris truqués… tout ce qu'on ne dit jamais », publié aux éditions Plon

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