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SeaFrance : la SCOP des salariés, symbole de l'esprit d'entreprise
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Si France...

SeaFrance : la SCOP des salariés, symbole de l'esprit d'entreprise

Le Tribunal de commerce de Paris a reporté à lundi prochain l'étude de l'offre de reprise de SeaFrance par une Société coopérative et participative, un projet défendu lundi par l'État... qui, selon Éric Verhaeghe, devrait soutenir cette SCOP encore davantage.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Dans les OVNI politico-sociaux dont l’interminable crise de 2008 remplit peu à peu le ciel médiatique, Seafrance, la bien nommée, mérite un examen attentif, car cette filiale moribonde de la SNCF illustre bien le mal français dont nous souffrons le plus : l’incapacité des élites à décider en «faisant bouger les lignes».

Bon, soyons clairs, d’emblée. Dès lors qu’un tunnel se creusait entre Calais et l’Angleterre, permettant de traverser la Manche en 35 minutes et de relier Paris ou Bruxelles à Londres en un temps record, la disparition d’une ligne de bateau assurant une liaison trois fois plus longue, beaucoup moins commode mais tout aussi chère, voire beaucoup plus chère, était programmée. Pas la peine d’être grand clerc pour le deviner.

Il faut simplement faire des choix, et avoir le courage de dire qu’un grand équipement sous-marin de transports, comme le tunnel sous la Manche, a forcément un impact grave sur la desserte maritime existante. De deux choses l’une : ou, pour des raisons circonstancielles, on fait le choix de préserver ce qui existe malgré tout et on le finance. Ou bien on n’en a pas les moyens, et on le supprime.

Dans le cas d’espèce, on a voulu le beurre, l’argent du beurre, et le sourire des syndicats de crémières. Innover, préserver l’existant, et avoir la paix sociale, sans s’appauvrir.

Sur l’ensemble de nos façades maritimes, les pouvoirs publics français prouvent d’ailleurs cette tiédeur qui masque mal une absence de stratégie. Là où les Belges et les Hollandais ont développé une véritable vision de leur activité portuaire, qui est aussi une vision de leur rayonnement international, en bâtissant à travers les siècles d’immenses plate-formes d’approvisionnements de l’Europe que sont Anvers et Rotterdam, la France se noie dans ses bassins de mouillage. Les ports de la Côte d’Opale (Dunkerque, Boulogne, Calais) font redondance. Marseille se meurt à force d’être abandonnée aux mafias. Le Havre sous-performe notoirement.

Face à cette incapacité des décideurs à structurer une politique maritime et portuaire, le personnel de Seafrance a pris une initiative courageuse qui mérite le respect : la constitution d’une Société Coopérative et Participative (SCOP), consistant à confier la reprise de l’affaire aux salariés. Dans ces temps où l’on essaie si souvent de nous faire croire que les chômeurs sont forcément des assistés, la démarche est exemplaire.

Que des salariés fassent le choix d’assumer le risque de devenir leurs propres employeurs n’est pas anodin ! J’en connais un certain nombre, bien au chaud dans leurs cabinets ministériels, à l’abri des beaux quartiers, j’en connais dans cette génération bien née qui est aux manettes, qui n’accepteraient pas pour eux-mêmes le dixième, le centième, que dis-je, le millième de cette prise de risque. Et je pense ici notamment à tous ces idéologues de l’esprit d’entreprise en costume sombre et cravate de soie tissée, qui parlent du marché, de la concurrence, de la loi de l’offre et de la demande, comme d’un objet de curiosité si beau, si romantique, qu’ils n’en veulent surtout pour leur propre carrière.

Simplement, pour sauver l’affaire, il fallait 50 millions d’euros. Les collectivités en ont mis 12 au pot. Restait à l’État de faire un geste. Que vaut-il mieux après tout ? Dépenser des millions d’euros en allocations chômage pour les près de 1000 salariés sur le carreau ? Ou leur donner les moyens de se sauver, pour le meilleur comme pour le pire ?

Les propos du ministre Mariani, dénonçant le «fanatisme» de la CFDT dans ce projet et poussant les salariés à accepter une offre de reprise qui leur était défavorable, resteront ici longtemps dans les mémoires.

Sentant le vent mauvais venir, Nicolas Sarkozy a pris le taureau par les cornes : on ne peut impunément et éternellement dire que le «made in France», c’est tellement bien, que le chômage est une malédiction, qu’on veut relancer l’emploi, etc. Et, dans le même temps, laisser les salariés s’enfermer dans la précarité en leur présentant comme seule alternative au chômage la prise de contrôle de leur activité par des grands groupes capitalistiques amis du pouvoir et bien connus pour leur absence d’états d’âme.

L’arbitrage de ce lundi, engageant l’État à soutenir le projet de SCOP, mérite donc d’être salué. Simplement, comment ne pas être agacé quand on voit comment la Cour qui entoure nos Présidents, à la manière de nos Rois à Versailles, pèse de tout son poids pour neutraliser les arbitrages favorables aux manants ? Car, dans la foulée, on apprend que l’apport de l’État se fera sous forme de conversion des indemnités de licenciementet qu’en aucun cas la SNCF ne cédera la propriété des navires aux salariés. En réalité, le soutien de l’État se fera du bout des lèvres et du bout des doigts.

Pas de cadeaux donc ! Et dans ce fanatisme de la technocratie qui dirige réellement le pays, sous des aspects de moins en moins crédibles de démocratie, le combat pour l’immobilisme ne cesse pas. C’est dommage, la France manque une occasion de s’honorer en manifestant son soutien à des formes nouvelles de travail et d’initiative fondé sur l’esprit d’entreprise.

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