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Une banderole déployée à Montpellier lors d'un hommage rendu à Samuel Paty.
Une banderole déployée à Montpellier lors d'un hommage rendu à Samuel Paty.
©Pascal GUYOT / AFP

Education nationale

Samuel Paty : le plus bel hommage ? Que l’école de la République se déclare non-négociable

98 incidents ont été recensés lors des hommages rendus à Samuel Paty dans les établissements scolaires, selon les précisions de Jean-Michel Blanquer. Comment en est-on arrivé là ?

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Assassinat de Samuel Paty : 98 incidents recensés lors des hommages dans les établissements scolaires, annonce Jean-Michel Blanquer, qui relativise : "Tout ceci reste des cas très isolés et que nous traitons, il y a un suivi", a ajouté le ministre. Il avait prévenu qu'en cas de perturbations lors des hommages les concernés seraient "sanctionnés. "Samuel Paty est un emblème, un emblème de la liberté, et donc un emblème de la République et pour cela, il faut montrer une forme de force et de sérénité", a-t-il affirmé. Cette méthode d’auto-persuasion sera-t-elle efficace quant à la confrontation avec la réalité ? Rien n’est moins sûr. Il suffit de se remettre à l’esprit, la situation de le jeune Mila pour s’en convaincre, qui ne parvient pas à retrouver une situation à la norme aujourd’hui. Elle est contrainte de se cacher, comme pestiférée, pour avoir simplement exercé son droit de libre critique à l’égard d’une religion, fusse de façon mordante. Jusque-là en France, aucun sujet n’a déclenché une telle haine, de multiples personnes devant être protégées par la police jour et nuit, d’autres assassinées de façon barbare à répétition.

Une situation explosive dans l’école

Si le ministre de l’Education se veut rassurant, une enquête réalisée en mars dernier par l'institut d'opinion Ipsos, qui se concentrait sur les lycéens et les collégiens, commandée pour le magazine de la Licra, Droit de vivre, nous donne la température sur le sujet. Premier constat, une majorité de lycéens se déclare favorable à l’autorisation du port de signes religieux ostensibles dans les lycées (52%) et même les collèges (50%) publics. Ce à quoi s'opposent pourtant par comparaison les trois quarts de l'ensemble des Français. Premier décrochage d’importance. L'abrogation de la loi de 2004 sur les signes religieux à l'école est plébiscitée par les lycéens musulmans (88% pour le lycée, 86% pour le collège). C’est particulièrement vrai pour les élèves des lycées classés en éducation prioritaire (REP).» On a perdu de vue l’importance d’une neutralité convictionnelle à l’école, qui garantit tout simplement un enseignement fondé sur des savoirs qui ne sauraient être perturbés, précisément, par des opinions attachées à des prescriptions ou des interdits religieux. Des enseignements portés à cultiver une pensée spéculative, un esprit critique, ce qui implique de laisser à l’entrée de l’école la religion ou la tradition. Cette évolution se traduit par une forte proportion de jeunes (38%, dont 76% chez les musulmans) favorables à l'autorisation du burkini, ainsi qu'à une loi autorisant des horaires réservés aux femmes dans les piscines municipales (37%, dont 80% chez les lycéens musulmans). On voit ici le « chacun selon sa différence » s’installer, à l’aune d’une liberté individuelle, sinon individualiste, qui domine la vision de soi et du monde, ainsi que progresser une logique de séparation. On voit aussi que ce sont encore les filles qui paient un lourd tribut à cette vision religieuse d’un apartheid sexuel.

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Les lycéens définissent majoritairement (29%), la laïcité comme un principe d’égal traitement des religions, dévoilant une confusion majeure avec un principe de laïcité qui vise un traitement égal de tous les individus, à travers la protection de leur liberté de conscience. Seuls 11% défendent une conception plus stricte (« faire reculer l'influence des religions dans notre société », 26% pour la population générale). 37% des lycéens estiment que les lois laïques en France sont discriminatoires envers les musulmans. 89% des jeunes pratiquant l'islam jugent la laïcité discriminatoire envers au moins une religion. Ce qui indique combien le message est brouillé, au cœur même de l’école, dont l’une des missions est d’assurer la diffusion des principes de la République. Une majorité de lycéens (52%) se déclarent défavorables au « droit de critiquer, même de manière outrageante, une croyance, un symbole ou un dogme religieux ». La proportion monte à 78% chez les musulmans et 64% chez les jeunes scolarisés en REP. D'autres catégories sont touchées comme les athées, 49% et les catholiques, 45%. Des résultats qui ne peuvent qu’inquiéter au regard d’une certaine fracture culturelle, quant à savoir comment assurer demain la « cohésion sociale ». Ce qui souligne au passage les ratés de l’intégration, pas dans l’accès aux études, mais dans les têtes. Interrogés sur le choix de Samuel Paty, d’avoir montré à ses élèves des caricatures du prophète Mahomet, 17% des lycéens estiment qu'il a eu tort et 22% ne souhaitent pas répondre. Des proportions qui grimpent lorsqu'il s'agit des élèves musulmans ou scolarisés en REP. Pire, 4% des jeunes de 15 à 17 ans n'expriment pas de condamnation ou se disent indifférents à l'égard des auteurs des attentats de janvier 2015 contre les journalistes de Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher. Ils sont 10% chez les lycéens, auxquels il faut ajouter 6% qui « condamnent les tueries » tout en indiquant « partager certaines des motivations » des terroristes. Comment ne pas voir là ce qui pousse les enseignants à l'autocensure, qui peuvent craindre pour leur sécurité, et de l’autre côté, l’institution fébrile au « pas de vagues », dénoncé à de nombreuses reprises ?

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Un ensemble qui souligne de façon inquiétante, chez les plus jeunes, une adhésion tendanciellement majoritaire au modèle anglo-saxon, qui fait prévaloir le respect des différences et où prédomine les divisions communautaires. On relèvera aussi, qu’une frange d’élèves musulmans est déjà peu ou prou, en risque de radicalisation.

Comment en est-on arrivé là ?

Si on en est arrivé là, c’est par le fait d’avoir pratiqué un enseignement qui angélise les différences et particulièrement les religions. Loin d’un apaisement, il apparait au contraire dans l’école, une involution concernant la liberté d’expression, au regard de l’action de censure dont elle peut faire les frais en raison du retour du religieux, tout particulièrement par l’islam. Nous le voyons bien à travers l’opinion dominante chez les élèves musulmans. Le rejet des caricatures n’étant que la partie émergée de l’iceberg. Cela n’a pourtant rien de fatal, à condition de changer l’approche qui favorise cette perception des élèves musulmans, justement. On ne parle aujourd’hui que d’inclusion, enseignement du « fait religieux » à l’appui, sous le signe d’un relativisme des cultures qui met tout sur le même plan, autrement dit, en donnant une place privilégiée à ces dernières, religions comprises. On suit une conception de la reconnaissance et de la protection de la « diversité » qui est considérée comme le summum des droits humains. Cela ne vient pas de nulle part, l’ONU elle-même encourage à cette démarche. Une approche présente dans des manuels sur le développement durable, où « la valorisation de la diversité » est sacralisée au titre de « patrimoine » de l’humanité, comme s’il s’agissait de protection de la nature. Derrière bien des cultures et des religions, s’il existe des modes de vie dont on peut faire ressortir une certaine richesse, souvent elles contiennent aussi leur lot d’interdits, de censures, de soumissions, d’inégalités entre les sexes, voire certaines de violences. Cela étant, elles peuvent évoluer, se dépasser, à l’image de toute expérience humaine.

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On flatte ainsi une conception multiculturelle des rapports sociaux diamétralement opposée au principe d’égalité des droits, à l’Etat de droit, qui contrairement à l’arbitraire de telle ou telle ministre du culte ou chef de tribu, est un Etat lui-même soumis à la loi, celle émanant du peuple. Un Etat de droit qui justement ne peut exister qu’en s’imposant au-dessus de ces fameuses différences, pour qu’elles ne viennent pas jouer la concurrence avec le respect des valeurs et principes communs. A vouloir faire une place aux différences sous prétexte de tolérance, on en est arrivé à promouvoir le contraire de nos principes républicains et tout particulièrement, de la laïcité. Est-on capable de dire aujourd’hui dans l’école, que les religions, lorsqu’elles entendent occuper la place du pouvoir politique, le font en imposant aux individus leur dogme, que ce soit à ceux qui ont une autre religion, ou à ceux qui n’en ont pas, et donc, qu’elles ne sauraient gouverner au risque d’attenter aux libertés ? Ou encore, que l’on rencontre fréquemment des situations où la religion est d’Etat, dans bien des pays, où la même critique s’applique, dont à l’islam ? Ce qui donnerait à certains élèves un peu plus de recul. Lorsqu’en Algérie on condamne pour incitation à l’athéisme à 10 ans de prison un militant du mouvement Hirak, ce dernier ne réclamant que plus de libertés et un véritable Etat de droit, on voit bien que la liberté de conscience n’existe pas comme principe général et respecté dans tous les pays. Est-ce cela la diversité, le summum des droits humains ? On a vu que les élèves avaient tendance à aller dans le sens du modèle multiculturaliste, par esprit de tolérance. Savent-ils qu’il conduit dans certains pays à accepter par exemple, qu’en matière de droit matrimonial, s’applique la charia tant que cela est censé ne pas mettre en jeu l’intégrité physique des personnes ? Autrement dit, lorsque la séparation d’un mari violent est rendue impossible pour l’épouse parce que seul l’homme peut la répudier selon la tradition, qu’en est-il de ses droits, de sa vie ? Enseigne-t-on cela pour déjouer cette tendance ? Au nom du respect des cultures et des religions, jusqu’où ira-t-on ainsi ?

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Que faire ?

On explique que les élèves ont besoin des lumières des enseignants, et moins d’égards pour leur susceptibilité de croyants, c’est très bien. Mais la bonne réponse ne serait-elle vraiment qu’à ce niveau, qui serait celui de séduire les esprits à force d’intelligence et de méthode pédagogique ? Si domine ce que reflète cette enquête, c’est parce qu’à l’école bien des enseignants eux-mêmes ne sont plus convaincus de la valeur du modèle républicain derrière ces failles, ces confusions qui les déstabilisent, instillent le doute. Aussi, si mieux former les enseignants à la laïcité ne sera pas toujours vain, en est-on encore là, avec cette part plus que non-négligeable des élèves qui rejettent le modèle républicain, entre ceux qui sont gagnés à une tolérance qui relève du multiculturalisme banalisé et les autres, entendant imposer la prévalence de leur foi sur la loi ?

N’est-on pas capable de frapper un grand coup de poing sur la table pour dire stop ! Pour mettre en garde ceux qui dans leur tête sont en guerre contre la France, parce que c’est un pays de liberté, et que la liberté signifie précisément le droit de ne pas être assigné à une religion, d’en changer, de ne pas en avoir une, de critiquer les idées que l’on veut ? N’est-on pas capable de dire que la France à des lois, une histoire, des acquis dont elle n’a pas à rougir, et d’ailleurs que les parents ou les grands-parents de ces enfants sont venus chercher en France. Autrement dit, une vie meilleure que celle qui leur était faite dans leur pays d’origine, qui depuis n’ont pas toujours merveilleusement évolué, loin de l’influence d’un passé colonial qui devient pour certains un alibi au rejet de toute intégration, pour mettre en avant leur religion avant tout. Rappelons que dans des pays du Printemps arabe de grands mouvements ont lieu pour la démocratie et les libertés, en s’affrontant à ceux qui veulent maintenir la religion au-dessus de tout. Il ne s’agit donc pas d’une affaire d’affrontement entre des cultures, mais bien d’un modèle de liberté qui ne peut exister qu’en étant défendu pour tous au-dessus des différences, ici et là-bas.

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Une France dont l’histoire l’a fait aboutir à une société aujourd’hui fondée sur des principes de liberté, avec des droits politiques, civils, économiques et sociaux comme nulle part ailleurs. L’égalité des individus comme principe premier y favorise l’autonomie de la personne mais aussi le mélange, au lieu de l’égalité entre les différences qui prédestine chacun à rejoindre une communauté d’assignation souvent ailleurs. Des lois qui ne sont pas négociables sous prétexte de respect de la religion ou de quoi que ce soit au nom de sa différence ! Redonner ainsi de l’autorité à l’Etat, et donc, aux enseignants, acteurs d’une institution qui en émane directement, l’école publique. Mais faudrait-il encore seulement déjà faire respecter les enseignants par les élèves tout court : arrêter avec la politique de l’excuse ou du tout tirer vers le bas sous prétexte de la réussite de chacun à tout prix, ce qui conduit à la dévalorisation de l’enseignement et au laxisme ; savoir sanctionner vraiment lorsque cela est nécessaire, pour faire intérioriser des limites sans lesquelles rien ne peut se construire ; redonner une échelle de valeurs selon le talent et le mérite, et du sens du coup à l’effort ; casser les reins au « pas de vagues » qui fabrique l’autocensure... Cette dernière qui a de beaux jours devant elle, puisque finalement, passé l’hommage, le nom de l’enseignant martyr donné à quelques établissements, places ou rues, tout reviendra à la normal, c’est-à-dire à une situation qui s’enkyste inexorablement, comme les chiffres de l’état des choses le confirment, jusqu’au prochain malheur. On apprend qu’un élève de 11 ans a crié Allah Akbar lors d'un hommage à Samuel Paty. Opposé à toute sanction, son père a menacé l’équipe enseignante, et d'incendier le collège…

Guylain Chevrier

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