Russie : Pendant la guerre, les affaires continuent mais « Never complain ! Never explain ! »<!-- --> | Atlantico.fr
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Un coursier de livraison de nourriture passe devant un bureau de change à Moscou.
Un coursier de livraison de nourriture passe devant un bureau de change à Moscou.
©AFP / Youri KADOBNOV

Atlantico Business

Si les sanctions économiques n’ont pas encore d’effets importants sur la vie quotidienne des Russes, elles ont plongé les élites et les chefs d’entreprise dans le mutisme. Les critiques du pouvoir sont interdites, mais beaucoup cherchent le moyen de se mettre à l’abri...

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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"Never complain, never explain". C’est la règle d’or à laquelle les élites russes se soumettent aujourd’hui, qu’ils soient à Moscou, St Pétersbourg, ou même ceux qui vivent à l’extérieur du pays. "Ne jamais se plaindre, ne jamais expliquer (ou se justifier)". Plus exactement, la phrase historique appartient à la reine Victoria qui, en 1851, a donné ce conseil à son fils, le futur Edouard VII. Lui avait 10 ans. « Ne vous plaignez jamais et ne vous expliquez jamais. » Les historiens pointus prétendent que c’était là la devise du Premier ministre britannique Benjamin Disraeli et ce qui est certain, c’est que Winston Churchill et la reine Elisabeth en ont usé et abusé.

Et bien aujourd’hui, la grande majorité des élites politiques et économiques de la Russie en ont fait leur règle absolue de conduite. Ils se taisent mais n’en pensent pas moins.

Ce qu’on peut appeler l’élite russe se compose de quelques 4 à 5 millions de Russes. Cette élite ne constitue pas un groupe socio-économique homogène. Elle vit principalement à Moscou ou à St Pétersbourg, quelques grandes capitales régionales mais aussi à l’étranger. Leur point commun, c’est qu’ils parlent tous l’anglais, pour la plupart, ils ont un bon niveau d’éducation et de formation, beaucoup sont passés par des universités étrangères et ils ont beaucoup voyagé. Ils écoutent la BBC ou regardent les chaines de télévision occidentales. Ils ont gardé beaucoup de relations avec l’Occident. De l’avis de tous les observateurs et de ceux qui les connaissent, ils paraissent très conscients de ce qui se passe en Ukraine, ne comprennent pas les objectifs de cette guerre. Et commencent à critiquer en coulisses la stratégie parce qu’ils ne voient pas comment la Russie pourra se remettre de cette aventure et surtout, comment elle pourra revenir dans le jeu des grandes nations internationales… Mais en aucun cas, ils ne voient les prémisses d’un changement de pouvoir. Donc finalement, ils s’organisent et tentent de protéger non pas leur statut (parce qu’ils savent qu’il va forcément changer) mais ils essaient de se protéger eux et leurs familles, ou pour les plus ambitieux ou les plus riches, à s’expatrier. 

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Les élites russes ne parlent pas mais rien de ce qui se passe dans leur pays ne leur parait compréhensible. Le narratif de cette guerre écrit par Vladimir Poutine est sans doute audible par le peuple russe parce qu’il n’a pas d’autre source d’informations, mais les dirigeants, eux, ne peuvent pas comprendre. Ni l’opération militaire, ni la dénazification, ni la faiblesse de la technologie militaire et des moyens, ni les erreurs de stratégie, ni le poids des milices privées. Ils considèrent que les dégâts entrainés seront difficiles à réparer

Alors l’appréciation varie selon les cas. La classe politique proche ou très proche de Poutine doit y croire. Mais les élites économiques et financières doivent être traversées par un profond malaise mais elles ne disent rien sur et contre Poutine. On ne touche pas au Tsar. Ni critiques, ni remarques. No explain, no complain.

Ce qui est intéressant, c’est que cette élite médusée se partage en quatre groupes, ce qui les différencie : les moyens financiers, leur proximité au pouvoir central, leurs intérêts actuels et leurs perspectives.

Il faut mettre de côté la sphère politique, elle est paralysée ou coincée. Les libéraux ont quasiment disparu ou se sont mis en jachère, certains ont trouvé un poste dans le civil ou le privé. L’ancien ministre des Finances, par exemple, en désaccord non officiel avec Poutine, s’est recasé comme dirigeant chez le Google russe.Les cadres dirigeants de la fonction publique dépendent directement du pouvoir donc ils se taisent. 

Dans la sphère de la vie civile hors politique, le groupe des oligarques très riches mais scotchés à leur job en Russie représentait, avant la guerre, l’aristocratie du système poutinien. Ils ont tous peu ou prou mis de l’argent à l’étranger, mais cet argent est bloqué et eux et leurs familles sont donc restés dans les allées du pouvoir. Ils travaillent dans l’énergie, dans l’industrie, le commerce ou la banque. 

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Le groupe des oligarques expatriés à l’étranger. Alors il y a tous ceux qui vivaient déjà à l’étranger parce qu’ils y ont un travail ou des affaires. (Gazprom par exemple, a encore entre 400 et 500 cadres ingénieurs en Europe, mais aussi des fonds d’investissement). En dépit des sanctions, beaucoup réussissent encore à voyager entre Moscou et les différentes capitales européennes.

Certains des dirigeants russes sont d’ores et déjà réfugiés à l’étranger parce qu’ils y vivaient déjà beaucoup, à Londres, New York ou Paris, et n’ont pas été sanctionnés par les Occidentaux parce qu’ils avaient coupé des ponts avec Moscou depuis très longtemps. 

En puis, sans avoir à les chercher beaucoup, il existe une population de Russes réfugiés à Dubaï, à Tel Aviv ou au Venezuela mais ce sont pour eux des prisons dorées. Eux avaient des biens et des comptes acquis et ouverts avant la guerre, ils ont ainsi réussi à mettre des capitaux à l’abri des sanctions occidentales mais aussi des autorités de Russie qui doit les pourchasser. C’est la raison pour laquelle ils sont donc à Dubaï, en Israël et même en Thaïlande.

En dehors de ces groupes, il existe actuellement un courant régulier d’expatriés russes plus nombreux et plus modestes. Mais c’est un parcours un peu compliqué. Ils doivent vendre leur appartement ou ce qu’ils ont, le marché immobilier est assez actif à Moscou et dans les environs, les prix ont tendance à baisser, c’est logique. Ensuite, il faut trouver le moyen de passer le produit de la vente à l’étranger, c’est possible. Il existe désormais des filières qui permettent de traverser les obstacles russes et les interdits occidentaux. Et enfin, trouver un job ou une activité. Ces personnels sont plutôt jeunes (moins de 40 ans) et très bien formés.

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