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La campagne électorale pour les législatives du 7 mai a été lancée au Royaume-Uni.
La campagne électorale pour les législatives du 7 mai a été lancée au Royaume-Uni.
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Royaume-Uni : à quoi ressemble une campagne électorale dans un pays sorti de la crise

Depuis près de deux semaines, la campagne électorale pour les législatives a été lancée au Royaume-Uni. Elle s'ouvre dans un climat d'embelli économique certain puisque le pays renoue avec la croissance. Cependant, le débat ne porte pas forcément sur la sortie de crise.

Gaspard Koenig

Gaspard Koenig

Gaspard Koenig a fondé en 2013 le think-tank libéral GenerationLibre. Il enseigne la philosophie à Sciences Po Paris. Il a travaillé précédemment au cabinet de Christine Lagarde à Bercy, et à la BERD à Londres. Il est l’auteur de romans et d’essais, et apparaît régulièrement dans les médias, notamment à travers ses chroniques dans Les Echos et l’Opinion. 

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Atlantico : Par rapport aux années de crise, la situation économique de la Grande-Bretagne s'est vraisemblablement améliorée, avec 2.8% de croissance en 2014. Cette amélioration a-t-elle modifié la teneur et les priorités de cette campagne ?

Gaspard Koenig : Ce qui est clair, c’est que les conservateurs axent tout leur discours sur les progrès économiques et demandent qu’on les laisse continuer à faire le bon travail qu’ils ont déjà effectué. On peut être en désaccord avec certains aspects de leur politique, mais il faut leur reconnaître une vraie cohérence dans leur politique économique et, surtout, une vraie détermination. C’est très similaire à l’aventure Thatcher des années 80, pendant laquelle certains appelaient au "u-turn", c’est-à-dire à faire volte-face, des centaines d’économistes avaient envoyé des lettres pour lui expliquer pourquoi elle allait dans la mauvaise direction, or elle a tenu bon. Là il s’est passé un peu la même chose car le FMI affirmait que l’Angleterre faisait trop d’austérité et allait dans le mauvais sens, cela accompagné également de lettres d’économistes. Or David Cameron a tenu bon avec une stratégie qui, finalement, a porté ses fruits, et le FMI a reconnu qu’il s’était trompé. C’est intéressant de voir que ce sont des politiques qui, qu’on les aime ou non, sont menées de manière très dure et ne bouge pas.

Ce qui est amusant, c’est que les travaillistes sont retournés à un discours d'avant le "new labour". Tony Blair vient seulement de se déclarer en faveur  d’Ed Miliband, qu’il a rejeté et critiqué jusqu’au dernier moment, que le labour retrouve une approche très socialiste, dure, digne du labour des années 70. Cela pour dénoncer le fait que la croissance a été très mal répartie dans le pays, et s’exprimer en faveur d’une politique redistributive beaucoup plus forte.

La chose qui est assez amusante, à mon sens, c’est que même le labour est très conscient de la nécessité de réduire le déficit, ne pas augmenter les dépenses publiques etc. Malgré tout, il y a quand même une espèce de consensus en faveur de la bonne gestion, ce qui est loin d’être le cas en France par exemple. D’ailleurs, et c’est incroyable, les gens sont plutôt favorables à l’austérité au Royaume-Uni, cela se vérifie dans les sondages. Plus il y a eu d’austérité engagée, plus les gens l’approuvaient, alors qu’en France existe un sentiment anti-austérité alors qu’il n’y a pas d’austérité. En Angleterre, il y a plutôt un sentiment d’acceptation, or l’austérité a été très dure, mais a pourtant porté ses fruits. Les deux partis, conservateurs et travaillistes, sont donc plutôt raisonnables sur ce sujet-là. Les calculs que fait le labour sur, par exemple, la gestion de la dette, sont très sérieux et datent de plusieurs années, car dans le pays les campagnes ne s’improvisent pas, ce n’est pas comme chez nous.

Il faut noter que deux des enjeux majeurs tournent autour de risques géopolitiques liés au territoire. Si les conservateurs l’emportent, le risque est que le Royaume-Uni quitte l’Union européenne, car ils ont promis de faire un référendum sur ce sujet. Ce que ne feront pas les travaillistes. Le résultat peut-être dévastateur, et le temps qui le précède sera terrible, avec une lourde incertitude pour les investisseurs et pour les citoyens. En revanche, si le labour l’emporte, il devra s’allier avec le SNP, les nationalistes écossais, car celui-ci a remporté énormément de sièges en Ecosse, traditionnellement occupés par les travaillistes. De son côté, le SNP s’est engagé à réorganiser un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, or la dernière fois leur victoire était proche, cela s’est joué à 5% près. Cela signifie que si les conservateurs passent, le risque est que la Grande-Bretagne quitte l’Europe, si les travaillistes passent, le risque est que l’Ecosse quitte le Royaume-Uni. La situation est finalement assez cocasse. Dans les deux cas il y a un risque de recomposition des frontières du pays, et entre ces deux éventualités, il est difficile de déterminer le moindre mal.

Après ces tropismes, on retrouve les grandes thématiques pan-européennes, qu’on voit partout. Il y a clairement un vrai rejet des partis traditionnels. D’ailleurs, c’est intéressant de noter que ce n’est pas parce que la situation économique s’est améliorée que les gens ont plus confiance dans le parti conservateur. La crise de défiance vis-à-vis des politiques n’est même plus liée à la défiance envers les résultats, puisqu’ils sont là, mais sur la représentativité politique elle-même. Pour moi, c’est bien la preuve que les vieux partages gauche/droite, labour/tories, ne marchent plus car les gens n’y apportent plus de crédit. Du coup, comme partout en Europe, on assiste à une résurgence des petits partis, les Green par exemple, ou à des partis anti-immigration et eurosceptique comme le UKIP, bien que celui-ci soit bien moins extrémiste que, chez nous, le Front national. Ce sont surtout les "working white poor", les Blancs pauvres et laborieux, qui votent pour le UKIP, ils représentent des pans entiers de l’Angleterre où beaucoup de gens sont au chômage, notamment dans les cités balnéaires, une population qui se sent reléguée au dernier plan.

Le résultat de ces élections est pour le moment très indécis, aucune formation ne semble franchement remporter le scrutin selon les sondages. Les conservateurs du gouvernement Cameron pourraient être reconduits, cependant ne portent-ils pas le poids de leurs politiques pendant la crise ?

Je rappelle qu’au plus fort de la crise financière, c’est le labour qui était aux commandes avec Gordon Brown et qui a, par exemple, nationalisé la RBS. En ce qui concerne les conservateurs, grosso modo, même le labour tend à reconnaître que la politique économique des tories a porté ses fruits. C’est le pays qui actuellement a le plus de croissance en Europe, le chômage a baissé de manière spectaculaire etc. C’est vrai qu’on peut reprocher beaucoup de choses aux conservateurs : ne pas avoir investi dans l’infrastructure par exemple.

Comme dans la plupart des pays européens, un parti qualifié de "populiste" a fructifié durant la crise économique. En s'attaquant à l'Union européenne ou à l'immigration, l'UKIP a su capitaliser sur le ressentiment des citoyens britanniques. Avec l'embellie annoncée, à quoi peut-on s'attendre pour ce parti ?

L’embellie économique ne concerne pas franchement les électeurs du UKIP, qui sont les perdants de la mondialisation. Il est intéressant de noter que, malgré cela, le UKIP reste un parti de rejet, mais ce n’est pas du tout un parti nationaliste et socialiste comme le FN en France. Il prêche encore plus d’austérité que les conservateurs, le parti est quasiment "ultra-thatchérien", aux antipodes du Front national, d’ailleurs Nigel Farage, son leader, dit lui-même que le FN est d’extrême-gauche. Le UKIP joue essentiellement sur le rejet de l’immigration, sa politique économique est très peu développée et reprend, essentiellement, celle des conservateurs en plus poussée. En revanche, sur l’immigration sa position est très dure et défend des choses que même le FN ne dit plus en France, comme par exemple que les immigrés devraient payer pour les services publics pendant un certain nombre d’années après leur arrivée sur le territoire, ils ne bénéficieraient donc pas de la couverture maladie ou de l’école. Une position grotesque car les immigrés en Angleterre contribuent beaucoup plus qu’ils ne bénéficient au système social, cela a été prouvé par plusieurs études.

La campagne des législatives se joue-t-elle également sur la relation avec l'UE ?

Oui, comme je l’ai dit les conservateurs sont les seuls à avoir promis un référendum sur la sortie de l’Union. Je trouve cette fixation assez folle car l’Angleterre est franchement le "free-rider" parfait au sein de l’Union européenne. Le pays n’est pas dans la monnaie unique, continue d’avoir sa politique monétaire qu’il a beaucoup utilisée pour compenser la coupe des dépenses publiques, il dispose d’un rabais obtenu par Thatcher etc. La Grande-Bretagne a donc une position hyper-confortable en Europe, et c’est assez frappant alors que l’euroscepticisme dans le pays est largement diffus. Le gouvernement conservateur y a bien contribué et le labour, tout en ne promettant pas de référendum sans transfert de souveraineté supplémentaire, se garde bien de dire du bien de l’Europe. Il y a un sentiment antieuropéen franchement étrange étant donné la manière dont le pays profite de l’Union, et l’existence d’une ville cosmopolite européenne comme Londres. C’est étonnant et inexplicable. Le phénomène est très mal géré par la classe politique qui remet constamment de l’huile sur le feu.

La fin du mandant de David Cameron s'est caractérisée par une victoire contre une grande menace pour l'unité du Royaume : le référendum sur l'indépendance de l'Ecosse. La relance économique et l'espoir qu'elle suscite pour un Royaume (vraiment) uni, donne-t-elle moins d'importance à cette thématique ?

L’Ecosse a aujourd’hui un petit problème : la chute du cours du pétrole, car elle comptait beaucoup sur les ressources de la mer du nord pour alimenter son budget. Sans celles-ci, on voit mal comment une Ecosse indépendante s’en sortirait. Mais on a vu dans cette campagne, que la question de l’indépendance n’était pas économique et cela a beaucoup surpris les Anglais. Au départ, tout l’argumentaire du gouvernement tory était basé sur les chiffres, les avantages etc. Ils ont mal perçu l’enjeu sentimental et nationaliste de la campagne écossaise, qui  a emporté une grande partie de la jeunesse. Les jeunes défendaient une sorte d’idéal, celui de devenir une petite nation indépendante. Le gouvernement n’a pas su mener la contre-campagne, le "non" n’a pas su faire rêver avec l’image d’un royaume uni sur le plan affectif ou intellectuel, en se contentant d’arguments budgétaires. Pour que ce royaume arrive à rester uni, il faut qu’il arrive à retrouver une forme de narration collective qui n’a pas émerger des débats sur le référendum. Le référendum, au début, tout le monde prenait cela pour une blague, or David Cameron a eu chaud.  Dans tous les cas, l’Ecosse est très intéressante car elle souhaite devenir un petit pays à la nordique, et ce qui est troublant c’est qu’indépendante, l’Ecosse demanderait immédiatement son intégration à l’UE. Les Ecossais sont très européens, voire francophiles avec la Auld Alliance entre la France et l’Ecosse. On pourrait donc aboutir à une situation folle où l’Angleterre part de l’Europe et l’Ecosse indépendante se rattache à l’Union européenne.

Le cas britannique dans lequel une campagne électorale est menée dans un pays en sortie de crise pourrait-il, d’une certaine façon, révéler ce qu’il pourrait se passer à l’avenir en France ?

Non, parce que d’une part la campagne ne se joue pas tellement sur la sortie de crise, et que d’autre part la France est très loin de cette sortie de crise. J’ai du mal à voir comment, dans notre pays, nous pourrions arriver à une situation comparable, nous n’avons même pas commencé le processus.

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