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Le président Hollande a annoncé plusieurs tranches d'économies en milliards.
Le président Hollande a annoncé plusieurs tranches d'économies en milliards.
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La tête à Toto...

Non, vraiment, même en recalculant, ça ne passe pas... Retour sur les mauvais comptes des annonces de François Hollande

Au cours de sa conférence de presse, le président Hollande a annoncé plusieurs tranches d'économies en milliards, voire en dizaine de milliards d'euros et ce à plusieurs échéances. Pourtant, si les calculs avaient déjà l'air bancals pendant l'allocution, ils ne reposent sur rien de solide à la lumière de l'analyse.

Jacques Bichot

Jacques Bichot

Jacques Bichot est Professeur émérite d’économie de l’Université Jean Moulin (Lyon 3), et membre honoraire du Conseil économique et social.

Ses derniers ouvrages parus sont : Le Labyrinthe aux éditions des Belles Lettres en 2015, Retraites : le dictionnaire de la réforme. L’Harmattan, 2010, Les enjeux 2012 de A à Z. L’Harmattan, 2012, et La retraite en liberté, au Cherche-midi, en janvier 2017.

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Atlantico : "Je fixe un nouvel objectif : que d'ici 2017, pour les entreprises et les travailleurs indépendants, ce soit la fin des cotisations familiales, ce qui représente 30 milliards d'euros de charges", a déclaré le président de la République lors de sa conférence de presse du 14 janvier. Dès lors, où le gouvernement peut-il trouver le financement pour compenser, sans relèvement de la CSG ou de la TVA ? Qui va payer, selon vous ?

Jacques Bichot : Compenser la disparition des cotisations familiales, ce n'est pas la même chose dans un pays dont les finances publiques sont équilibrées, et dans un autre où, comme en France, il existe un déficit public représentant 4,1 % du PIB, c'est-à-dire un peu plus de 80 milliards d'euros. Cette mesure du "pacte de responsabilité" fait passer le montant des économies à réaliser de 80 milliards à 110 milliards. Comme les pouvoirs publics ne savent déjà pas où trouver 80 milliards d'économies, fut-ce en 5 ou 6 ans, en ajouter une trentaine n'est pas sérieux. Et, bien entendu, ce l'est encore moins si l'on se lie les mains en s'interdisant de majorer la TVA au-delà de 20 % et la CSG. Ne rien demander à l'impôt, cela veut dire compter exclusivement sur la réduction des dépenses, et ce n'est pas un domaine dans lequel le gouvernement actuel semble disposer d'une grande expertise – ou alors il a vraiment bien caché son jeu depuis 18 mois !

Alors, qui va payer ? Les investisseurs institutionnels internationaux, et à travers eux les épargnants français et plus encore étrangers, s'ils veulent bien accroître encore leurs souscriptions d'obligations et de bons du Trésor français et de quelques autres organismes publics comme la Caisse d'amortissement de la dette sociale. Mais un jour viendra où ils se feront prier, c'est-à-dire où il faudra leur servir des intérêts plus substantiels, qui viendront creuser encore le déficit public.

À moins que, rapidement, les entreprises françaises ne créent le million d'emplois promis par le président du Medef, ce qui ferait rentrer plus de cotisations et impôts dans les caisses publiques et diminuerait les dépenses d'assurance chômage. Mais il est à craindre que le patron des patrons ait adopté la façon de faire des hommes politiques : promettez toujours, les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent.

A propos de son ambition de baisser les dépenses publiques, François Hollande a annoncé qu'en 2014 la France allait réaliser "15 milliards d'économies", puis encore "50 milliards entre 2015 et 2017". Comment est-il possible d'aller aussi vite ? Est-ce réaliste ?

Il serait certes possible de réaliser 15 milliards d'économies en 2014, mais en avons-nous pris le chemin ? Un plan d'économies, cela se prépare, et les initiatives prises en 2013 vont plutôt dans le sens inverse : augmentation des effectifs de l'Éducation nationale, interventions militaires à l'étranger, utilisation des forces de l'ordre pour des objectifs politiques qui exigerait une augmentation des effectifs pour maintenir le niveau de la lutte contre la délinquance, etc. Si le président de la République avait indiqué une demi-douzaine de mesures d'économie très concrètes, suffisamment préparées pour entrer rapidement en application, il aurait été plus plausible. Malheureusement, ce que la loi de finances a programmé, ce sont pour une bonne part des économies très onéreuses à terme, et destructrices d'emplois, comme la réduction des constructions de prisons et celle des achats de matériels militaires. Cette dernière mesure est l'exemple même de ce qu'il ne faut pas faire : en révisant les contrats à la baisse, on augmente les prix unitaires, et la Défense nationale en a moins pour son argent. Grosso modo, si l'État n'achète que 5 avions sur 10 commandés, il paye le prix de 7, c'est vraiment très futé !

Quels objectifs d'économies vraiment réalisables aurait-il dû formuler ?

Il y a des dizaines de possibilités ; donnons simplement 5 exemples.

- Enseignement : au lieu d'augmenter les effectifs, déjà pléthoriques, les diminuer, en augmentant le nombre de semaines travaillées de façon à ce que, par exemple, un professeur de math puisse traiter son programme à raison de 4 heures hebdomadaires au lieu de 5, et prendre ainsi en charge une section de plus.

- Police et gendarmerie : on enregistre des multitudes de plaintes pour des vols qui ne seront jamais poursuivis, dans le seul but de disposer d'un PV de dépôt de plainte pour l'assurance. C'est inutile. Il y a là des centaines ou des milliers de postes à économiser.

- Services fiscaux : la suppression de multiples prélèvements onéreux à recouvrer et à contrôler permettrait d'alléger sensiblement les effectifs. Il conviendrait bien entendu de remplacer les rentrées ainsi perdues par une augmentation du taux d'autres impôts, ce qui n'exigerait aucun fonctionnaire supplémentaire.

- Construction : l'abolition de dizaines ou de centaines de normes qui empoisonnent la vie des entreprises et des donneurs d'ordres, et dont la vérification occupe quantité d'inspecteurs, permettrait d'alléger les effectifs d'inspection et de booster le bâtiment.

- Subventions : des centaines de millions d'euros sont distribués à des associations dont l'intérêt public est tout sauf évident, et à des syndicats qui s'emploient surtout à freiner la plupart des évolutions salvatrices. Des coupes sérieuses feraient gagner sur deux tableaux à la fois : diminution des dépenses et des nuisances.

Quand bien même il parviendrait à effectuer de telles économies, cela suffirait-il à compenser la suppression des cotisations familiales pour les entreprises et les travailleurs indépendants ?

Raisonnablement, il faudrait prendre toutes sortes de mesures qui économisent les deniers publics et suppriment des obstacles à l'activité privée, sans pour autant toucher aux cotisations famille. Celles-ci existent, et la compétitivité-prix des entreprises peut très bien être obtenue par une plus forte résistance patronale aux demandes d'augmentations de salaires qui ne correspondent pas à des gains de productivité. Les organisations patronales se sont mises à tendre la sébile, en voyant que ça marche bien avec nos gouvernants ; le matraquage idéologique sur les réductions de charges a été réalisé avec efficacité, mais du point de vue de l'analyse économique c'est du vent. Ce qu'il faut à nos chefs d'entreprises, c'est un vrai marché du travail, avec beaucoup moins de contraintes règlementaires, et un vrai prix du travail, ce que n'est pas le salaire brut. Et pour cela, Arnaud Robinet et moi avons donné une bonne partie de la solution dans notre ouvrage "La mort de l'État providence ; vive les assurances sociales" : c'est la fiche de paie vérité.

Par conséquent, les objectifs de François Hollande relèvent-ils du pur effet d'annonce ? Y a-t-il quoi que ce soit de tangible dans les chiffres avancés ?

Oui, le président a cherché un effet d'annonce, en avançant pour l'avenir des chiffres qui n'ont pas grand-chose de sérieux. Mais pour cela il va détruire des formules qui fonctionnent de façon satisfaisante, comme les cotisations familiales, pour les remplacer par on ne sait quoi, sans aucun avantage pour le pays. Il y a tant de réformes utiles à réaliser que c'est dramatique de voir gaspiller ainsi nos capacités de changement. Faire des modifications sans raison valable, cela veut dire ne pas réaliser des changements réellement profitables : c'est une très grave erreur économique et politique.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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