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Les réseaux mafieux et les violences parasitent la ville de Marseille.
Les réseaux mafieux et les violences parasitent la ville de Marseille.
©Reuters

Aux armes !

Désordre public : réseaux "mafieux", bandes des cités, drogue... Comment combattre les nouveaux fléaux de la République

A Marseille, les meurtres à la kalachnikovs continuent. Dernier en date, celui d'un jeune homme de 25 ans abattu dans les quartiers nord de la cité phocéenne mercredi. L'armée est-elle la solution de la dernière chance ?

Alain  Bauer, Fabrice Rizzoli et Stéphane Quéré

Alain Bauer, Fabrice Rizzoli et Stéphane Quéré

Alain Bauer est criminologue et professeur au Conservatoire national des arts et métiers et à l'université de New-York. Il a été président de l'Observatoire national de la délinquance (OND) de 2003 à 2012. Il est l'auteur de nombreux ouvrages de référence sur le sujet, notamment "Les polices en France" (PUF, 2010) et "Les politiques publiques de sécurité" (PUF, 2011). Il a conseillé Nicolas Sarkozy quand il était ministre de l'Intérieur et président de la République sur les questions de sécurité et de terrorisme. Il a également participé à l'écriture d'une Géographie de la France criminelle, et d'une Histoire Criminelle de la France chez Odile-Jacob.

Fabrice Rizzoli (né en 1971) est un chercheur et enseignant français, officiant dans divers établissements universitaires. Docteur en science politique à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), il est spécialiste de la criminalité organisée et des mafias italiennes. Il vient de publier "Le petit dictionnaire énervé de la mafia" (ed. De l'Opportun).

Stéphane Quéré est chercheur à l'université Paris II. Il est également l'auteur d'ouvrages sur la criminalité, dont Le crime organisé, co-écrit avec Xavier Raufer et publié aux éditions PUF, et La 'Ndrangheta, sorti chez La Manufacture de livres en 2009. il a également participé à l'écriture de Géographie de la France criminelle, signé par Alain Baueur chez Odile-Jacob.

 

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Atlantico : A Marseille, les meurtres à la kalachnikovs continuent. Dernier en date, celui d'un jeune homme de 25 ans abattu dans les quartiers nord de la cité phocéenne mercredi. Samail Dhali a déclaré qu’ "aujourd'hui, face aux engins de guerre utilisés par les réseaux, il n'y a que l'armée qui puisse intervenir" et que "si rien ne bouge, on se dirige tout droit vers un système à l'américaine, avec des gangs qui se font la guerre sur des territoires où la loi n'a plus cours". Quant au Premier ministre Jean-Marc Ayrault, il a convoqué un comité interministériel pour élaborer un "programme d'action pour l'agglomération marseillaise". La situation est-elle si alarmante ?

Stéphane Quéré : Pour certains quartiers (et pas seulement dans l’agglomération marseillaise) on se trouve déjà dans une situation non pas de « non droit » mais d’un « autre droit », un droit qui n’est pas républicain mais qui est la loi du plus fort, la loi de la meute, la loi du gang qui terrorise la grande majorité des habitants. Ce que les autorités américaines appellent « street terrorism », le terrorisme de rue.

La vague de règlements de comptes que l’on observe ces derniers mois est due à la concurrence que se livrent les bandes pour contrôler le marché de la résine de cannabis (importée du Maroc), qui semble se restreindre au profit de l’herbe de cannabis (cultivée localement). Cette situation exacerbe les rivalités de territoires et de réseaux.

Un énième comité interministériel ne fera que, à nouveau, poser les problématiques que l’on connaît déjà. La réunionite ne changera rien. En plus, pourquoi se focaliser sur la situation marseillaise alors que certaines banlieues franciliennes ont aussi connu plusieurs règlements de comptes, il est vrai sur un territoire plus large et de manière plus « discrète », les criminels franciliens semblant, pour l’instant, privilégier l’arme de poing plutôt que l’arme de guerre. Mais avec le même résultat…

Alain Bauer : Depuis un siècle, la question marseillaise est la même. Pensez à François Spirito et Paul Carbone, si vous voulez mieux cerner la situation, je vous conseille de louer le film Borsalino qui est pour moi un documentaire !

Marseille a été en fait le lieu de création du premier empire criminel international, de la première globalisation criminelle dans l’histoire du monde. Cette organisation s’est constituée autour du trafic humain, de la prostitution, du trafic de stupéfiant, de la lutte contre les syndicats de dockers et  de la complicité des élus locaux.

Aujourd’hui à Marseille, il y a autant de règlements de compte qu’il y a un siècle. La situation ne s’est ni dégradée ni améliorée mais elle a changé. Marseille vit maintenant une guerre de succession. Les grands caïds meurent petit à petit et de nouveaux sont arrivés, notamment des caïds de banlieues.

Depuis 1985 / 86, la première guerre des « machines à sous » il y a à Marseille une guerre de concessions et de succession. Elle donne l’image d’une crise permanente dans le temps, d’une criminalité propre à Marseille. 

Fabrice Rizzoli : Oui il est alarmant que l’on s’entre-tue à la kalachnikov ! En revanche, je ne vois pas en quoi on gagnerait à militariser le territoire. On ne combat pas les kalachnikovs avec des tanks lorsqu’on est dans un État de droit, une République et une démocratie. Nous avons déjà tout ce qu’il faut dans l’arsenal juridique.

Le parallèle peut-il être fait entre les bandes de la cité phocéenne et la mafia italienne, qui s’appuie sur la corruption et les échecs de l’Etat pour se substituer à celui-ci ?

Stéphane Quéré : On ne peut pas confondre les bandes de cités ou plutôt le « nouveau banditisme des cités » (plus proche du grand-banditisme classique) à la Cosa Nostra sicilienne. Contrairement aux bandes de cités, qui s’articulent autour d’un chef charismatique et qui peuvent se déliter à la mort ou l’arrestation de ce dernier, la mafia sicilienne a une structure organisée et dispose de la permanence du pouvoir : si un parrain est abattu, l’organisation est faite en sorte qu’il est immédiatement remplacé, sans perturbation des activités illégales. Des règles se sont établies également entre les différents clans siciliens qui disposent d’une structure de coordination destinée à aplanir les conflits.

Alain Bauer : Il n’y a pas de mafia à Marseille, ni en France par ailleurs. Les mafias sont italiennes, américano-italiennes, chinoises, albanaises ou japonaises. Elles sont de type" familial". On y entre mais on n'en sort pas.

La seule tentative d’implantation réelle en France a été la mafia  l’italo-grenobloise dans les années 1980. En revanche, on peut parler de bandes organisées qui sont en train de devenir des gangs très instables. Ces gangs reposent sur des enjeux liés à des trafics de stupéfiants et à des guerres de territoires.

Marseille est une ville particulière un peu comme dans tout le sud-est de la France : les cités sont dans la ville alors que dans le nord les cités sont à l’extérieur. On parle de banlieues. Il y a donc  une concentration et une visibilité plus forte des trafics et des règlements de comptes. C’est justement grâce à cette visibilité qu’on voit une certaine stabilité dans les gangs mais aussi de l’amateurisme.

Fabrice Rizzoli : Pour moi, on peut faire des parallèles en termes de pauvreté socioéconomique. La pauvreté des quartiers nord de Marseille peut être comparée avec les quartiers de Palerme. Les causes de la violence et du crime organisé sont les mêmes : le chômage endémique, en particulier chez les jeunes ; la prohibition des drogues, alors que les citoyens consommateurs pourraient s’approvisionner légalement ; …

Cela étant, la mafia italienne existe depuis 200 ans, portée par des familles reconnues et installées… Contrairement au crime de quartier, qui est fait de gangs qui ne subsistent pas lorsqu’un chef est arrêté.

Marseille est donc gangrénée par les bandes de cité plutôt que par une mafia organisée...

Stéphane Quéré : Pour ce qui est de la corruption et du blanchiment, il existe dans la région marseillaise des réseaux de type mafieux qui existent en parallèle des bandes de cités. Le milieu traditionnel est historiquement bien implanté dans la cité phocéenne, disposant de contacts dans plusieurs « institutions » marseillaises : le port, l’OM, le milieu politique, le milieu économique mais aussi la police marseillaise (plusieurs affaires de corruption l’ont illustré ces dernières années). Il y a porosité entre le monde illégal et le monde légal.

Ces deux types de criminalité co-existent sans problème, exceptionnellement il peut y avoir des conflits ponctuels (c’est le cas de la « Tuerie du Bar des Marronniers » en avril 2006 : l’équipe de Farid Berrhama, issue des cités, est ciblée par un commando du banditisme corse). Le démantèlement du réseau des frères Barresi et Campanella en juin 2010 a dévoilé la puissance de ce groupe, en affaire avec Alexandre Guérini, le frère du Président du Conseil Général des Bouches-du-Rhône. L’opération avait été menée en toute discrétion, par des policiers venus de Paris, sans prévenir les policiers locaux.

Fabrice Rizzoli : Le problème, c’est que les deux coexistent. Sauf qu’on parle toujours des mêmes ! La plupart du temps, il s’agit des caïds de cité, plutôt dans les quartiers populaires, qui en ce moment s’entretuent à la Kalachnikov. On ne parle pas assez de ces réseaux, comme les réseaux corses qui tiennent toute la distribution de machines à sous et le trafic de stupéfiants. Car les gangsters professionnels français sont basés en Espagne et vendent le cannabis aux caïds des cités.

La sénatrice-maire PS des 15e et 16e arrondissements de Marseille a proposé de faire intervenir l'armée pour répondre aux problèmes de trafic de drogue dans les quartiers nord de sa ville, proposition rapidement écartée par le ministre de l'Intérieur Manuel Valls et Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille. Comment lutter contre ces trafics organisés et les violences qu’ils engendrent autrement qu'en y envoyant l'armée ?

Stéphane Quéré : Il faut écarter l’idée d’une intervention militaire. Il faut avant tout développer des mesures pro-actives, c'est-à-dire travailler sur les réseaux dans le long terme. La France est encore peu habituée au concept de « renseignement criminel ». Pourtant, en matière de terrorisme, le renseignement français a montré sa maîtrise des réseaux, notamment islamistes. Ce savoir-faire devrait être désormais appliqué aux réseaux issus des cités, du grand-banditisme ou du crime organisé transnational. Ce renseignement criminel, une fois mis en place, doit permettre de judiciariser les informations récoltées et de permettre l’ouverture de poursuites. Cela nécessite des équipes dédiées, du temps et des « méthodes particulières d’enquête » (micros, écoutes téléphoniques, pose de micro-caméras…), tout cela ayant un coût. La Belgique, le Canada ou encore le Royaume-Uni, entre autres, ont mis en place des services de renseignement criminel, facilement transposable en France. Il faut travailler sur les auteurs au lieu de travailler sur les crimes, ce qui implique d’identifier et de cibler les caïds, le noyau dur de la délinquance.

Ces enquêtes criminelles doivent se coupler avec des enquêtes patrimoniales. La France commence à mettre en place des procédures de saisies des avoirs criminels (rôle de la PIAC et de l’AGRASC). Cet effort doit être poursuivi non seulement pour saisir des biens illégalement acquis mais aussi pour priver les caïds de leurs signes extérieurs de richesse qui peuvent susciter l’envie des plus jeunes. En Suède, les services fiscaux et sociaux sont associés à la lutte contre le crime organisé : les aides sociales peuvent être suspendues si le mode de vie ne correspond pas aux déclarations. Des poursuites pénales et des procédures de recouvrement sont également lancées contre les hommes clés des réseaux.

Alain Bauer : La dernière fois qu’un pouvoir socialiste a envoyé l’armée c’était en Algérie… Vous savez, l’armée n’est pas faite pour le maintien de l’ordre, c’est fait pour la guerre. Actuellement, je ne pense pas qu’il y ait une guerre à Marseille.

On ne fait pas la guerre aux criminels, on fait la police.  Le retour à une situation calme doit se faire par la police judiciaire. Ensuite, il faut peut-être réorganiser une sécurité publique qui soit adaptée à un terrain particulier, Marseille est une ville particulière. Marseille a une histoire criminelle, il faut peut-être changer les modes opératoires : plus de renseignements opérationnelles, plus de renseignements criminels... Pour résultats.

Fabrice Rizzoli : L’Etat de droit doit utiliser les outils de l’Etat de droit. Je pense notamment à la confiscation administrative sans condamnation pénale : un tribunal doit pouvoir ordonner la saisie des biens si on estime que ces biens constituent le produit d’activités illicites et que leur propriétaire est membre d’une organisation criminelle. Il s’agit de confisquer les biens de toutes les personnes qui appartiennent au réseau, même si l’on ne prouve pas l’origine frauduleuse du bien. Au contraire, pour la confiscation pénale, on est obligé de lier le bien à une infraction pénale.

Cela ne risque-t-il pas d’aller à l’encontre de la présomption d’innocence ?

Fabrice Rizzoli : Dans le cadre d'une confiscation administrative, on fait une enquête de police judiciaire, on démontre que toutes les personnes appartiennent à une association criminelle, on saisit leurs biens et c’est à eux de démontrer qu’ils les ont achetés avec de l’argent légal.

La Cour européenne des droits de l'homme a jugé que la confiscation sans condamnation pénale ne violait pas la présomption d'innocence dans un arrêt Raimondo contre Italie en 1994.

Quelles politiques ont été menées jusqu’à présent ? A-t-on misé sur la prévention, la répression ?

Stéphane Quéré : La police française n’est pas dans un principe de pro-activité contrairement à la Belgique où les services répressifs travaillent sur des délinquants et des criminels d’habitude (ceux qui sont dans une « carrière criminelle »), et non sur des affaires a-posteriori (trafics, homicide,…).
On ne peut pas opposer prévention et répression, les deux étant complémentaires et indispensables. Plus profondément, il faut développer la « culture de la légalité » dans certains quartiers qui ont perdu tout repère essentiel de la vie en communauté. Enfin, il est difficile de dire quelle est l’efficacité des politiques de prévention, car, de façon surprenante, celles-ci n’ont jamais été évaluées ou auditées. On ne peut donc pas dire si et quelle prévention fonctionne réellement.

Au vu des faibles moyens de la police, l’armée ne peut-elle vraiment pas être une solution de court terme ?

Stéphane Quéré : Il existe en France des services de police et de gendarmerie créés et formés pour répondre à cette menace. L’armée, qui a pu rencontrer sur des théâtres extérieurs (Kosovo, Afghanistan,…) des groupes armés proches du crime organisé, n’est pas adaptée ni formée pour faire face à cette criminalité. Des blindés ou des unités parachutistes ne sont clairement pas capables de gérer des dealers, quelque soit la force et l’influence de ces dealers. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment un problème d’équipement policier mais plutôt de méthode de travail.

La « chasse aux trafiquants » dans les favelas de Rio par les militaires n’a en rien changé la donne en matière de trafic de stupéfiants, si ce n’est déplacer le problème et créer des situations tendues (voire des bavures) avec la population, souvent otages et complices obligés des gangs.

Fabrice Rizzoli : Absolument pas. Je ne comprends même pas comment des hommes politiques peuvent penser à envoyer l’armée dans une ville.

C’est la porte ouverte à la surenchère. Que fera-t-on s’ils se mettent à acheter des bazookas pour lutter contre les tanks ?

Croyez-moi, les gangs des cités ont un mythe, le mythe de celui qui s’enrichit vite. Confisquez-leur leurs 4x4, leurs maisons, leurs commerces – et allons dans le stéréotypes, même si ce sont des kebabs ! Convertissons le kebab en centre culturel, en école de la deuxième chance, en station de radio pour les jeunes.

De quels modèles la France peut s’inspirer à l’étranger pour mettre fin à ces réseaux mafieux ?

Fabrice Rizzoli : Vous partez d’un mauvais postulat en voulant « y mettre fin ». Si l’on pouvait réduire l’envergure de ces réseaux, ce serait déjà un grand pas. On nous oppose souvent de ne pas parvenir à endiguer totalement le phénomène. Mais on n’arrêtera pas le phénomène de la délinquance, de la criminalité. Aujourd’hui, nous avons un vrai problème : les violences sont exacerbées, jusqu’à s’entretue à la kalachnikov. Le seul moyen de les calmer, c’est de leur confisquer leurs biens et de les retourner à la société.

L’Union Européenne, par le biais d’une commission parlementaire anti-mafia qui a lieu en ce moment, demande à la France de faire ce que fait l’Italie en matière de lutte contre le crime organisé depuis 1991-1992. Plutôt que des chars, je pencherais pour la confiscation administrative. Mais je préfèrerais surtout que ces biens reviennent à la société civile. Cela fonctionne en Italie et en Serbie. L’important est qu’il faut réutiliser ces biens confisqués à des fins sociales et culturelles, pour en faire écoles, centre socio-culturels, etc. Et montrer aux futures générations ce qu’elles perdent à cause du crime organisé.

L’Italie a ainsi réduit considérablement le nombre de morts consécutifs aux actes mafieux. A Naples, on est passé de 200 morts par an à 30. Rapporté au nombre d’habitants, il y a moins de morts à Naples qu’en Corse ! En Corse, c’est 30 morts par an !

Alain Bauer : Le modèle de New York dans la lutte contre la criminalité est peut-être un exemple à suivre. Cela nécessite des missions locales spécifiques et décentralisés et des renseignements opérationnels de terrains, un dossier peu développé après la création de la DCRI.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio et Ania Nussbaum

(Alain Bauer, Fabrice Rizzoli et Stéphane Quéré ont été interviewés séparément.)

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