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Israël a finalement décidé jeudi 30 octobre de rouvrir l’esplanade des Mosquées.
Israël a finalement décidé jeudi 30 octobre de rouvrir l’esplanade des Mosquées.
©Reuters

Suis-moi je te fuis

Regain de tension en Israël : une pièce du puzzle de la grande recomposition en cours au Moyen-Orient

Interdite d'accès dans la matinée du jeudi 30 octobre, l'esplanade des Mosquées a été rouverte dans la soirée par la police, qui a tout de même maintenu l'interdiction d'accès aux hommes de moins de 50 ans. Déstabilisé par le climat de violence actuel, Benyamin Netanyahou peut de moins en moins compter sur les Etats-Unis, dont l'un des responsables l'a récemment qualifié de "trouillard".

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Le calme est revenu mardi à Jérusalem-Est, mais l’atmosphère reste tendue. Peut-on imputer la réaction en deux temps d'Israel (déploiement de forces armées à Jérusalem-Est et annonce d'un nouveau plan de construction) au seul drame d’Ammunition Hill et à la crise larvée entre Israéliens et Palestiens ?

Frédéric Encel : Non car les projets de constructions dans les quartiers juifs de la Jérusalem-Est annexés n'ont jamais cessé, sous aucun gouvernement. Il s'agit d'une priorité nationale pour les travaillistes autrefois, pour les nationalistes aujourd'hui.

En outre, on ne décrète pas sur un coup de tête un nouveau programme de logements ; en Israël, des commissions administratives et sécuritaires planchent dessus, puis il y a souvent des recours, et enfin seulement un feu vert politique qui, même acquis, peut prendre encore des semaines. Donc le regain actuel de tension n'est pas le moteur principal de cette décision. Quant au déploiement de forces de police des frontières, et pas seulement dans cette zone sensible, il est fréquent.

Les Etats-Unis ont une nouvelle fois condamné les projets de construction du gouvernement israélien et la diplomatie américaine ne mâche plus ses mots pour qualifier le comportement de Benyamin Nétanyahou, trop lâche pour entrer en guerre, préoccupé seulement par les échéances électorales et prêt à aucun compromis en direction de la Palestine. La réaction israélienne est-elle également imputable au changement de politique américaine au Moyen-Orient ?

Obama déteste Netanyahou. Les deux chefs de l'exécutif sont arrivés concomitamment au pouvoir début 2009 et, immédiatement, ce fut la brouille : le premier reproche au second de n'avoir jamais vraiment accédé à ses demandes sur les nécessaires compromis pour parvenir à la paix avec les Palestiniens, Netanyahou reprochant à Obama son manque d'empathie et de compréhension à l'égard de l'Etat juif, notamment s'agissant de ce que le premier ministre israélien affirme percevoir comme des menaces mortelles, telle la bombe iranienne.

De fait, l'homme Obama aura été moins proche d'Israël que ses deux prédécesseurs immédiats, mais pas sa diplomatie ; après tout, jamais en six années d'exercice du pouvoir il n'a fait voter les Etats-Unis ou leurs alliés contre l'Etat hébreu à l'ONU, et il ne s'est même jamais abstenu ! Et puis dans quelques jours, les midterm verront probablement les Républicains reprendre le Sénat, une chambre déjà très favorable au gouvernement israélien. Toujours faible en fin de second mandat, un président américain devient tout à fait "démonétisé" s'il ne dispose même plus du soutien du Congrès, et du Sénat en particulier. Netanyahou, excellent connaisseur de la vie politique US, le sait fort bien.

Le premier ministre israélien, a refusé mercredi 29 octobre toute concession sur Jérusalem-Est, malgré des critiques américaines contre sa personne et sa politique de colonisation. Isolé, Benyamin Nétanyahou est-il capable de prises de position plus bellicistes contrairement à ce que croit la démocratie américaine ? Pour renforcer ses bases politiques ?

Tout dépend de ce que vous appelez "bellicistes". Si vous pensez à une offensive contre l'Iran, par exemple, je n'y crois pas un seul instant. Vous savez, autant des gouvernements hébreux ont pu mener des politiques intransigeantes sur le dossier palestinien, autant ils s'abstiennent de coups d'éclat sans en référer au grand allié américain.

Cela dit, ces dernières années, si la diplomatie israélienne a paru très suractive, très décomplexée - y compris  vis à vis de Washington - c'est sans doute le reflet d'une réussite économique et technologique considérable, et, parallèlement, d'une ouverture sur des puissances importantes sinon émergentes que sont la Russie et l'Inde.

Ecoutez les discours de matamore du puissant ministre russophone Avigdor Lieberman ; on a l'impression que demain, l'Etat juif pourrait substituer à l'alliance américaine une alliance russe ! Néanmoins, soyons clairs : même avec les coudées plus franches vis à vis de Washington que dans les années 1970-90, les Israéliens demeurent prudents et fidèles sur l'essentiel.

Le "lien incassable" entre États-Unis et Israël est-il rompu pour la première fois ou cela c'est-il déjà produit entre les deux puissances alliées ? Les relations peuvent-elles se détendre ? A quelles conditions ?

Certains "enterrent" régulièrement la relation privilégiée Israël/Etats-Unis : chute de l'URSS (1990-91), mésentente Bush père/Shamir (1988-92), échec des accords d'Oslo et arrivée de Sharon au pouvoir (2000-2001), pressions d'Obama (depuis 2009), etc.

Or jamais depuis au moins la guerre du Kippour de 1973 les rapports bilatéraux ne se sont sérieusement dégradées, et, au fond, bien rares sont les véritables pressions américaines sur l'Etat juif. Là encore, la relation survivra au duel Obama/Netanyahou, car les liens sociétaux, institutionnels, militaires, mémoriels, religieux, économiques et technologiques constituent une tresse extrêmement solide. Néanmoins, soyons clairs ; les Israéliens - de l'homme de la rue au diplomate - ne seront pas fâchés de voir Obama achever dans deux ans ses mandats...

La Suède est devenue le premier pays membre de l’Union européenne à reconnaître l’Etat de Palestine.  L'Etat israélien pourrait-il se retrouver isoler sur la scène internationale si Mahmoud Abbas obtenait l'an prochain une reconnaissance pleine de l'ONU pour la Palestine ?

Oui et non. Il faut tout de même se souvenir qu'une grosse centaine de pays avaient déjà reconnu la Palestine lors de la proclamation d'indépendance d'Alger, en novembre 1998, par Arafat ! Depuis, d'autres ont rejoint cette majorité d'Etats, notamment en 2012 lors de la reconnaissance de la Palestine par l'Assemblée générale des Nations unies comme Etat non membre de l'ONU. Or sur le terrain, ce fait n'a rien modifié, et ce n'est pas la Suède, nain diplomatique au Proche-Orient, qui va changer la donne.

En revanche, si le processus de paix demeure enlisé, et si le gouvernement Netanyahou reste figé sur une ligne jugée attentiste voire négative par la plupart des chancelleries, celui-ci pourrait en effet se voir isolé. Car comme membre de plein droit de l'ONU, la Palestine même non souveraine sur le terrain disposerait de prérogatives potentiellement efficaces contre Israël, notamment juridiques. 

Est-ce pour cela que le gouvernement hébreu a accepté de reprendre les négociations en novembre après les avoir interrompues en avril ? C'est probable.

Propos recueillis par Franck Michel / sur Twitter

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