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Référendum sur le Brexit, élections en Espagne, bras de fer entre l'Allemagne et la BCE : l'Europe face à la semaine de tous les dangers
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Tournant critique

Référendum sur le Brexit, élections en Espagne, bras de fer entre l'Allemagne et la BCE : l'Europe face à la semaine de tous les dangers

Référendum sur le Brexit, jugement de la Cour constitutionnelle allemande sur le rachat de titres de dette par la BCE, élections espagnoles : les résultats de ces échéances cruciales pourraient sérieusement menacer la stabilité politique et économique de l'Union européenne. Chacun de ces dossiers témoigne de la profonde déligitimation dont souffre l'Europe et dont il faut s'inquiéter.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Cette semaine auront lieu des échéances cruciales pour l'avenir de l'Union européenne : jugement de la Cour constitutionnelle allemande sur le rachat de titres de dette par la BCE, référendum sur le Brexit, élections espagnoles. Au-delà des conséquences techniques immédiates, en quoi les résultats de ces différentes échéances pourraient-ils sérieusement menacer la stabilité politique et économique de l'Union à moyen/long termes ?

Alexandre Delaigue : La vraie combinaison inquiétante est la Cour constitutionnelle et le référendum britannique. Si la Cour constitutionnelle allemande déclare que les opérations d’OMT de la Banque centrale européenne sont contraires à la Constitution, la Bundesbank pourrait devoir sortir de ces opérations, menaçant ce dispositif dont le déclenchement est considéré comme ayant arrêté la spirale de crise dans la zone euro. Au minimum, cela contraint la capacité de la BCE à mener ces opérations en cas de problèmes.

Un vote de sortie de la Grande-Bretagne créerait, de son côté, pas mal d’incertitudes sur le sort des banques, étant donné le poids de la place financière de Londres. Toute une série d’opérations financières reposent sur les "petites lignes" des contrats : ces conditions qui précisent que telle transaction est compatible avec la réglementation financière européenne pourraient être mises en cause si brusquement la Grande-Bretagne ne se soumet plus à cette réglementation. Cela peut sembler obscur mais ce sont ces petites conditions qui ont causé l’arrêt brutal des marchés monétaires pendant la crise de 2007. Or les banques sont déjà en situation fragile. Donc une combinaison de BCE dont les moyens d’actions sont réduits + Brexit peut être dangereuse.

L’élection espagnole est moins déterminante, mais rappelle la crise de légitimité des partis traditionnels dans les pays européens, mais également que la crise est loin d’être terminée.

Christophe Bouillaud : Les résultats de ces différentes échéances ne nous sont pas connus, mais il faut souligner qu’il n’y a ,en réalité, aucun drame à attendre de l’issue que la presse européenne présente généralement comme des issues négatives de ces échéances. Si une majorité de Britanniques votait pour le Brexit – ce qui à mon avis est devenu très improbable suite à l’émotion suscitée par l’assassinat d’une députée travailliste pro-européenne  le statut du Royaume-Uni ne serait pas si difficile à négocier. Ce ne serait pas "la fin de la civilisation occidentale" comme s’en est inquiété Donald Tusk, le président du Conseil européen. Contrairement à ce que Merkel et Macron racontent pour effrayer un peu plus l’électeur britannique, on saurait bien négocier un statut ad hoc, avantageux pour les deux parties, le Royaume-Uni et le reste de l’Union européenne. Les diplomates savent faire. On fait dans cette affaire comme si la Suisse, l’Islande ou la Norvège n’existaient pas, et n’étaient pas des pays en réalité parfaitement intégrés à l’économie européenne et mondiale.

Si la Cour constitutionnelle allemande critique le rachat de dette par la BCE, il y a fort à parier - à se rappeler ses jugements précédents (Maastricht et Lisbonne en particulier) - qu’elle le fasse de façon telle à permettre à l’euro de  continuer à subsister.

Enfin, il ne faut pas oublier que quel que soit le vainqueur des élections espagnoles, il s’agira d’un parti européiste : c’est évident pour le PP, le PSOE ou bien Ciudadanos, mais on oublie aussi un peu vite - quand on s’inquiète - que Podemos et son allié de gauche sont aussi des partis européistes. Podemos et Cie, ce ne sont les communistes "staliniens" du KKE grec ! Bref, du point de vue technique, il ne faut pas exagérer les dangers.

Par contre, ce qui se trouverait éventuellement en cause à travers les résultats que semble tant craindre la grande presse européenne, c’est la légitimité des élites qui ont gouverné l’Union européenne jusqu’ici, et par contrecoup, si ces élites ne veulent pas céder la place ou changer de politique européenne, c’est la légitimité même de l’Union européenne qui se trouverait mise en cause. Nous n’en sommes pas encore là, la stabilité politique et économique à moyen/long termes peut être sauvée si des sérieuses corrections de trajectoire sont effectuées.

Selon un récent rapport du FMI (voir ici), la zone euro est à un tournant critique. Le FMI recommande notamment une politique centralisée de soutien à la demande et un plus grand partage des risques. Pourquoi le consensus intellectuel sur les politiques à mener pour relever l'Europe économiquement et susciter l'adhésion des populations ne se traduit-il pas en réformes concrètes ?

Alexandre Delaigue : Les processus de décisions européens ne sont pas très efficaces pour traiter ce genre de situation, tout simplement. Cela dit, les recommandations du FMI sont les mêmes que depuis bien longtemps. On aurait pu lire les mêmes l’an dernier, il y a deux ans… Si on voulait résumer, les différents pays européens font des politiques nationales sans se préoccuper de l’impact que cela aura sur les autres, se contentant de discours moralisateurs lorsqu’il s’agit de parler du reste du monde. L’Allemagne vertueuse ou dictatoriale, les pays du Sud de l’Europe, victimes ou dépensiers systématiques… Mais cette approche par pays est ce qui apparaît à chaque problème. L’approche est la même pour la gestion de la crise des réfugiés, par exemple.

Il ne faut pas être entièrement négatif. Au delà des grandes propositions macroéconomiques, dans l’ensemble, la BCE fait ce qu’elle peut ; la politique budgétaire est moins restrictive qu’elle était ; et l’idée maintenant est d’essayer de faire fonctionner l’Union bancaire, un sujet technique qui ne fait pas les gros titres, mais qui est le plus important. De ce point de vue, les choses évoluent dans la bonne direction, même si on pourrait espérer que cela aille plus vite.

C’est la même chose pour la principale source de déséquilibres, le sous-investissement des entreprises et la stagnation salariale en Allemagne, deux choses qui ont tendance à se réduire petit à petit.

Christophe Bouillaud : Il me semble que le blocage tient actuellement à l’absence en Allemagne d’alternative au "merkelisme" et au "schaubelisme" qui lui est associé, à moins que cela ne soit l’inverse (qui inspire à l’autre son intransigeance ?). Les dirigeants de la  principale puissance de l’Eurozone refusent tout changement massif de trajectoire économique chez eux et en Europe, alors même qu’ils commencent à se faire sérieusement rabrouer par une partie de leurs pairs, les dirigeants italiens en particulier. Les dirigeants allemands sont d’autant moins enclins à bouger qu’ils bénéficient en Allemagne du quasi-plein emploi, de comptes publics en ordre, qu’ils souffrent déjà des prémisses d’une bulle immobilière sans précédent outre-Rhin, et que la force électorale qui semble très dynamique en ce moment, l’AfD (l’Alternative pour l’Allemagne), réclame encore moins de solidarité financière entre Européens que celle qui existe déjà. Il faut aussi ajouter que, du point de vue parlementaire, le SPD, en s’alliant avec die Linke et les Verts, aurait pu tenter la révolution de palais contre Angela Merkel,  la "défiance constructive" prévue par la Constitution allemande, mais que ce parti est lui-même en pleine déshérence. Il n’y a pas qu’en France où le socialisme démocratique est en pleine crise… 

Qui sont les responsables politiques européens qui ont le pouvoir de réformer, relégitimer et "démocratiser" l'Union ? Quel intérêt ont-ils à ne pas agir en ce sens ? 

Alexandre Delaigue : Personne n’a vraiment intérêt à proposer des évolutions en Europe dans le climat actuel ! Qui peut avoir envie d’aller proposer de réformer les traités et de soumettre cela à référendum dans tous les pays membres ? Il y a des tas de propositions de réformes pour démocratiser l’Europe. Toutes sont contradictoires avec les opinions publiques nationales. L’Europe a toujours été un projet élitiste plus que populaire, et c’est encore plus le cas maintenant. La solution consistant à faire le gros dos en attendant des jours meilleurs peut sembler frustrante mais est probablement le mieux qu’il est possible de faire en ce moment.

Christophe Bouillaud : Dans le système institutionnel actuel de l’Union européenne,  il n’y a pas mille personnes concernées. Il y a les dirigeants de la BCE, qui globalement font le maximum. Il y a le collège des Commissaires dirigés par le très ambigu Jean-Claude Juncker. Et enfin, il y a les exécutifs des quatre grands pays de l’Ouest européen : Allemagne, France, Royaume-Uni, et Italie. D’évidence, que ce soit avec ou sans Brexit, il ne faut pas compter sur le Royaume-Uni pour nous tirer d’affaire. Il reste donc l’Allemagne, la France et l’Italie. Seule l’Italie possède encore une vraie tradition partisane européiste, dont Matteo Renzi représente l’ultime avatar. En France et aussi en Allemagne, les faux semblants dominent. En effet, si les dirigeants de ces pays n’agissent pas, c’est qu’ils sont trop heureux de rester dans l’entre deux actuel. Ni en France, ni sans doute en Allemagne, ni même en Italie, les dirigeants ne peuvent en effet demander à leur peuple d’aller vers le fédéralisme.

D’un point de vue plus quotidien, la situation actuelle qui privilégie dans la gouvernance européenne les exécutifs nationaux est bien trop satisfaisante pour eux pour qu’ils veuillent se soumettre de leur plein gré à un pouvoir fédéral et démocratique au niveau européen. Ils en voient d’ailleurs déjà les résultats avec le pouvoir de la BCE, pouvoir fédéral non démocratique, mais pouvoir fédéral tout de même. Il reste ce qu’on pourrait appeler le coup de force démocratique par le haut. Jean-Claude Juncker, par toute son histoire, n’est d’évidence pas l’homme qui fera l’Europe fédérale ou la démocratisera vraiment. Il est encore possible que l’ancien responsable du Luxembourg, ce petit pays qui a tant profité de l’Union, cède la place avant la fin de son mandat pour que le Parlement européen et le Conseil européen puissent attribuer la présidence de la Commission à une personne bien plus décidée que lui à obliger l’Union à avancer. Cela supposerait, certes, un accord des Etats et une majorité différente au Parlement européen, mais pourquoi pas ? Après tout, si les eurodéputés sentent qu’il s’agit de la seule manière de sauver leur propre avenir de députés, pourquoi n’agiraient-ils pas comme l’ont fait les banquiers centraux sous la direction de Mario Draghi ? Idem pour les Etats, tout au moins la majorité d’entre eux qui voudraient sauver l’Union. Avec un tel changement de personne, en choisissant enfin pour diriger la Commission un leader prêt à faire bouger les choses, l’Union européenne se donnerait une petite chance de remettre à plat ses politiques. En dehors de cette hypothèse, très improbable il est vrai, il faudra attendre le résultat des élections française et allemande de 2017… 

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