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Red Pill, le documentaire qui fait rager les féministes tout en mettant le doigt sur l’une des clés ignorée de l’évolution des électorats occidentaux
©Bac Films

Masculinisme

Red Pill, le documentaire qui fait rager les féministes tout en mettant le doigt sur l’une des clés ignorée de l’évolution des électorats occidentaux

Red Pill a défrayé la chronique en décrivant le combat des groupes masculinistes, qui s'opposent frontalement aux discriminations contre les hommes dans la société contemporaine. Un féminisme inversé, en quelque sorte...

Peggy Sastre

Peggy Sastre

Peggy Sastre est écrivaine et traductrice. Elle est l'auteure de "Ex Utero : pour en finir avec le féminisme" et de "La domination masculine n'existe pas".

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Atlantico : Aux Etats-Unis, un reportage intitulé The Red Pill,  qui décrit la montée des courants masculinistes a provoqué un vif débat. Il s'agit de mouvements considérant que l'homme est attaqué par le modèle social dominant, en particulier par le féminisme. Qu'est-ce qui explique l'apparition de ce courant dans la vie politique contemporaine ?

Peggy SastreL'air du temps, comme dirait l'autre, et son goût pour les idéologies identitaires, elles-mêmes très friandes des «modèles sociaux dominants» qui, dès qu'on creuse un peu, se révèlent pas mal contradictoires les uns par rapport aux autres en particulier, et vis-à-vis de la logique en général. Lorsqu'on creuse davantage, on s'aperçoit que ces gros méchants soigneusement mal définis (si vous ne savez pas, dites «systémique») dont le centre est partout et la circonférence nulle part servent davantage à colmater et souder des communautés qu'à permettre un quelconque changement relativement conséquent et opérant (ce qui exige d'observer et de comprendre la réalité pour réussir à la modifier). A ce titre, les masculinistes ne font que recycler les recettes qui marchent : se déterminer une identité, y accoler deux trois caractéristiques parlantes (au-delà, vous perdez votre auditoire) et distordre le réel en tous sens pour prouver qu'elles sont persécutées partout, tout le temps, toujours. On reste dans le narcissisme victimaire, soit le degré 3e sous-sol de la pensée.

Après, il faudrait aussi voir si les mouvements masculinistes gagnent réellement en force ou si c'est une illusion visuelle, un effet de contraste –comme ce qui peut se passer avec le fondamentalisme religieux, qui progresse bien moins vite que le sécularisme et l'athéisme. Mais ce documentaire (que je n'ai pas encore vu) m'interpelle beaucoup. C'est peut-être bidon, mais si le projet de la réalisatrice est tel qu'il est présenté –une confrontation entre idées reçues et réel–, il mérite déjà un bon paquet de louanges.

En quoi est-ce que ces revendications ou angoisses révélées par la montée de ces mouvements peut être une des explications du vote des "white trash" pour Trump ?

Pour le coup, il faut aussi faire attention aux généralisations et aux simplifications, car beaucoup de riches ont voté pour Trump, et aussi beaucoup de femmes –chez les blanches, il obtient 53% des suffrages. Le moteur féminin des conservatismes et des « réactionnarismes » est d'ailleurs lui aussi très mal analysé. Rien que sur l'avortement et les droits reproductifs, les femmes s'y opposent encore plus que les hommes, de la même manière que ce sont avant tout des femmes qui vont en conspuer d'autres pour leur « vie dissolue » etc. Dépeindre le conflit entre valeurs de gauche et valeurs de droite en guerre des sexes est extrêmement simplificateur, et même tout à fait fallacieux, tant les conflits intrasexuels y jouent des rôles conséquents. Plein de femmes ont été définitivement dégoûtées par les sorties de Trump sur « les chattes à attraper », mais il y en aussi plein d'autres qui ont trouvé cela super séduisant – enfin un mec, un « vrai », comme « on n'en fait plus ». Cela étant dit, une grosse composante de l'attrait que Trump (à l'instar d'autres illibéraux contemporains) relève d'une réaction assez basique, et pour le coup très facilement compréhensible, à la suffisance morale qu'expriment énormément de « progressistes » (je mets des guillemets, car sur pas mal de sujets, notamment relatifs aux sciences et aux technologies, ils ne le sont vraiment pas) et aux situations de terrorisme intellectuel qu'ils peuvent produire. Les extraits du documentaire où l'on voit la censure féministe en action sont à mon sens aussi parlants que terrifiants, surtout quand vous êtes un tantinet attaché à la liberté d'expression. Donc que le trumpisme révèle des angoisses –l'une des plus primordiales étant raciale et raciste– de gens déboussolés par la complexité du monde sur lesquels les promesses et les recettes miracle d'un charlatan marchent du feu de dieu, oui, bien sûr. Mais qu'on ne minimise pas l'esprit de contradiction électoral, cette espèce d'effet de soupape qui aura lui aussi contribué au phénomène, et qui révèle par la même occasion les errements de la « bien-pensance » et du « politiquement correct ».

Entre le fantasme d'une virilité brutale renvoyée par de nombreuses productions sociales et la critique de la masculinité par le féminisme, l'homme moderne n'est-il pas perturbé par les injonctions contradictoire que la société lui envoie ?

A mon sens, si cet « homme moderne » existe, il est surtout beaucoup plus perturbé par les dissonances entre sa psychologie, façonnée par des environnements n'ayant plus rien à voir avec le monde contemporain (si vous n'êtes pas un guerrier maasaï), et ce que nos sociétés contemporaines peuvent valoriser. Voilà pour les causes distales. Pour les proximales, m'est avis qu'il ne sert pas non plus à grand chose de faire un tir groupé avec les revendications des masculinistes –rien que celles sur la gestion des divorces, des gardes, des recours en paternité etc. valent sérieusement qu'on s'y penche. Sans même parler de l'évolution du féminisme, parti d'un combat pour l'égalité des droits entre hommes et femmes (auquel je souscris totalement) à « les femmes ont toujours raison », sur lequel je suis bien plus sceptique, pour parler poliment. C'est comme avec Trump et consorts, ce n'est pas parce que les solutions proposées sont atroces que les problèmes ne peuvent pas être réels.

The Red Pill, "la pilule rouge", fais référence à la pilule de Matrix, qui permet de révéler le monde tel qu'il est vraiment. L'homme qui commencerait à regarder le monde sous un angle masculiniste ne pourrait pas voir le monde autrement que comme une succession de discriminations. On retrouve également cette argument de "l'évidence" de la discrimination chez leurs adversaires féministes. Qu'est-ce qui explique cette proximité méthologique? Le masculinisme n'est-il pas en tant que tel une victoire paradoxale du féminisme ?

La blague, c'est que cette métaphore de Matrix est aussi largement reprise dans les cercles féministes (« avant, j'étais aveugle, maintenant je vois! »), un mécanisme d' « épiphanie » qui atteste bien de la religiosité du bouzin, où on ne cherche pas tant à convaincre qu'à convertir. Mais c'est tout le problème des idéologies identitaires, des effets tunnel et des corrélations illusoires qu'elles produisent: forcément, dès que vous vous focalisez sur un truc, vous allez le voir partout, comme lorsque vous avez l'impression que tout le monde sur l'autoroute a la même voiture que vous venez d'acheter ou que vous tombez forcément sur plein de feux rouges ou de métros annoncés à 10 minutes lorsque vous êtes à la bourre. Les univers militants, en général, sont des lieux où l'on n'appréhende le monde que par les micro-perspectives de ses micro-intérêts et où l'on finit, assez inévitablement, à prendre ses biais pour la réalité et à (surtout) vouloir l'imposer à un maximum de monde. Et à structures comparables, il ne faut pas s'étonner que les méthodes soient similaires.

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