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©DENIS CHARLET / AFP

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Reconquête citoyenne : la clé pour rétablir le lien de confiance entre la police et les citoyens

Patrick Visser-Bourdon et Jean-Marie Godard publient "Une vie de flic : Un commissaire de combat" aux éditions Fayard. Le commissaire Patrick Visser-Bourdon fait tout pour rétablir le lien entre police et population afin de ramener le calme et faire respecter la loi de la République. Extrait 2/2.

Jean-Marie Godard

Jean-Marie Godard

Jean-Marie Godard est journaliste depuis 1990. Reporter durant vingt ans au bureau français de l'agence Associated Press, il exerce aujourd'hui sa profession en indépendant et est l'auteur du livre Paroles de flics (Fayard, 2018), une plongée dans le quotidien des policiers de base pour raconter l'humain derrière l'uniforme. Il est également co-auteur, avec Antoine Dreyfus, de La France qui gronde (Flammarion, 2017), road-trip au travers du pays.

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Patrick Visser-Bourdon

Patrick Visser-Bourdon

Patrick Visser-Bourdon est commissaire dans l’Essonne, en banlieue parisienne. Passé par le SRPJ de Versailles, l’antiterrorisme au 36 quai des Orfèvres et la brigade des stupéfiants, il a également été en poste à Calais pendant plus d’un an, où il a piloté le démantèlement de la Jungle fin 2016.

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Rétablir le lien entre les citoyens, la police et l’État, cela passe donc aussi par ce que j’appelle la reconquête citoyenne. Qu’est-ce que cela veut dire ? Pas uniquement faire des descentes en force, mais remettre les services publics, la mairie, les associations, les éducateurs de rue, l’école, et faire travailler toutes les institutions en synergie. La fermeté d’un côté contre les voyous, de l’autre le rétablissement de la République, dans tous les devoirs, mais aussi les droits qu’elle confère aux citoyens. Force est de constater que, au regard de la situation de ces quartiers, les citoyens qui ne demandent qu’à vivre tranquilles sont exclus de ces principes républicains. Ils sont pourtant les premiers demandeurs en matière de sécurité.

Si la « doctrine » de la police de sécurité du quotidien est la bonne –  la majorité des policiers en ont conscience –, cela nécessite donc obligatoirement des moyens conséquents pour que la police et l’ensemble des services publics puissent être visibles et agir. Les seuls services de police qui ont vu une augmentation de leurs effectifs sont dans les quartiers ayant bénéficié de la fameuse appellation «  quartier de reconquête républicaine  » (QRR), autant dire les plus dangereux. C’était crucial et nécessaire. Mais ces quartiers ne sont pas les seuls à connaître de grandes difficultés. Et beaucoup manquent cruellement de moyens. Dans ces endroits-là, on demande donc à la sécurité publique de faire de la PSQ et en même temps des missions de police-secours. Inévitablement, l’une va se faire au détriment de l’autre, puisqu’on demande à des fonctionnaires en nombre insuffisant de démultiplier leurs missions.

Nous ne devons plus tolérer, sans réagir fermement, que des services publics, des écoles, des entrepôts soient saccagés et partent en fumée, comme c’est trop régulièrement le cas. Je suis d’ailleurs toujours étonné que les habitants ne se révoltent pas plus contre ces destructions. Même si, comme à Villeneuve-Saint-Georges, des collectifs de femmes patrouillent le soir en contact avec les jeunes du quartier, pour limiter les incidents et les troubles.

La PSQ, cela consiste à organiser des réunions d’information avec les habitants, à mener des opérations de prévention devant 200 personnes âgées pour leur expliquer les risques d’arnaque, menée parfois par de faux policiers, de faux agents d’EDF, qui trompent les gens pour mieux s’introduire chez eux.

La police de sécurité du quotidien, c’est aussi recevoir nos concitoyens dans les commissariats, comme je le fais, discuter pendant une heure dans mon bureau avec cette mère désespérée qui vient me voir parce que son fils de 14 ans ne va plus au collège, n’écoute plus rien, et glisse doucement dans la petite délinquance en devenant guetteur, petite main qui fait la surveillance pour un réseau. Ces adolescents passent parfois complètement sous le radar et ne sont pris qu’à l’occasion du premier gros délit. Les parents sont dépassés par un enfant infernal à domicile, qui sème le désordre dans son établissement scolaire et prend avertissement sur avertissement, jusqu’à l’exclusion, puis la déscolarisation au risque de la rue et de ses mauvaises rencontres.

Cela peut être beaucoup plus pernicieux que ça, avec un engrenage invisible, que personne ne veut ou ne peut voir. Le gamin infernal ne va plus au collège, et parfois cela arrange bien tout le monde. L’institution scolaire est plus calme, le trublion a disparu. Au domicile familial aussi, d’ailleurs, le calme est revenu. Le gamin part en milieu de matinée et arrive le soir, prétextant avoir trouvé un petit boulot tout ce qu’il y a de plus légal. Lorsque sa mère l’interroge sur la paire de Nike qu’il ramène un jour aux pieds, c’est un copain qui les lui a prêtées. Il fait parfois quelques courses pour la maison. En fait, ce gamin fait le « chouf », le guetteur, pour le point de deal local dans un autre quartier que le sien, contre rétribution en liquide. La spirale vers la délinquance est enclenchée.

La police de sécurité du quotidien, c’est écouter, savoir que tel appartement est squatté, qu’il y a des va-et-vient incessants. Découvrir, après enquête discrète, qu’une fugueuse de 16 ou 17 ans a été prise sous l’aile d’une petite frappe du quartier. Et que, dans ce squat, il la loge et la nourrit contre des passes. Ça s’appelle la prostitution casse-croûte. Il faut alors d’urgence monter une opération de police pour la sortir de là et procéder à des interpellations, en premier lieu à celle de son proxénète.

La police de sécurité du quotidien, c’est aussi avoir une connaissance fine des quartiers sensibles de sa circonscription, et renouer le dialogue, le travail en commun, avec l’Éducation nationale et les établissements scolaires de la ville ou du quartier. Par exemple, connaître les rivalités entre cités, les bandes, dont les règlements de compte sur le parvis d’une gare, dans un bus ou devant les grilles du lycée font parfois la une de l’actualité.

Ainsi, il m’arrive de conseiller tel proviseur, tel directeur, sur la composition d’une classe, afin d’éviter qu’un jeune garçon se retrouve avec tel autre, d’un quartier différent et d’une bande rivale. Dans le cas contraire, c’est l’assurance d’avoir des problèmes et des risques de violence au sein même du collège ou du lycée.

La police de sécurité du quotidien, c’est, là encore avec les équipes éducatives, lutter contre le harcèlement à l’école. Quitte, lorsque la situation devient infernale pour un élève, à gérer avec le rectorat et d’autres établissements son extraction du lieu où la vie lui est devenue impossible, pour le placer dans une autre école. Certains pourront considérer qu’il s’agit d’un abandon, d’un renoncement, qu’on laisse le terrain aux fauteurs de troubles. Je ne suis pas dans les solutions faciles, les « y a qu’à ». Mon travail consiste aussi à m’adapter au terrain. Le harcèlement, c’est pernicieux, difficile à prouver juridiquement. Si je sens que la situation devient trop problématique, que les parents et l’enfant sont à bout, mais qu’une procédure prendra des mois, que faire en attendant ? Renvoyer celui ou celle qui souffre vers son école, la peur au ventre chaque matin, avec en plus les risques de représailles possibles ? Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura aucune poursuite. Mais j’aurai déjà mis la victime à l’abri.

Plus largement, si l’intervention de la police demeure un sujet tabou pour certains membres du corps éducatif, des partenariats se nouent localement entre les commissariats et les établissements scolaires. Parce que la violence de la société y pénètre désormais. La police doit pouvoir intervenir lorsque certaines limites sont franchies. Qui peut tolérer, comme le 18 octobre 2018, qu’un élève de 16 ans, à Créteil, braque une arme sur la tête de son enseignante pour exiger d’être inscrit présent alors qu’il n’avait pas assisté au cours? Même s’il s’agissait pour finir d’un pistolet à billes airsoft – qui peut toutefois occasionner des blessures lors d’un tir à bout portant –, c’est pour moi la pire des choses de voir des gamins dans une classe menacer un professeur avec une arme. La police ne devrait jamais avoir à intervenir dans une école. Comme il ne devrait pas y avoir de vigiles dans les hôpitaux. Car cela signifie que le proviseur, l’enseignant, le médecin ne sont plus en capacité de faire face à la situation. C’est un échec, pour eux comme pour nous tous.

La police de sécurité du quotidien, c’est aussi une présence dans les commissariats, pas pour des tâches administratives, mais pour recevoir cette femme qui vient porter plainte parce que son mari ou son compagnon l’a frappée. Et ne pas se contenter de recueillir la plainte.

Il faut travailler sur la situation des femmes battues en développant des liens avec les associations, les psychologues, les centres d’accueil. Cela nécessite d’anticiper les choses pour aider au mieux une victime à préparer son départ du domicile conjugal, et ce pour prévenir tout autre fait dramatique. Lorsque, dans un couple, les coups commencent à partir, qu’il y a appel à la police, plainte, garde à  vue du conjoint violent, qui ne sera pas forcément incarcéré, la situation peut se révéler très dangereuse. La vie commune va devenir très compliquée, voire impossible. La victime est en danger et nous n’avons que peu de leviers, car l’expulsion du domicile, le placement en détention et la teneur des poursuites dépendent de la justice, pas de nous.

Un exemple : lorsque nous sommes appelés pour des violences conjugales, nous intervenons systématiquement. Monsieur est placé en garde à vue, madame porte plainte. Il s’agit d’une gifle ou deux, dans un premier temps. L’homme reconnaît les faits, dit qu’il regrette. Nous avisons le magistrat de permanence. Il s’agit d’une première fois, et la décision tombe : on ne fera qu’un simple rappel à la loi. L’homme ressort et rentre chez lui retrouver celle qui a déposé plainte contre lui… On imagine avec quelle violence se passent les retrouvailles. Le problème se situe à ce niveau. Il faut être en mesure d’aider la victime à avoir un point de chute.

Il arrive aussi régulièrement que, passé le moment des coups, de la tension, alors que le mari violent n’est pas encore sorti du commissariat, ce soit la victime elle-même qui se présente à nouveau à nous pour demander à retirer sa plainte : « Je voulais juste lui donner une leçon. Mais, dans le fond, il n’est pas méchant. » Que peut la police, dans ces situations-là, qui ne sont pas rares, si la justice, derrière, ne suit pas, si le procureur de la République décide de ne pas poursuivre ?

Ce qui est important, essentiel, c’est le suivi. Ne pas renvoyer la victime chez elle et passer à autre chose. Dans 80% des cas de premières violences conjugales, il n’y a pas de contrainte, pas de prison demandée – ou alors il s’agit seulement de sursis. Il y a parfois une mesure d’éloignement, encore faut-il qu’elle soit respectée.

La police de sécurité du quotidien, cela doit être une implication de tous les jours sur le terrain. Nous devons faire partie du paysage. C’est notre seule force. Comme la justice en France qui devrait, je le crois, s’inspirer de la justice néerlandaise (que je connais bien), pour non pas « fermer les prisons », car il s’agit d’un paravent idéologique, mais multiplier les petites peines et de manière rapide (le temps de la décision comme toujours, comme pour la police). Il faut peut-être aussi plus expliquer à la population les missions de la police et de la justice, et accepter la responsabilité des actes, et des erreurs, plutôt que se renvoyer chacun la balle. D’ailleurs, il y a aux Pays-Bas un ministère de la Sécurité et de la Justice. Nous en sommes loin.

Dans les banlieues, il faut s’impliquer, comme le prof s’implique dans son métier, comme les pompiers ou les personnels des urgences s’impliquent dans leur mission. En fait, on a affaire à de multiples professionnels éducateurs, policiers nationaux, assistantes sociales, policiers municipaux. Mais il est très difficile de coordonner toutes ces institutions, car, trop souvent, chacune a sa propre logique et agit dans son domaine sans que les autres parties soient au courant de ce qui a été fait.

Il manque un partage, une mise en commun des informations.

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Extrait du livre de Patrick Visser-Bourdon et Jean-Marie Godard, "Une vie de flic: Un commissaire de combat", publié aux éditions Fayard

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