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A quel point sommes-nous tenus par la solidarité européenne sur les enjeux énergétiques ?
A quel point sommes-nous tenus par la solidarité européenne sur les enjeux énergétiques ?
©Ina FASSBENDER / AFP

Crise énergétique

Rationnements de gaz : à quoi devons-nous vraiment nous attendre pour les mois à venir ?

Alors que l’Allemagne annonce des mesures qui ressemblent de plus en plus à un rationnement du gaz, les Français pourront-ils échapper aux risques de pénurie énergétique ?

Damien Ernst

Damien Ernst

Damien Ernst est professeur titulaire à l'Université de Liège et à Télécom Paris. Il dirige des recherches dédiées aux réseaux électriques intelligents. Il intervient régulièrement dans les médias sur les sujets liés à l'énergie.

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Atlantico : L’Allemagne vient de prendre une décision qui la rapproche un peu plus d’un rationnement de gaz, qu’est-ce qui concrètement a été décidé ?

Damien Ernst : L’Allemagne est dans une situation d’alerte et n’est plus loin de mettre en place une politique de rationnement. On va voir exactement quels schémas seront mis en œuvre mais il est très probable que cette situation va les obliger à couper l’approvisionnement de clients non prioritaires, à savoir des industriels.

Le ministre de l’Economie a déclaré espérer que le rationnement n’arriverait jamais mais qu’il ne fallait rien exclure. Quelles sont les menaces qui pèsent sur l’Allemagne dans les mois à venir ?

Il faut bien comprendre que le rationnement, dans nos systèmes, va engendrer une diminution de la consommation. On voit déjà qu’au niveau industriel, à l’échelle de l’Europe, la consommation a baissé de 10 à 20%, à cause des usines qui ont fermé ou diminué leur niveau de production. De plus, il est possible qu’à un moment donné, les marchés fonctionnent moins bien. Si une usine pense avoir un contrat fixe pour son gaz mais que celui-ci ne peut arriver puisqu’il n’a pas été livré par la Russie, l’usine pourrait pomper sur les réseaux de gaz sans que quelqu’un ait payé ce gaz. Si on pompe plus de gaz que ce qui est disponible, cela peut conduire à un déséquilibre entre l’offre et la demande.

Prenons un pays comme la Belgique ou la France. Les terminaux LNG sont très bien connectés avec les autres nations européennes. Il y aura donc toujours plus de flux physiques que la consommation du pays. Si une entreprise se fournit chez un fournisseur qui n’a pas acheté assez d’électricité sur les marchés, elle pourrait se servir du gaz à destination de l’Allemagne. Pour éviter ces problèmes, il faudrait organiser un rationnement au niveau européen. L’Allemagne, qui est mal connectée, risque donc d’être particulièrement touchée en cas de manque d’approvisionnement.

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Face au manque de gaz, certains pays européens pourraient être tentés de rouvrir certaines usines à charbon. Est-ce vraiment une possibilité à prendre en compte ?

L’Allemagne va rouvrir 10 GW de centrales qui fonctionnent au charbon. D’autres pays devraient suivre. C’est malheureux pour l’environnement mais les pays européens auraient tout intérêt à rouvrir ces centrales le plus vite possible, de manière à remplir les réserves de gaz et en consommer le moins possible.

Et sur l’Europe plus largement ?

Je pense que les pays européens vont suivre cette direction. Il faut être réaliste, ce n’est pas deux ans de consommation de charbon en plus qui changera grand chose pour l’avenir de la planète. La priorité des gouvernements européens sera d’assurer suffisamment d’énergie bon marché, ce qui est une tâche très difficile. Le recours au charbon est donc indispensable pour les citoyens, nos industries, mais aussi pour l’Ukraine.

Qu’en est-il de la situation française ?

En ce qui concerne la France, la situation n’est pas reluisante non plus. Il va falloir importer de l'électricité produite par du fossiledepuis d’autres pays, ce qui conduira à une augmentation des prix de l’énergie, même s’il ne devrait pas y avoir de coupures d’électricité.

Il reste quatre centrales au charbon et je pense qu’il ne faudrait pas les fermer. Une centrale a fermé en 2021 et il faudrait idéalement essayer de la relancer.

En cas de rationnement, qui sera privilégié : les ménages ou l’industrie ?

Les ménages devraient être privilégiés, même si les choses peuvent encore changer. Ensuite, il existe certaines industries sensibles qui ne peuvent pas se permettre de voir leur approvisionnement en gaz coupé. À ma connaissance, c’est la première fois qu’un tel plan de rationnement est mis en œuvre pour le gaz.

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Les industriels commencent d’ores et déjà à se plaindre que le gouvernement semble avoir choisi le camp du pouvoir d’achat des ménages au risque de menacer la survie d’un certain nombre d’entreprises. Ont-ils raison ?

Je pense que d’un point de vue politique, dans la gestion de cette crise, les entreprises ont été fortement oubliées. Elles en souffrent énormément. Les conséquences seront une baisse de l’activité industrielle puisque les entreprises ne savent plus produire avec des prix du gaz aussi élevés. Les conséquences pour la société risquent d’être catastrophiques.

Est-ce une logique trop court-termiste ?

Cette solution est bien évidemment court-termiste mais aussi électoraliste. À un moment donné, il faudra faire un choix. Ce qui est certain, c’est que le fait de couper le gaz pour les ménages est très compliqué. De nombreuses personnes ne pourraient plus cuisiner, ne pourraient plus se chauffer …

Je pense que nous devons faire des campagnes de sensibilisation massives dans le but de consommer moins de gaz. L’objectif est de commencer à faire des réserves de gaz au plus vite. Il faut trouver du gaz LNG sur les marchés étrangers, signer de nouveaux contrats … Les Allemands ont fait venir des bateaux pour faire office de terminal LNG flottant,ce qui leur donnera une capacité d'importation de LNG d'environ 300 TWh par an. Ce n’est pas énorme mais cela représente quand7/8% de la consommation totale de l'Europe en gaz.

A quel point sommes-nous tenus par la solidarité européenne sur ces enjeux ?

En cas de problème de sécurité de l’approvisionnement, le droit des États passe avant le droit européen. C’est ce qui fait peur à l’Allemagne. Si la situation s’aggrave, il serait très difficile de savoir ce qui va se passer, ce qui complique encore plus la situation. En plus, il y a une certaine animosité des pays européens envers l’Allemagne, qui a dicté la politique énergétique européenne et qui est responsable de cette dépendance beaucouptrop grande au gaz russe.

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