Qui pour traduire la poétesse Amanda Gorman ? Quand la cancel culture s’attaque à la langue | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Société
La jeune poète Amanda Gorman prend la parole lors de l'investiture du président américain Joe Biden, le 20 janvier 2021 à Washington.
La jeune poète Amanda Gorman prend la parole lors de l'investiture du président américain Joe Biden, le 20 janvier 2021 à Washington.
©ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Bonnes feuilles

Qui pour traduire la poétesse Amanda Gorman ? Quand la cancel culture s’attaque à la langue

Jean Szlamowicz publie « Les moutons de la pensée, Nouveaux conformismes idéologiques » aux éditions du Cerf. Intersectionnalité, patriarcat, blanchité, décolonialisme, genre, appropriation culturelle, inclusivisme... Halte à la contagion lexicale ! Par-delà le clivage traditionnel entre progressisme et conservatisme, cette prétendue révolution culturelle ne vise rien moins que l'éradication de la culture commune. Extrait 2/2.

Jean Szlamowicz

Jean Szlamowicz

Jean Szlamowicz est Professeur des universités. Normalien et agrégé d’anglais, il est linguiste, traducteur littéraire et est également producteur de jazz (www.spiritofjazz.fr). Il a notamment écrit Le sexe et la langue (2018, Intervalles) et Jazz Talk (2021, PUM) ainsi que Les moutons de la pensée. Nouveaux conformismes idéologiques. (2022, Le Cerf).
Voir la bio »

C'est l'histoire d'un texte.

Un poème, pour être précis. Il s'appelle The Hill We Climbed et il fut déclamé par son auteur, Amanda Gorman, le jour de l'investiture du président Joe Biden. L'émoi militant ne tarda pas à s'en emparer et à transformer le texte en emblème : il amalgama soudain toutes les causes que l'activisme intellectuel des réseaux sociaux décréta solubles dans l'injonction identitaire. On réclama donc, dans diverses langues et contrées, que son traducteur fût non seulement une traductrice mais possédât un épiderme de la même carnation que l'auteur, qui était une autrice.

Mais Amanda Gorman est-elle afro-américaine ou noire-américaine? Ou noire? Ou racisée? À moins qu'Amanda Gorman ne soit tout simplement elle-même et que la réduire à une étiquette idéologique ne soit justement un acte proche du racisme, niant l'individu pour le ramener à son appartenance pigmentaire. Comme le jeu identitaire s'est prolongé dans la sommation sexuelle, il fallait bien aussi se demander si Amanda Gorman était poète ou si elle était une poète ? ou bien une poétesse ? Le traducteur doit-il être une traductrice ? Mais cette personne susceptible d'être autorisée à traduire un texte doit-elle aussi partager ses goûts, son mode de vie, son âge, son tour de taille ? Pourquoi uniquement son sexe ? Ou sa sexualité, peut-être ? C'est pousser bien loin l'investigation identitaire.

On croyait pourtant bien établi qu'auteur et traducteur ne sont pas les mêmes personnes. Et que traduire c'est toujours, justement, jeter un pont entre deux cultures dissemblables. Le rapport entre les langues est mis en place par les innombrables échanges, la foule des inspirations et des malentendus, des trouvailles et des erreurs, des rencontres et des interprétations dont les traductions sont le lieu toujours mouvant. Traduire consiste à confronter deux langues et deux cultures, voire deux époques : la traduction est fondée sur l'altérité, pas sur l'identité.

De fait, il n'y a pas de fidélité absolue en traduction. Chaque mot y résulte de l'acte d'écriture contrôlé par les décisions du traducteur, véritable auteur du texte final. Et pourtant, le traducteur est un caméléon qui s'adapte à chaque texte qu'il doit traduire. Mais il ne « devient » pas l'auteur car son travail est gouverné par la lisibilité qu'il offre au lecteur, critère ultime de son écriture. Traduire revient toujours à penser simultanément comme l'auteur et comme le lecteur, à peser les contraintes et les résonances de la langue d'origine et de la langue d'arrivée.

Par quelle aberration en vient-on alors à considérer que le traducteur doit avoir le même vécu que l'auteur ? Comment décider de ce qu'est ce vécu ? Par quel cumul de racisme, de sexisme, et d'âgisme radical peut-on décréter que les individus caractérisés par les traits « jeune », « femme » et « noir » possèdent tous le même vécu ? Toutes les jeunes femmes noires ne sont pourtant pas poètes. Et toutes les jeunes femmes noires ne vivent pas dans la même société, n'ont pas la même langue, les mêmes références culturelles, la même classe sociale. Ou bien considère-t-on qu'une jeune Malienne noire, une jeune Américaine noire, une jeune Française noire, une jeune Brésilienne noire seraient interchangeables ? Cette négation de l'existence sociale et individuelle est bien une forme de hiérarchisation identitaire de l'humain sous la forme d'un cloisonnement agressif.

On mesure ce qu'impliquent de telles considérations : la nécessité pour les éditeurs de recruter leurs traducteurs en fonction de critères raciaux et sexuels, d'âge et d'idéologie mais aussi le classement des oeuvres et des auteurs selon cette même hiérarchie. On attend avec impatience que l'on différencie traducteurs juifs et traducteurs aryens, traducteurs réactionnaires et traducteurs progressistes. Certes, on peinera à trouver des traducteurs pour les oeuvres des siècles évanouis, mais pourquoi se soucier de traduire un passé dépassé quand il suffit de confier ces ouvrages à l'oubli ou de les réécrire en les débarrassant de leurs inconvenances ? S'il faut pour traduire partager les convictions et les désirs de l'auteur, va-t-on exiger des lecteurs pareille identification ? Peut-être demandera-t-on bientôt en librairie la preuve raciale que l'on est compatible avec l'ouvrage que l'on veut se procurer ?

(…)

On aura compris que, dans ces débats coupant en quatre les cheveux de l'identité intrinsèque, le maître-mot est devoir. Le traducteur doit être une femme. Le traducteur doit être noir. Les commandements de l'idéologie se passent de démonstration pour imposer le bon plaisir de leur nécessité. La discrimination raciale et sexuelle, au nom même de la lutte contre la discrimination, devient alors la valeur régulatrice d'une entreprise aussi justicière que tatillonne qui décide de classer les personnes selon des catégories imposées. Mais cette conformité à un ordre identitaire n'est plus seulement une fantaisie de radicaux.

En effet, cet omniprésent devoir s'incarne désormais dans des comportements de surveillance idéologique. On a pu voir, en France, une enseignante d'Université qui avait abordé le sujet d'Amanda Gorman en parlant de la traduction comme « terre d'hospitalité » visée sur les réseaux sociaux par ses étudiants et traitée de raciste et de conservatrice diffusant des « immondices ». Prise à partie pour avoir remis en cause la doxa raciale, elle dut soudain se justifier devant des étudiants transformés en accusateurs publics. Cet enthousiasme justicier de la meute, saisie d'une bouffée de délation indignée, envahie par un désir de mise au pilori, guette désormais le moindre de nos propos, publics ou privés. Rappelons, à titre de mise en garde, qu'en Chine, la « Décision du Comité central sur la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne » du 8 août 1966 invitait notamment les étudiants à « une offensive résolue » et « une dénonciation complète » de ceux qu'on considérait comme « contre-révolutionnaires » ou « réactionnaires » ou « bourgeois », notamment sous forme de dazibaos, c'est-à-dire l'affichage des noms des ennemis du peuple — aujourd'hui on fait cela sur Twitter. Les dirigeants maoïstes encourageaient le daming dafang, « libération de la parole » chez les étudiants révolutionnaires, chargés de faire le ménage idéologique contre leurs enseignants. On pourra tirer de cette comparaison historique une récurrence éternelle : l'emploi de la jeunesse, enthousiaste et manipulable, connue outil de prise du pouvoir.

L'irruption de telles problématiques signe l'émergence d'un impératif catégorique identitaire que chacun se voit imposer sans comprendre d'où il provient ni pourquoi il faudrait s'y soumettre. L'omniprésence soudaine de ce soupçon indique clairement ce qui le fonde : la constitution d'un nouvel ordre idéologique. Il est logique que ce vibrant élan réformateur, comme tout mouvement sectaire, s'accompagne des interventions d'une police politique spontanée. C'est d'ailleurs ce zèle moralisant qui signale le malaise qui s'est emparé de la culture et de la langue, des sciences et des rapports sociaux.

Les conséquences du discours dont nous avons tracé les contours conceptuels dans le chapitre précédent ont des conséquences politiques concrètes : on les connaît désormais sous le nom de canal culture.

A lire aussi : Les majuscules, la typographie et la représentation fictionnelle : ces nouvelles cibles de la cancel culture

Extrait du livre de Jean Szlamowicz, « Les moutons de la pensée, Nouveaux conformismes idéologiques », publié aux éditions du Cerf

Lien vers la boutique : cliquez ICI et ICI

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !