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Qui pour payer la facture du Coronavirus ? En France, l'effort, c'est pour les autres...
©ERIC PIERMONT / AFP

Surtitre : Liberté, égalité, chacun pour soi

Qui pour payer la facture du Coronavirus ? En France, l'effort, c'est pour les autres...

Du Medef à Xavier Bertrand en passant par le gouvernement ou la France insoumise, chacun a une idée précise de ceux (les autres) qui devront assumer l'effort. Seul Emmanuel Macron a esquissé lundi soir une timide ébauche de réflexion collective.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : L'affrontement entre le président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux et Xavier Bertrand au sujet de l'augmentation du temps de travail des salariés après la crise du Covid 19 pour relancé l'économie n'a-t-il pas selon vous révélé l'incapacité française à penser le "nous", à trouver des solutions communes sans entrer dans une logique d'affrontement ? Quelles en sont les conséquences ?

Edouard Husson : Emmanuel Macron a esquissé hier soir un discours de rassemblement. C’est fragile car le président de la République a encore beaucoup de chemin à faire pour dire la vérité aux Français. Le chemin vers l’efficacité est beaucoup plus lent que ce qu’il a prétendu. Il a escamoté beaucoup des ratés de ces dernières semaines. il a parlé d’un effort industriel national dont on découvre qu’il est...en marche. Mais laissons au président le bénéfice du doute. Il a prononcé hier le moins mauvais de ses quatre discours successifs durant cette crise. Est-ce que cela sera suffisant pour réconcilier les Français très divisés sous le vernis de l’union nationale? La question, me semble-t-il, est de tenir un discours de vérité. Mais qui y est prêt ? Geoffroy Roux de Bézieux, au lieu de demander à l’Etat de se réformer et de maigrir après une crise qui l’a montré obèse et inefficace, explique aux salariés qu’il faudra travailler plus. Xavier Bertrand reprend de volée le patron du MEDEF et dénonce les logiques comptables, en oubliant que son parti a largement alimenté ce type de logique. On est pris entre ceux qui dénoncent un « libéralisme » imaginaire - alors que les dépenses publiques dans la santé n’ont jamais été aussi élevées, mais pour financer une bureaucratie inefficace au lieu de financer les hôpitaux - et ceux qui dénoncent le manque d’anticipation du gouvernement ou sa mauvaise gestion de la crise mais ne sont pas prêts à s’attaquer aux racines de la crise: l’incapacité à réagir d’une génération de gouvernants qui n’a pas été formée à diriger le pays dans la mondialisation et, il y a peu encore, insultait les Français parce qu’elle avait peur pour sa rente de situation dans un système dont elle profite sans chercher à y faire respecter les intérêts de notre pays. 

Le maire de Nice Christian Estrosi a commandé et fait livré 25 tonnes de matériel à destination du CHU de Nice, une image qui n'est pas sans rappeler la sécession du gouverneur de Californie avec la politique sanitaire du gouvernement Trump. Peut-on faire cette comparaison ? L'incapacité à penser le 'nous' est-elle uniquement française ? 

Il y a une grande différence entre les deux situations. Le gouverneur de Californie a d’abord pratiqué l’anti-trumpisme hystérique de son parti puis il s’est aperçu que le président américain était un véritable leader et fournissait à la Californie tout ce dont elle a besoin. Il a fini par remercier Donald Trump publiquement. Au contraire, le maire de Nice essaie de pallier l’incompétence du gouvernement. Donald Trump parle vraiment aux nom des Etats-Unis et le soutien apporté en particulier à New York et à la Californie est concret et efficace. Dans le cas français, on remarque un énorme décalage entre les mots (« nous sommes en guerre », « unité nationale », « solidarité ») et la réalité d’un Etat qui a empêché ou freiné toutes les initiatives au niveau local, qu’il s’agisse de la fabrication de tests par les laboratoires vétérinaires, du traitement du Professeur Raoult ou des décisions de plus strict confinement prises par telle ou telle mairie. Le « nous » n’a de sens que s’il est vécu, en actes. Les mots s’envolent avec le vent. Emmanuel Macron a eu hier soir un ton un peu plus modeste et il a parlé, par moments, de la situation réelle des Français. Mais c’est encore bien fragile pour susciter un élan national. 

La rupture est-elle consommée entre les politiques des régions périphériques ( comme Xavier Bertrand ou Christian Estrosi ) et le gouvernement ou s'agit-il seulement de posture politique ? Une solution commune peut-elle être envisagée ? 

Il y a eu des moments frappants dans le discours d’Emmanuel Macron: le premier lorsqu’il a plaidé pour des règles de confinement uniforme, faisant allusion à des maires qui avaient élaboré des règles plus strictes... et passant sous silence le renoncement de l’Etat à reconquérir les « territoires perdus de la République » à l’occasion du confinement. Un autre moment qui ne devrait pas passer inaperçu a été l’aveu - contre tous les discours officiels - que tous les enfants n’étaient pas égaux devant l’enseignement en ligne. Il y a bel et bien une fracture numérique dans la société française. Dernier passage à signaler: lorsque le président, emporté dans son élan d’unanimisme, s’est mis à remercier les pays voisins qui avaient accueilli des malades, avouant par la même occasion que l’Etat avait failli à sa mission. Xavier Bertrand et Christian Estrosi nous rappellent, bien sûr qu’il y a un périmètre au-delà duquel l’autorité directe de l’Etat, en période de déclin national, est faible. Cependant le grand défi pour ce gouvernement, s’il se ressaisissait, ou pour un autre, qui surgirait de la crise, sera de panser les plaies d’une communauté nationale très éprouvée et de reconstruire modestement un Etat qui fonctionne. On souligne à juste titre que ce sont les manifestants Gilets Jaunes ou anti-réformes des retraites qui sont aujourd’hui les plus exposés pour faire fonctionner un tant soit peu le pays malgré les bévues du gouvernement. C’est vrai. Cela prouve que la société française tient encore debout malgré les erreurs de nos élites et cela devrait conduire nos dirigeants politiques, économiques, religieux à beaucoup de modestie.  

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