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Mullah Akhtar Mohammad Mansoor.
Mullah Akhtar Mohammad Mansoor.
©Reuters

Qui est qui ?

Qui est Mullah Akhtar Mohammad Mansoor, successeur du Mollah Omar, et pourquoi il doit faire face à la concurrence de l’Etat Islamique

Les Talibans ont un nouveau chef, et ce depuis bien plus longtemps que ce que la plupart des services de renseignement occidentaux le pensaient. L'annonce de la mort du précédent chef des Talibans par le groupe terroriste intervient dans un contexte bien particulier, peu de temps avant le retrait des troupes américaines du pays.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Mullah Aktar Muhammad Mansoor, le successeur du Mollah Omar a récemment choisi d’officialiser la mort de son prédécesseur, tenue secrète jusqu'à alors. Qui est Muahammad Mansoor? Dans quel contexte s'inscrit son arrivée ? Que sait-on de la mort du Mollah Omar ? 

Alain Rodier : Âgé d'une cinquantaine d'années, le mollah Aktar Mohammad Mansour est de la tribu pachtoune Ishaqzia (un sous-clan des Durrani). Etudiant en religion dans la même école coranique que le mollah Omar au Pakistan au début des années 1990, il rejoint les taliban afghans un an après leur formation en 1994. A noter qu'il n'a pas terminé ses études religieuses, ce qui pourrait représenter à terme un problème de légitimité. Il est nommé ministre de l'aviation et des transports, poste qu'il occupe jusqu'à l'invasion américaine de 2001. Ce poste est vital car les taliban se sont alors livrés à d'importants trafics d'armes et de drogue, en particulier via la voie aérienne. On peut supposer qu'il a gardé les contacts nécessaires à la poursuite de juteux trafics, dont celui de l'opium où l'Afghanistan est leader mondial, la manne se partageant entre les autorités légales et les taliban. Cadre intermédiaire des taliban afghans, il ne franchit les derniers échelons qu'après la mort et la capture des membres dirigeants du mouvement. Ainsi, il ne devient l'adjoint direct du mollah Omar qu'en 2010. A ce tire, il prend la direction de la choura (dite choura de Quetta), le conseil consultatif et organe de commandement des taliban. Son responsable financier est le mollah Gul Agah Akhund qui serait intimement lié au trafic de drogue. Le mollah Mansour est considéré comme raisonnable, éloquent, proche de ses hommes et riche (vraisemblablement en raison du trafic d'opium).

Selon les services de renseignement afghans, le mollah Omar serait mort de maladie dans un hôpital de Peshawar en avril 2013. Les taliban affirment qu'il est décédé plus récemment, mais en Afghanistan. 
Plusieurs interrogations demeurent. Il est de notoriété publique que le mollah Omar vivait au Pakistan, vraisemblablement dans la région de Quetta. Les services de renseignement pakistanais restent actuellement étrangement silencieux à propos de décès du mollah Omar. Il est difficile de croire qu'ils ne savaient rien, ou alors, ils sont incompétents, ce qui est loin d'être le cas.

Que cherche le nouveau chef des Talibans en officialisant ainsi la mort de son prédécesseur ? Quel message souhaite-t-il faire passer à ceux qui n'étaient pas encore au courant de la mort du Mollah ? 

Le nouveau "commandeur des croyants" puisqu'il a été désigné comme tel lors de la dernière réunion de la choura, n'avait plus le choix. L'information de la mort du mollah Omar circulait dans la presse, était annoncée par les autorités afghanes et des fuites avaient même lieu dans les rangs des taliban. Bien que le mollah Omar ait toujours été extrêmement discret -il n'était plus apparu en public depuis 2001-, certains chefs de groupes s'étonnaient de son silence. Pour couper court à la rumeur, trois communiqués avaient été faits ces cinq derniers mois mais plus personne ne semblait être dupe. C'est donc contraint et forcé que le mollah Mansour a annoncé la mort de son prédécesseur.
Le secret a été gardé si longtemps car les taliban afghans (d'ailleurs comme leurs homologues pakistanais) ne constituent pas un mouvement homogène mais un conglomérat de groupes dont les chefs revendiquent une grande indépendance. Le mollah Mansour attendait que son autorité personnelle soit reconnue par le plus grand nombre, ce qui ne semble pas être le cas, pour se déclarer. Son souci est de préserver l'unité des taliban afghans.
Autre point litigieux, le mollah Omar était l'autorité politico-religieuse dont se revendiquaient les taliban afghans et al-Qaida "canal historique" face à al-Baghdadi qui se présente comme le "calife de tous les musulmans". Etant donné son âge (de 55 à 65 ans) et son érudition reconnue en religion musulmane, son image pouvait contrebalancer celle de Baghdadi qui aurait entre 41-45 ans. Ce ne sera peut-être pas le cas pour le mollah Mansour. 
 

Comment les talibans cherchent-ils à se positionner vis-à-vis de l'Etat Islamique ? Quel est le rapport de force entre ces deux organisations terroristes concurrentes ? Quelle est la porosité entre les deux groupes ? 

L'Emirat Islamique en région AfPak est constitué essentiellement de défecteurs des taliban pakistanais, particulièrement du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP). D'ailleurs, le chef de la Wilayat Khorasan (la province Khorasan) proclamée en janvier de cette année et qui couvre le Pakistan, l'Afghanistan et l'Inde, est Hafiz Saed Khan, un taliban pakistanais (à ce jour, il a été annoncé tué par un drone américain mais des démentis ont été émis. Comme d'habitude, il convient d'être prudent et d'attendre pour voir; mais s'il est mort, il sera remplacé par un autre djihadiste).
Les taliban afghans seraient environ 40 000 auxquels il faut ajouter les 15 000 hommes du réseau Haqqani. D'ailleurs, un des deux adjoints du nouveau "commandeur des croyants" est Sirajuddin Haqqani, un des fils de vieux chef de guerre afghan. Les activistes de l'EI présents sur zone ne seraient aujourd'hui que quelques centaines auxquels il convient d'ajouter les militants du Mouvement Islamique d'Ouzbékistan (MIO) dont le chef, Othman Ghazi, a fait allégeance à al-Baghdadi le 31 juillet  (de 1000 à 3000 hommes répartis entre le Pakistan et un peu en Afghanistan). Bien sûr, il peuvent mener des actes de terrorisme (ce qu'ils ont commencé à faire) mais ils n'ont pas la puissance militaire pour s'opposer directement aux taliban afghans et, encore moins pour tenir du terrain en permanence.
Mais le problème est psychologique. Les gros mensonges concernant la disparition du mollah Omar diffusés par la direction des taliban afghans risquent d'entamer la confiance des populations locales. Il n'est pas impossible que l'EI soit vu par elles avec un œil plus favorable dans les mois à venir. Ce que craignent les taliban (afghans et pakistanais), ce sont les défections en masse.
 
 

Comment peut-on imaginer que les talibans vont agir suite au retrait des forces armées étrangères d'Afghanistan qui devrait survenir très bientôt ? Qui viendra combler le vide laissé ? Les talibans ou l'EI ? 

Le plan des taliban afghans était clair jusqu'à présent: maintenir un climat d'insécurité minimum pour affirmer leur présence et attendre patiemment le départ du dernier militaire étranger pour passer à l'offensive générale contre le régime en place à Kaboul. Il a fallu deux ans aux rebelles afghans pour prendre Kaboul après le départ des Soviétiques. Ces derniers avaient laissé une armée afghane bien plus puissante et mieux équipée que celle actuellement en place. Les "négociations" qui se jouaient sous le manteau, d'ailleurs aussi bien au Pakistan qu'en Afghanistan, sont dans la "tradition" de la région. Mais, elles n'ont jamais abouti, la force ayant toujours le dernier mot.
Cela dit, le contexe est différent que sur d'autres théâtres d'opérations où Daech a le vent en poupe comme au Sinaï, en Libye ou au Nigeria. Là, ce sont les taliban afghans qui sont en "odeur de victoire" et la dynamique psychologique leur est encore favorable. L'EI se présente en outsider. Tout va dépendre de la logique tribale qui est très forte en zone AfPak. A savoir que les Afghans ont des objectifs essentiellement nationalistes alors que l'EI est internationaliste. Je ne suis pas certain qu'ils soient séduits par cette vision des choses d'autant qu'ils ont toujours fait preuve d'une horreur des influences étrangères -et al-Baghdadi est un "étranger" pour eux.

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