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Les élèves de Polytechnique participant à la parade militaire de la fête nationale du 14 Juillet à Paris.
Les élèves de Polytechnique participant à la parade militaire de la fête nationale du 14 Juillet à Paris.
©Reuters

Consanguinité

Que pourront bien toutes les réformes constitutionnelles et autres ordonnances tant qu’on ne s’attaquera pas à la vraie cause de la paralysie française : ses élites ?

Le gouvernement va demander aux députés, mardi 21 mai, l'autorisation de recourir aux ordonnances pour accélérer la construction de logements en France. François Hollande justifie ce procédé pour faire face aux "graves blocages de la société française". Des blocages qui s'expliquent en partie par le système de formation des élites.

Peter Gumbel - Eric Verhaeghe

Peter Gumbel - Eric Verhaeghe

Peter Gumbeest journaliste anglophone basé à Paris depuis 2002, enseignant à Sciences Po. Il vient de publier Elite Academy : La France malade de ses grandes écoles.

Éric Verhaeghe est l'ancien Président de l'APEC (l'Association pour l'emploi des cadres) et auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr
 Diplômé de l'ENA (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un DEA d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.
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Atlantico : Le gouvernement va demander aux députés, mardi 21 mai, l'autorisation de recourir aux ordonnances pour accélérer la construction de logements en France. François Hollande affirme recourir à ce procédé, qui était contesté par la gauche lorsqu’elle était dans l’opposition, pour faire face aux "graves blocages de la société française". Quelle responsabilité la technostructure française joue-t-elle dans ces blocages qui paralysent la France ?

Éric Verhaeghe : Il me semble que l'on peut, sans trop d'audace, reprocher à la technostructure française de se complaire dans une complexité qui l'occupe, mais qui n'a aucun impact positif pour le citoyen. C'est un phénomène qui n'est pas nouveau. Tocqueville décrivait déjà quelque chose de ce genre sous l'Ancien Régime : une administration coupée de la réalité, perdue dans sa tour d'ivoire, et obsédée par les procédures qu'elle met en place. Au final, on s'aperçoit qu'il faut sans cesse recruter plus de fonctionnaires non pas pour rendre service au public, mais pour rendre service à l'administration elle-même, en remplissant des brouettes de tableaux, de questionnaires, d'enquêtes, qui ne servent à personne.

Dans le cas du logement social, qui est une invention bien française, la dérive est flagrante : entre le millefeuilles d'organismes voués à la construction et la complexité des procédures, il n'est pas étonnant que la crise du logement ne se résorbe pas en France.

Dans Elite Academy, Peter Gumbel dresse un portrait très critique des grandes écoles françaises. Le système de formation des élites est-il le principal fautif ? Quels sont les principaux travers des grandes écoles ?

Peter Gumbel : Je n’ai rien contre les établissements d’élite – on en trouve dans beaucoup de pays, les États-Unis et le Royaume-Uni en premier lieu – mais en France le système des grandes écoles est malsain. À mon sens, il y a trois explications à cela.

D’abord, elles choisissent leurs élèves sur des critères beaucoup trop étroits et font preuve de trop de rigidité en la matière. On n’y trouve aucune diversité sociale et trop d'étudiants sortent du même moule, particulièrement ceux qui sont issus des classes préparatoires. Il faudrait laisser s’exprimer leur créativité.

Ensuite, elles reposent sur une logique de sélection qui pervertit tout le système éducatif. Le résultat, c’est l’absence de motivation et la frustration que l’on ressent chez tant de Français, aussi bien à l’école qu’au travail.

Enfin, les réseaux qui se créent dans les grandes écoles sont minuscules et incestueux. Ce n’est pas pour rien si dans ce pays la haute administration et les grandes entreprises sont mal dirigées et n’obtiennent que des résultats médiocres en comparaison d’autres pays.

Éric Verhaeghe : Je crois que le serpent de l'élite française se mord la queue. Les valeurs et l'idéal enseignés dans les grandes écoles sont calibrés pour les milieux dont les élites sont majoritairement issues. La grande école française perpétue le mythe de l'honnête homme en vogue sous Louis XV : un bel esprit généraliste, qui a une idée sur tout, qui discourt de tout, et qui se consacre aux arts libéraux, c'est-à-dire qui ne met jamais les mains dans le cambouis. Alors qu'en Allemagne il n'est pas rare qu'un dirigeant de grande entreprise soit issu d'une école d'ingénieur à laquelle il a accédé après des années en apprentissage dans un métier manuel, la grande école française a une mission : éviter à nos dirigeants d'avoir les ongles sales et les doigts caleux. Mais cette logique n'est pas un produit hors sol : elle s'enracine dans la conception aristocratique qui prévaut en France depuis l'Ancien Régime.

L'un des principaux travers de ce système est de donner à ses élèves le sentiment que la qualité professionnelle dépend de l'intelligence scolaire que l'on peut avoir à 20 ou 22 ans. Cette mécanique nourrit la conviction qui dure ensuite toute une vie selon laquelle si l'on est brillant le jour du baccalauréat, on sera excellent dans son parcours professionnel toute sa vie. Cette idée que l'excellence n'est pas collective, mais individuelle, et créatrice de privilèges, mine profondément la cohésion sociale en France. Regardez le bonus des banquiers : ils sont le fait des anciens des grandes écoles.

En outre, les grandes écoles n'évaluent pas, loin s'en faut, toutes les compétences, mais choisissent celles-ci avec soin, pour favoriser les enfants des beaux quartiers, détenteurs des codes implicites, au détriment des autres. Par exemple, on peut tout à fait intégrer Polytechnique sans connaître Internet, les réseaux sociaux et l'esprit collaboratif qui y règne. Dans un monde où la transformation numérique est à l'oeuvre partout, cette dévalorisation des savoir-faire contemporains est totalement contre-productive.

Enfin et surtout, les grandes écoles, c'est le triomphe de l'entre-soi grand bourgeois, avec son flot de conformisme, d'attendus sans relief, de platitude, et cette obsession : être normal, ne pas dépasser du cadre, et trembler comme une feuille dès que l'on a une idée nouvelle ou une aspérité. Là où la France a besoin d'originalité et de renouveau, on fabrique du convenu et du peureux. Là où l'on a besoin de beaux sabreurs et de hussards, on fabrique en batterie des capitaines de tranchée.


Plus qu’aucun autre président de la République, François Hollande s’est entouré de hauts fonctionnaires issus des grandes écoles. On a rarement atteint un tel degré de concentration du pouvoir car il ne s’agit plus seulement de l’ENA (École Nationale d’Administration) mais d’une seule et même promotion au sein de l’ENA : la promotion Voltaire qui était celle de François Hollande. ce système ds grandes écoles est-il totalement hermétique ? Peut-on parler de "consanguinité" ? Quels en sont les conséquences concrètes sur le fonctionnement du pays mais aussi sur la société et son dynamisme ?

Peter Gumbel : Les réseaux qui ont été forgés à travers ce système ne fonctionnent plus si ce n’est pour leurs membres. La France paie cher les erreurs qui en résultent, à la fois dans le secteur public mais également dans le privé. L’une des découvertes les plus significatives que j’ai faites en menant l’enquête pour ce livre, c’est que les entreprises dont le conseil d’administration porte l’empreinte de cette endogamie des réseaux obtiennent en fait des résultats sensiblement plus mauvais que celles qui se tiennent à l’écart des coteries.

François Hollande s’est entouré d’anciens de la promotion Voltaire, mais il n’y a rien de nouveau à ce que le président et le Premier ministre fassent appel à des cohortes d’énarques et de polytechniciens. C’est comme cela que l’on gouverne la France ! Même Nicolas Sarkozy n’y a pas changé grand chose, en dépit de son aversion pour les élites traditionnelles – qui le lui rendaient bien d’ailleurs. M. Hollande ne fait que perpétuer la coutume ; il y a autant d’énarques dans son entourage qu’il y en avait sous Giscard. Et s’agissant de la fracture entre les élites et le peuple, les sondages sont unanimes pour indiquer la perte de confiance des Français en leurs dirigeants. Par exemple, une enquête d’Ipsos en janvier montrait que 82 % des personnes interrogées estimaient que "les hommes et les femmes politiques agissent principalement pour leurs intérêts personnels". Pour le dire autrement, les élites françaises n’existent que pour elles-mêmes.

Éric Verhaeghe : L'hermétisme du système est mal documenté. A ma connaissance, la seule étude vraiment sérieuse date de 2004. Elle fut produite par l'INSEE. Elle montre que les élites françaises ont connu un grand brassage social entre 1940 et 1960. Durant ces vingt ans, il y a eu relative démocratisation des grandes et surtout des très grandes écoles. Cela ne signifie pas que ces écoles étaient devenues démocratiques. Mais elles se sont ouvertes dans des proportions très fortes par rapport à l'avant-guerre. Le cap de la Ve République a sonné le glas de cette ouverture : les générations nées dans les années 60 ont commencé à retrouver le plafond de verre que la guerre avait fait voler en éclat. A partir des années 70, la sélection sociale a repris toute sa place à l'école. On ne le dit pas assez, mais la France de 2013 offre autant d'égalité des chances que les France des années 30. C'est-à-dire très peu.

C'est évidemment un formidable gâchis, pour deux raisons. D'abord, pour une raison visible : nous poussons au désespoir les talents issus des milieux populaires. Pour eux, il existe deux solutions - l'émigration et la révolte. Ensuite, pour une raison "en creux" : nous nous privons de talents et d'imaginations qui font cruellement défaut. Nous choisissons nos élites dans une caste qui aime la stabilité, la certitude, la norme, là où il faut de l'écart-type, du risque et du mouvant.

Dans Elite Academy, Peter Gumbel évoque une culture éducative fermée à la diversité où la compétition et la sélection l’emportent sur le bien-être et les progrès du plus grand nombre. La France a un discours hyper-égalitariste au niveau de l’enseignement général et un système hyper sélectif et homogène de formation de ces élites. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Peter Gumbel : Le paradoxe est dû au fait que la France est extrêmement attachée à ses traditions et à son histoire. Tout changement apparaît comme trop compliqué, même quand l’époque impose de changer d’approche. Nul besoin de remonter à Napoléon : dans les années 50, seulement 5 % de la population décrochait le bac. Les élites se distinguaient facilement dans ce petit groupe. Mais entretemps, l’éducation supérieure s’est démocratisée, en France comme ailleurs : aujourd’hui 70 % de la population obtient le bac. Pourtant la logique sous-jacente de sélection n’a pas variée, et les méthodes des lycées, des grandes écoles et des universités n’ont pas été adaptées aux besoins, désormais variés, de ce public plus vaste.


Éric Verhaeghe : Parce que, mais je vous le suggère amicalement, vous n'avez pas compris de quoi l'égalitarisme de gauche est le prête-nom aujourd'hui. Quand les syndicats enseignants se battent pour le statu quo au lycée ou à l'université, au nom de l'égalité, c'est bien évidemment un système de privilèges qu'ils défendent. Privilèges pour eux, car leurs enfants sont les grands gagnants d'un système opaque et socialement sélectif - les enfants d'enseignants sont les derniers spécimens français à profiter de la promotion sociale. Privilèges pour les plus favorisés, puisque l'Education Nationale est organisée du début à la fin pour favoriser les plus favorisés. Les meilleurs enseignants sont affectés dans les meilleurs établissements, avec la bénédiction des syndicats enseignants, qui jouent ici le rôle de gardiens du camp et du temple. Les investissements les plus importants sont réalisés dans les établissements les plus riches.

On ne dit pas assez que la défense de l'égalité, c'est un statu quo qui favorise l'inégalité. Tout cela s'appuie sur le grand fantasme étatique. En France, on aime croire que l'Etat est le garant de l'égalité. En préservant un système étatique, on croit éviter les dérives inégalitaires et protéger les plus démunis. Chacun sait que c'est l'inverse qui se produit: l'Etat est un instrument de domination entre les mains des privilégiés, qui gèrent avec astuce des parcours personnels de choix, où les institutions les plus prestigieuses sont mises à leur service.


Le système de formation des élites françaises est-il une exception en Europe et dans le monde ? En quoi ?

Peter Gumbel : Tous les pays disposent d’une élite économique et politique, mais la France se distingue de ses voisins européens, et du reste du monde, par maint aspects.

Tout d’abord, le bassin dans lequel on pêche l’élite française est microscopique ; les quatre cent quatre-vingt diplômés de l’École polytechnique et de l’ENA chaque année ne représentent que 0,057 % de leur classe d’âge, une part si minuscule qu’on pourrait presque croire à une erreur statistique. Et pourtant, ce sont bien eux qui dominent le monde des affaires et de la politique, de façon stupéfiante.

La seconde exception française est le déterminisme au sein du système tel que le reflètent les grands corps d’État. Si vous sortez de l’ENA dans la "botte" ou aux premières places de votre promotion à Polytechnique, on vous donne les clés de la République. Votre avenir professionnel est tout tracé et même si vous vous plantez, on vous protège. Ce système n’a aucun équivalent, nulle part. Dans tous les autres pays, vous devez faire vos preuves à plusieurs postes difficiles avant de monter en grade, vous n’avez aucune garantie quant à votre avenir, qu’importe l’établissement scolaire dont vous sortez.


Éric Verhaeghe : La France est, avec la Grande-Bretagne, l'un des rares pays industrialisés qui accordent autant d'importance à la formation initiale, et qui accordent aussi peu d'attention à l'égalité des chances dans cette formation initiale. Ce phénomène se vérifie dans des proportions très fortes chez nous, mais il serait illusoire de croire que nous sommes une exception complète. Aux Etats-Unis, les polémiques sur la dette étudiante illustrent bien un phénomène de même nature : l'accès aux études supérieures y est subordonné à des investissements si importants que le capital accumulé au cours d'une vie de travail ne suffit plus forcément à les rembourser.

Plus qu’aucun autre président de la République, François Hollande s’est entouré de hauts fonctionnaires issus des grandes écoles. On a rarement atteint un tel degré de concentration du pouvoir car il ne s’agit plus seulement de l’ENA (École Nationale d’Administration) mais d’une seule et même promotion au sein de l’ENA : la promotion Voltaire. Le pouvoir est-il aujourd'hui coupé du pays réel ? Peut-on parler de fracture entre les élites et le peuple ?

C'est une évidence que personne ne conteste. Même les anciens de la Voltaire, me semble-t-il, ne le contestent pas. L'un d'eux m'a fait une remarque que j'ai bien aimée récemment: en lisant la déclaration de patrimoine des ministres, il m'a fait part de sa surprise en découvrant que très peu d'entre eux avaient mis de l'argent de côté durant leur existence, et que très peu d'entre eux avaient acquis un patrimoine immobilier en rapport avec leur situation financière. "C'est le fait de gens qui n'ont jamais imaginé quitté un jour le pouvoir" m'a-t-il dit. "Ils s'imaginent que les Français seront toujours là pour les faire vivre." J'ai trouvé cette remarque pertinente: le problème, ce n'est pas la Voltaire, mais le sentiment d'immortalité au pouvoir que certains de ses membres peuvent avoir. 

Comment réduire cette fracture ?

Éric Verhaeghe : Voilà un sujet qui fâche. Après une bonne vingtaine de réformes annuelles de l'éducation nationale, il faut constater l'échec du réformisme. Seul un bouleversement radical peut modifier la donne. A part privatiser l'école pendant quinze ou vingt ans, le temps de bien remettre à plat l'existant, avant de revenir à un système public, je ne vois pas de solution qui vaille.

Peter Gumbel : Le changement est en marche et c’est une bonne nouvelle. Les grandes écoles ont eu l’intelligence de se rendre compte qu’elles devaient s’adapter à l’époque. Elles se sont ouvertes à l’extérieur et se sont internationalisées au cours des dix dernières années. Parallèlement, les classes préparatoires qui contribuent pour une large part au formatage des esprits ne sont plus un passage obligé.

Mais ce n’est que le début. Le vrai changement serait que les grands corps recrutent leurs nouveaux membres eux-mêmes, comme ils le faisaient avant 1945, plutôt que d’embaucher directement à la sortie de l’ENA. Il est dans l’intérêt du conseil d’État, de la Cour des comptes et de l’Inspection générale des finances de pouvoir recruter les meilleurs talents quel que soit le lieu où ils ont étudié, l’ENA, Assas ou Oxford. Il n’y a aucune raison de faire une fixation sur une seule école en particulier.

On peut également se demander si les grandes écoles pourront résister longtemps à la mise en place de nouvelles passerelles vers les universités et ouvrir leurs portes à des effectifs plus nombreux et moins uniformes. Cela n’arrivera qu’à la condition de réformer substantiellement le système universitaire notamment en élevant son niveau et en mettant un terme à cet immense gâchis de temps et d’argent qu’est l’échec de si nombreux étudiants. Ce qui est certain, c’est que sauf à mettre à bas cette ségrégation, l’éducation supérieure en France demeurera bien en deçà de son potentiel.

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