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Quand le monde politique et industriel allemand prend peur devant la perspective du Brexit
©REUTERS / Neil Hall

Disraeli Scanner

Quand le monde politique et industriel allemand prend peur devant la perspective du Brexit

Benjamin Disraëli revient sur le texte publié par des politiques allemands dans le Times qui proposent aux Britanniques de revenir dans l'Union Européenne.

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Londres, 

le 20 janvier 2019 

Mon cher ami, 

Avez-vous vu ce texte, à peine plus long que la liste des signataires, que le Times de Londres a publié vendredi 18 janvier? Tout ce que compte l'Allemagne de grands notables s'est rassemblé pour signer une lettre ouverte aux Britanniques. Le nom de la nouvelle présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, figure fièrement en tête de liste, juste devant celui de la présidente du groupe parlementaire SPD, Andrea Nahles. Puis viennent, sans que je veuille tous les citer: le président des Verts, Robert Habeck; le président de la commission des affaires étrangères du Bundestag, Norbert Röttgen; le président de la Confédération des syndicats allemands, Reiner Hoffmann; les présidents des quatre grandes fondations politiques allemandes;  les présidents  de quatre organisations patronales allemandes (BDI, BDA et confédération des chambres de commerces et des chambres de l'artisanat), le PDG de Daimler, Dieter Zietsche, celui d'Airbus, Thomas Enders; le PDG de la Fondation Bertelsmann, la présidente de l'Office Interuniversitaire allemand. Ajoutez-y, pour le folklore, le leader du groupe de rock "Die Toten Hosen" et un ancien gardien de but de l'équipe allemande de football. 

C'est un peu comme si l'Allemagne vous indiquait, à livre ouvert, qui sont les personnalités actuellement les plus influentes à Berlin. Il s'agit de nous impressionner, nous autres Britanniques. Le premier message est clair: pauvres amis, vous voyez comme nous sommes unis, à la différence de vous. Et nous sommes venus vous proposer de vous ressaisir. Il ne s'agit pas de faire de polémique facile mais de lire. 

D'abord, on montre patte blanche: on remercie la Grande-Bretagne d'avoir tendu la main à l'Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les signataires du texte ne s'en rendent pas compte, mais ils établissent une symétrie implicite. Aujourd'hui, notre tour est venu de vous tendre la main puisqu'en 2016, c'est vous qui avez mal tournés ! Les signataires du texte d'ailleurs assument un curieux glissement de sens: au départ, c'est la Grande-Bretagne qui a permis à l'Allemagne de retrouver la souveraineté et son appartenance à l'Europe. Et voici que le Royaume-Uni a décidé de s'exclure de l'Europe ! Tout d'un coup l'Europe se réduit à la très bureaucratique et liberticide Union Européenne. 

Ensuite, on affirme respecter le choix des Britanniques. Mais la formulation est tout à fait extraordinaire, et dans un anglais de manuel scolaire: "But Britons should equally know that we believe that no choice is irreversible". Quelle étonnante philosophie de la vie, mesdames et messieurs les signataires ! Quel aveu ! Vous ne croyez donc pas à la liberté humaine? Vous ne pensez pas qu'un choix engage et qu'il faille en assumer les conséquences? "Our door will always remain open ! Europe is home!" poursuivez-vous dans un anglais décidément très approximatif.  Mais alors comment pouvez-vous croire à la vertu du vote démocratique. Ah, oui ! J'oubliais: vous avez au fond tous soutenus pendant quinze ans une Chancelière qui proclamait : "Il n'y a pas d'alternative !". Eh bien, au moins nous savons ce qui nous attend après Merkel: la continuité. Et vous voudriez que nous ayons envie de faire partie à nouveau de l'Union Européenne?  

Ah, la terrible déstructuration logique qu'entraîne la philosophie allemande. A force de refuser le principe d'identité et la logique de l'être, on en vient à des enchaînements comme celui qui entame le troisième et dernier paragraphe du texte: "Britain has become part of who we are as Europeans". Au début, la Grande-Bretagne était présenté comme la garante originelle de l'Allemagne démocratique. Puis on constatait qu'elle était en train de s'exclure de l'Europe par le Brexit. Mais pourtant, nous allons rester une partie de l'être européen: malgré nous? Attendez, ce n'est pas terminé: "And therefore we would miss Britain". Mais alors nous sommes toujours un peu en vous ou bien nous sommes partis? Vous n'allez pas nous faire croire que vous nous écrivez une chanson d'amour malgré la présence de Campino parmi les signataires - en plus ses chansons ne sont pas très fleur bleue? Et puis, dans le genre, nous préfèrerions Brel et son "Ne me quitte pas !"; le héros de sa chanson est suffisamment sain d'esprit pour ne pas croire que sa belle est encore là si elle est partie. 

Mais le meilleur vient à la fin ! Qu'est-ce qui va manquer à l'élite de l'Allemagne soudain enamourée de nous autres Britanniques? Là ce n'est plus Brel mais Prévert, comme vous dites: l'humour noir britannique, la bière au pub, le thé au lait et la conduite à gauche ! En gros, la Grande-Bretagne c'est du folklore, pour nous distraire. Vous me pardonnez, mon cher ami, mais cela me rappelle un épisode concernant la France occupée: le Maréchal Pétain avait demandé à tous les enfants des écoles primaires de lui envoyer un dessin représentant leur village ou leur quartier. Le seul refuge de l'identité française, c'était le folklore du terroir ou du marché de produits frais en ville. Eh bien ! toutes choses égales par ailleurs, c'est ce à quoi les dirigeants allemands voudraient nous réduire: nous abandonnerions tout droit de décider et nous aurions le droit de cultiver notre identité culturelle. 

Tout en consommant des produits allemands? Au fond, ce que dit ce texte ridicule, pathétique même, c'est que la classe dirigeante allemande commence à avoir peur. C'est bon signe! Cela veut dire que nous reprenons vraiment notre liberté. Theresa m'a invité à un petit déjeuner demain matin. Je ne perds pas espoir de la voir un jour se mettre en colère pour de bon! 

Bien fidèlement à vous 

Benjamin Disraëli

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