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Une pétition contre la suppression des bourses au mérite a été lancée par l'association "Touche pas à ma bourse, je la mérite".
Une pétition contre la suppression des bourses au mérite a été lancée par l'association "Touche pas à ma bourse, je la mérite".
©Reuters

N'en déplaise à Manuel Valls

Quand le gouvernement entend passer en force sur la suppression des bourses au mérite et révèle son surmoi marxiste...

Geneviève Fioraso, secrétaire d'Etat chargée de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, veut allouer 1 000 euros aux "étudiants les plus modestes de la classes moyenne", sans tenir compte de leurs résultats.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Atlantico : Le Conseil d'Etat a beau avoir retoqué la suppression par le gouvernement de la bourse au mérite pour les étudiants ayant obtenu mention très bien au bac, la secrétaire d'Etat chargée de l'Enseignement supérieur et de la Recherche Geneviève Fioraso a déclaré préférer allouer 1000 euros aux "étudiants les plus modestes de la classes moyenne", sans tenir compte des résultats. Au regard de l'idéologie de gauche, ce rejet de la notion de mérite est-­il cohérent ? Pourquoi ?

Eric Deschavanne : Vous êtes bien bon en imputant à une "idéologie de gauche" une mesure qui procède à l'évidence d'un cynisme achevé. Vous faites écho aux ministres et aux quelques socialistes qui s'efforcent de justifier l'injustifiable. Il faut rappeler que si le dispositif supprimé a été développé par la droite en 2008, il avait été mis en place par Claude Allègre en 1998, donc par un gouvernement de gauche. Ce dispositif était excellent. En matière de bourse, le ciblage est nécessaire pour que l'aide soit substantielle et efficace; or l'alliage des critères sociaux et de celui de la réussite académique est a priori le plus pertinent pour réaliser un tel ciblage, au niveau de l'enseignement supérieur à tout le moins : il permet aux étudiants issus de milieu modeste de lutter à armes égales avec les autres dans le cadre de cursus exigeants, où le fait de devoir travailler pour payer ses études constitue un handicap réel et sérieux.

ourquoi ce dispositif juste et efficace, que l'on peut défendre aussi bien d'un point de vue libéral que d'un point de vue socialiste, est­il aujourd'hui mis en cause ? La réponse, malheureusement, me paraît ressortir à la sociologie politique la plus élémentaire : du point de vue du clientélisme électoral, une aide substantielle mais ciblée est moins payante qu'une aide dérisoire et inutile ventilée sur un plus grand nombre. C'est aussi bête que ça ! Tout le monde sait que le saupoudrage n'a aucune efficacité et n'est d'aucune aide pour personne mais, en termes d'affichage, cela fait démocratique, cela permet à moindre frais d'affirmer que l'on aide plus de monde. Ce n'est pas de l'idéologie, c'est de la démagogie !

Il est vrai cependant que l'idée de mérite est en déclin au sein de l'éducation nationale, ce qui peut expliquer pourquoi la gauche ne défend plus l'idéal méritocratique comme elle le faisait naguère. C'est une conséquence de la massification de l'enseignement secondaire et supérieur, c'est­à­dire de l'allongement de la durée des études pour tous. La problématique aujourd'hui dominante n'est pas celle de l'ascenseur social mais celle de la lutte contre l'échec scolaire qui condamne à l'echec social et au chômage. Ce n'est donc plus l'élève méritant qui est au centre du système, mais l'élève décrocheur. Comment faire boire l'âne qui n'a pas soif ?, telle est la question centrale à tous les niveaux du système. Notez que c'est aussi le point de vue privilégié dans les médias : lorsqu'on évoque, pour sans désoler, les 160 000 élèves qui sortent chaque année du système sans diplôme ni qualification, on ne s'interroge pas sur le mérite ou le démérite de ces élèves, pas davantage sur la responsabilité de leurs familles; on fait le procès de l'école et des politiques publiques d'éducation, ce qui revient à exiger de celles­ci qu'elles fassent de la lutte contre l'échec et le "décrochage" scolaire leur priorité.

Qu'est-­ce qui permet de dire que les dirigeants socialistes reconnaissent sans l'avouer une vision déterministe de la société ?

Par tradition, la gauche tend à relativiser la liberté et la responsabilité individuelles au nom du déterminisme social. Cette tendance se manifeste toujours aujourd'hui dans les débats sur l'éducation ou sur la justice, où l'échec scolaire et la délinquance continuent d'être quasi­systématiquement présentés comme des effets de la misère sociale. L'antinomie philosophique entre liberté et déterminisme ne me semble cependant pas constituer un marqueur très net des identités politiques. Sur la question du genre, par exemple, la droite n'oppose pas au déterminisme historique des féministes l'idéal de la liberté individuelle. Elle se partage en deux camps : la droite libérale qui épouse plus ou moins l'idéologie féministe, et la droite conservatrice, qui lui oppose le déterminisme naturel.

Plus essentiellement, je crois possible d'affirmer que les politiques publiques en Occident ont nécessairement pour finalité la liberté individuelle ­ qu'elles mettent l'accent sur la responsabilité individuelle, comme dans les pays anglo­saxons, ou bien sur la construction sociale de l'individu, comme dans les pays nordiques, lesquels servent de référence à la gauche dite "moderne" depuis quelques années. La politique démocratique, autrement dit, oscille nécessairement entre libéralisme social et social­libéralisme. Elle requiert la coexistence du point de vue déterministe et du point de vue de la liberté, et donc le dépassement du dogmatisme. Dans cette perspective, la prise en considération des déterminismes qui pèsent sur l'individu est indispensable, notamment dans le but de produire, autant que faire se peut, l'égalité des chances. Le libéralisme à l'état pur présuppose comme donnés des individus adultes libres et responsables; mais on ne naît pas autonome et responsable, on le devient ! Ceci explique sans doute pourquoi l'intérêt pour les questions éducatives est plus prononcé à gauche qu'à droite.

Le problème est aujourd'hui l'insuffisance de la politique éducative en matière de lutte contre le déterminisme. Ce n'est pas au niveau de l'enseignement supérieur et de la distribution des bourses qu'elle doit être mise en oeuvre mais à l'école maternelle et à la crèche. La petite enfance est l'âge du déterminisme, et l'on sait que la hiérarchie scolaire est fixée dès l'entrée au CP. A cet âge­là, il ne saurait être question de "mérite", et la responsabilité pèse tout entière sur les adultes ­ sur les familles bien sûr, mais aussi sur la société dans son ensemble, qui a tout intérêt à prévenir du mieux possible les risques de l'échec scolaire, de la délinquance et du chômage. Là encore, l'investissement ciblé serait préférable au saupoudrage des moyens. Et ce n'est pas tant l'idéologie qui fait obstacle à la discrimination des moyens que l'inertie du système et la prudence politique inclinant à ne mécontenter personne.

En quoi la gauche trahit­elle finalement son surmoi marxiste par des mesures de ce type ?

Le "surmoi marxiste" affecte sans doute encore une fraction de l'ancienne gauche sur les questions économiques, mais il est en voie de liquidation définitive. Ce qui fait sans doute le lien entre toutes les gauches aujourd'hui, c'est une forme de moralisme compassionnel à l'égard des faibles, cet humanitarisme sentimental autrefois moqué par Marx et qui témoigne plutôt de la présence d'un "surmoi chrétien". Mais je ne crois pas que cela ait quelque rapport avec les mesures que vous évoquez, lesquelles s'expliquent par des considérations plus prosaïques, des considérations de gestion et de clientélisme politique sans aucune vision ni conviction idéologique à la clef.

En quoi la droite se distingue-­t-­elle sur ce point ? Cette question est­elle d'ailleurs au cœur du clivage gauche/­droite ?

Le choc des moralismes – le moralisme de la compassion et le moralisme du mérite – est sans doute un aspect de la confrontation gauche­droite dans l'espace public. Cela ne contribue pas à élever le niveau du débat et des programmes. Le mérite est une valeur morale, mais son exploitation politique rencontre vite ses limites. Comment comparer les mérites respectifs d'un trisomique et d'un polytechnicien ? Il est difficile de faire du mérite le critère objectif d'une politique publique. Quel portée, par exemple, peut avoir la critique de l'assistanat dans le cadre d'un système économique qui détruit régulièrement et massivement des emplois, et dont on sait qu'il a vocation à laisser sur le carreau la fraction de la population insuffisamment formée ? La part du mérite ou du démérite paraît dérisoire au regard des aléas de la mondialisation qui font soudainement basculer une région dans le sinistre économique. Il est sans doute possible d'améliorer le système de l'assurance chômage, mais la discussion ne devient politiquement intéressante que lorsqu'on quitte le terrain de la morale.

A mes yeux, la gauche social­libérale et la droite libérale sociale doivent l'une et l'autre chercher à articuler la production sociale des individus et leur responsabilisation. Qu'il y ait une différence d'accent a du sens, et cela contribue à vivivier le débat public. La relance de l'idéal méritocratique à l'école et la promotion de l'accès à la propriété constituaient deux piliers de la politique mis en oeuvre par Nicolas Sarkozy en 2007. Dans une perspective libérale­sociale à l'américaine, celui- ci entendait comme on sait promouvoir le travail et la responsabilité individuelle. Sur le plan de la politique éducative, cela s'est traduit par une série de mesures plus ou moins pertinentes : le développement des bourses au mérite constitua une excellente initiative, l'abandon de la carte scolaire, la discrimination positive et les internats d'excellence étaient en revanche plus contestables. Il s'agissait néanmoins d'une tentative intéressante de définition d'une politique éducative libérale, contestant le monopole idéologique de la gauche en la matière et qui mériterait un bilan critique. On verra s'il en reste quelque chose dans les programmes des futurs candidats aux primaires de la droite. Encore faudrait­il avoir une perspective autre que celle consistant à considérer le système éducatif comme une variable d'ajustement budgétaire. La gauche a le mérite de vouloir investir dans l'éducation. Mais elle n'a ni vision ni ambition : les moyens sont mis au service d'une gestion léthargique des affaires courantes. Les principales "orientations" (si l'on peut dire) du gouvernement actuel en matière éducative – les rythmes scolaires, l'école de la bienveillance, la suppression des notes et autres billevesées – ne définissent pas une ambition et n'ont même aucun caractère idéologique : il s'agit d'une politique piteusement cosmétique, qui dissimule mal la vacuité de la réflexion et du projet.

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