Quand la langue de Molière est devenue un jeu de massacre quotidien | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Culture
Albert Camus déclarait non seulement son amour pour notre langue mais acceptait aussi l’obligation de la respecter et s’engager à la défendre corps et âme.
Albert Camus déclarait non seulement son amour pour notre langue mais acceptait aussi l’obligation de la respecter et s’engager à la défendre corps et âme.
©Flickr

Bonnes feuilles

Quand la langue de Molière est devenue un jeu de massacre quotidien

Barbarismes, pléonasmes, anglicismes, pataquès et liaisons classées X foncent en escadrille sur notre belle langue française. Hommes politiques, journalistes, animateurs, sportifs... ils se sont donnés le mot pour procéder à une entreprise de destruction massive ! Extrait de "Langue française : arrêtez le massacre !" de Jean Maillet, aux éditions de L'Opportun 2/2

Jean Maillet

Jean Maillet

Grammairien et lexicographe passionné, Jean Maillet est l’auteur de plusieurs livres sur la langue française dont Donner de la confiture aux cochons et Langue française : arrêtez le massacre ! aux Éditions de l’Opportun.

 

 

Voir la bio »

Ce français que l’on outrage

" Oui, j’ai une patrie : la langue française ! " Par cette belle profession de foi inscrite dans le deuxième tome de ses Carnets (janvier 1942-mars 1951, éd. Gallimard, 1964, p. 337), Albert Camus déclarait non seulement son amour pour notre langue mais acceptait aussi l’obligation de se soumettre à un double devoir : la respecter et s’engager à la défendre corps et âme. Si nos concitoyens étaient aujourd’hui contraints de reprendre à leur compte cette fière devise en se pliant ipso facto aux responsabilités qu’elle implique, reconnaissons que nombre d’entre eux (et pas toujours des moindres !) n’aurait d’autre issue que de s’expatrier.

La langue française est en effet attaquée de toutes parts. Ses plus farouches détracteurs sont ses locuteurs eux-mêmes, essentiellement ceux de l’Hexagone car ailleurs, les tenants de la francophonie sont jaloux de la préserver. Chez nous, tout ce qui fait sa valeur, sa force, sa beauté et son intégrité est sans cesse assailli, sapé, miné, par inculture, par inconscience, par jeu, par bêtise. 

Quelques exemples préliminaires ? Parce qu’on ignore l’étymologie ou le sens exact de certains mots, les pléonasmes se multiplient, au point qu’il n’y a guère, un certain président souhaitait, sans sourciller, qu’une prise de conscience fût saluée « unanimement par tout le monde » ; exemple plus banal : pas un seul jour ne s’achève sans que nos oreilles aient dû subir les multiples " voire même " qui circulent sur les ondes.

Parce que le snobisme du langage est, en France, un mal endémique, on use et abuse d’anglicismes prétentieux là même où l’on pourrait, avec grand bonheur, disposer d’un vocabulaire bien français, plus riche et plus nuancé : on fait appel à des coaches quand on devrait plutôt convoquer, selon les besoins, un accompagnateur, un guide, un conseiller, un entraîneur, un tuteur, un maître, un précepteur ou un mentor.

Parce qu’on amalgame, au nom d’un féminisme qui se trompe de cible, genre grammatical et identité sexuelle, on évoque " la maire de Lille " ou " la maire de Paris " et l’on affuble " madame la proviseure ", comme " madame la procureure ", d’un horrible " e " final.

Parce que l’on a oublié les règles d’accord des adjectifs numéraux – mais les a-t-on jamais sues ? –, on compte les euros sans faire les liaisons, produisant ainsi de barbares et inélégants hiatus, ou, pire, l’on commet d’affreux pataquès.

La syntaxe n’est pas mieux lotie : on ne travaille plus " à " Bordeaux mais " sur " Bordeaux, on n’hésite plus à prétendre " plus pire " ce qui n’est que " plus grave ", on utilise anarchiquement les pronoms relatifs " lequel ", " laquelle ", " lesquels ", " lesquelles ", on n’accorde plus le verbe avec son véritable sujet, etc.

Bref, la langue de Molière, de Hugo, de Chateaubriand et des droits de l’homme est devenue un jeu de massacre quotidien. Et qui donc s’y adonne, volontairement pour certaines incorrections (anglicismes, apocopes, etc.), involontairement pour d’autres (pataquès, fautes syntaxiques, etc.) ? Pas forcément monsieur Tout-leMonde, pas nécessairement le Français moyen auquel le destin n’a pas offert l’aubaine de longues études, mais – l’aurait-on autrefois toléré ? – des personnes dont le niveau d’instruction est censé dépasser la moyenne et – c’est un comble ! –, dont les qualifications professionnelles devraient intégrer les compétences de tout orateur : animateurs, présentateurs, publicitaires, journalistes, critiques (y compris littéraires), hommes politiques, jusqu’au tout premier personnage de l’État.

Certaines de ces élites nieront sans doute avoir failli, opposant aux accusateurs une évidente mauvaise foi, alors même qu’elles reconnaîtraient volontiers une erreur de calcul ou une confusion de dates. Rien n’humilie tant son auteur, semble-t-il, que la mise en lumière d’une faute de langage. Alors, on cherche des faux-fuyants, on ergote, on tente de justifier une bourde en invoquant – alibi cousu de fil blanc – le caractère vivant de la langue, comme si la vie devait s’accommoder de dérèglements et d’anarchie, comme si elle pouvait longtemps résister aux parasites, infections, lésions, mutilations, et autres outrages. Poussé dans ses derniers retranchements, le coupable finira par retourner l’attaque en vous accusant de mener un combat d’arrière-garde, de n’être pas de votre époque. Suffisant, il pourra aussi vous ignorer et, en aparté, citer – sait-on jamais ? – Condorcet : " Ne pourrait-on pas dire avec justice à ces détracteurs d’un homme supérieur, si avides de chercher ses défauts : Quel droit avez-vous de lui reprocher des fautes qui ne l’ont pas empêché de valoir encore mieux que vous ? " (Éloge de M. Margraaf, 1785). 

Il n’est pourtant pas si sûr que le combat soit voué à l’échec. Le serait-il que la seule vraie victime en serait la langue française et, partant, une société qui faillirait de plus en plus à communiquer. Puisse le lecteur comprendre qu’au-delà d’une simple, voire vaine, dénonciation, cet ouvrage voudrait provoquer une prise de conscience. Si, au moins, il réhabilite le goût du bon usage, il pourra ne pas être inutile.

Extrait de "Langue française : Arrêtez le massacre !", de Jean Maillet, aux éditions L'Opportun, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !