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Des millions d'emplois dépendent des grands cartels de drogue mexicains.
Des millions d'emplois dépendent des grands cartels de drogue mexicains.
©Reuters

Mondialisation, mon amour...

Quand la drogue afghane fait tourner l'économie mexicaine...

Désormais mondialisés, les sept grands cartels de drogue mexicains ont aujourd'hui infiltré 81% de l'économie mexicaine. Babette Stern explique comment des millions d'emplois dépendent de ce "narcoligopole", essentiellement alimenté par l'héroïne afghane. Extrait de "Narco business : l'irrésistible ascension des mafias mexicaines" (1/2).

Babette Stern

Babette Stern

Babette Stern est  journaliste,  spécialiste  des  grands  sujets  économiques  internationaux.  Elle a été correspondante d'un grand quotidien français au Mexique et en Amérique latine, où elle se rend régulièrement.

Elle est l'auteur de Narco business : l'irrésistible ascension des mafias mexicaines (Max Milo, avril 2011).

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Au niveau mondial, Mexico est la destination principale des chargements d’éphédrine et de pseudoéphédrine qu’utilisent les mafias pour fabriquer des méthamphétamines. L’Inde est le principal fournisseur.

Selon une enquête réalisée par le Mexicain Edgardo Buscaglia, chercheur à l’Institut technologique autonome de Mexico (Itam) et directeur du Centre international de développement juridique, les cartels mexicains et en particulier le plus important, celui du Sinaloa, ont noué des alliances stratégiques avec des organisations indiennes. Pour lui, les groupes mexicains ont créé de nouveaux débouchés pour le trafic d’héroïne sur le marché des États-Unis. On les voit désormais opérer en dehors du marché mexicain. Ils ne se contentent plus de gérer la drogue qui passe par le Mexique, ils s’implantent aussi sur le marché mondial des stupéfiants. Des alliances entre Mexicains et organisations criminelles du Moyen-Orient seraient en train de voir le jour.

Le patron du Sinaloa, Joaquin Guzmán, qui figure dans la liste Forbes des fortunes mondiales, ne se rend pas lui-même en Turquie. Il dirige ses affaires à travers des sociétés d’import-export ou des transporteurs avec lesquels il traite toute l’année. Une technique du cartel du Sinaloa « consiste à entrer en contact avec des fournisseurs d’héroïne lors de l’exportation ou de l’importation du produit si bien que lorsque l’héroïne arrive à Chicago ou à New York, l’organisation mexicaine se comporte comme si elle était une entreprise de sous-traitance, elle reçoit de la drogue et la distribue sur le marché local, dit M. Buscaglia. Les chargements qui arrivent au Canada et aux États-Unis proviennent du Mexique mais ils sont produits en Afghanistan, pays qui fournit actuellement 90 % de l’héroïne au niveau mondial. Les cartels mexicains sont présents sur le marché turc grâce à des contacts sur place principalement à travers des entreprises dans lesquelles ils ont des participations minoritaires ou des personnes qu’ils placent eux-mêmes comme fournisseurs de biens et de services illicites ».

Ces entreprises servent d’intermédiaires pour l’achat de l’héroïne qui arrive sur les marchés canadien, américain et mexicain. « Ces hommes d’affaires échangent de la drogue contre des armes ou des êtres humains, dit-il. Il existe toutes sortes de variantes de ce trafic en fonction de la région. »

Selon Edgardo Buscaglia, les cartels mexicains sont implantés dans le monde entier et ont des filiales dans 47 pays, au Canada, en Europe, en Afrique. Aux États-Unis, ils maîtrisent les réseaux de distribution dans 48 des 50 États, où ils ont ouvert 235 centres de distribution en gros.

Leur développement se fait également par la diversification. Le trafic de drogue est le cœur de leur métier mais ils sont présents dans le trafic d’armes et réalisent une bonne partie de leur bénéfice grâce au trafic de migrants, la piraterie, le trafic d’organes, au total 22 délits qui tombent sous le coup de la loi.

Ils dominent le marché américain dont ils contrôlent l’entrée mais on trouve des traces d’investissement en Roumanie et en Bulgarie, ce qui leur ouvre la porte de l’Europe.

Le cartel du Sinaloa est le plus gros, le plus dynamique, le plus mondialisé et sans doute le plus structuré. D’autres s’essayent également à l’international comme les Zetas, dissidence du cartel du Golfe, qui ont noué des contacts avec les mafias italiennes, notamment la calabraise, la N’drangheta, c’est en tout cas ce qu’affirme le procureur de Calabre, Nicola Gratteri.

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Pour Barry McCaffrey, le monsieur anti-drogue de Bill Clinton, les revenus annuels de la drogue des cartels mexicains aux États-Unis sont supérieurs à 25 milliards de dollars par an, dont ils rapatrient quelque 10 milliards au Mexique, ce qui en fait la quatrième rentrée de devises après le pétrole, le tourisme et les remesas (les virements des migrants).

Cet argent est réinvesti dans l’économie mexicaine. La forte présence des mafias contribue à faire tourner la machine économique. Les capos investissent dans l’immobilier, achètent des terrains, et ont un train de vie qui fait marcher le commerce. Les magasins de luxe, les vendeurs de voitures, les sociétés privées de sécurité, les restaurants, les bijoutiers, tout le monde profite de la manne.

Sans aller jusqu’à dire que les cartels sont les premiers employeurs du pays, ils donnent assurément du travail à toute une frange de la population qui n’a souvent pas d’autre choix pour survivre. Des familles entières sont souvent impliquées dans le trafic, le père, la mère, les enfants, chacun ayant un rôle dans la vente au détail pour la consommation intérieure.

L’argent des cartels mexicains a infiltré 81 % de l’économie mexicaine, affirme Edgardo Buscaglia qui ajoute, bien qu’il l’utilise lui-même parce que le mot est entré dans le vocabulaire courant, que le terme cartel est impropre pour définir les organisations criminelles mexicaines : un cartel est une entente entre les fournisseurs qui dominent un marché et en définissent la production et le prix.

Le monsieur anti-drogue de Barack Obama, Gil Kerlikowske, a d’ailleurs déclaré fin janvier 2011 qu’il proposait de rebaptiser les cartels « entreprises criminelles multi-facettes », compte tenu de la diversification de leurs activités. Qu’on les appelle « cartel » par facilité ou « ECM » comme le suggère M. Kerlikowske, ces organisations forment au sein de l’économie mexicaine un oligopole ou plutôt un « narcoligopole ». On dénombre sept « cartels » mexicains à ce jour qui, ensemble, fournissent la quasi-totalité du marché américain de la drogue. Qu’ils se combattent ou s’associent, leur situation économique dominante face à une multitude d’acheteurs sur ce marché précis répond à la définition exacte de l’oligopole.

Ce livre raconte comment l’industrie de la drogue est née au Mexique, comment elle s’est développée, et comment les événements et l’audace de ses différents acteurs ont peu à peu débouché sur cette forme particulière d’organisation de marché.

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Extrait de Narco business : l'irrésistible ascension des mafias mexicaines

Narco business : l'irrésistible ascension des mafias mexicaines

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