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Proxénètes de nous-mêmes : des réseaux sociaux au personal branding en passant par le culte du sport, nous sommes-nous condamnés à nous vendre en permanence ?
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Tous allergiques aux limites ?

Proxénètes de nous-mêmes : des réseaux sociaux au personal branding en passant par le culte du sport, nous sommes-nous condamnés à nous vendre en permanence ?

Quand une jeune femme vend sa virginité sur Internet pour financer ses études, la société est choquée. Pourtant, elle n'a fait que s'engager toute entière dans une logique de prostitution des individus par eux-mêmes. Quatrième épisode de la série "Tous allergiques aux limites ?".

Vincent Cespedes

Vincent Cespedes

Vincent Cespedes est philosophe et écrivain.

Il est l'auteur de L'homme expliqué aux femmes ou encore de L'Ambition ou l'épopée de soi chez Flammarion.

Il tient une page Facebook ainsi qu'un blog.

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Atlantico : Les histoires d’étudiantes ayant mis leur virginité en vente sur Internet ont profondément choqué l’opinion il y a quelques mois. Initialement supposé être un moyen d’échange et de justice, l’argent est-il devenu un objectif en lui-même ?

Vincent Cespedes : C’est clairement devenu un objectif mais ce n’est pas quelque chose de nouveau : c’est le cas depuis les années 1980. Ce phénomène est en grande partie dû au manque d’encadrement des jeunes à la portée desquels il n’y a presque aucun conseil d’orientation au sens large du terme qui soit efficace. Et c’est comme cela que l’on se retrouve avec des individus qui, à 18 voire à 25 ans, se retrouvent sans savoir ni ce qu’ils aiment, ni ce qu’ils veulent faire. Il ne reste donc que le gain de l’argent comme finalité. C’est une conséquence de la désorientation de la jeunesse. 

Est-ce la société qui, en rendant l’argent toujours plus difficile d’accès, nous rend à ce point obnubilé par celui-ci ou la source est-elle à chercher du côté de notre individualisme ?

En fait, ces deux phénomènes sont identiques : la focalisation égocentrique sur l’individu est la résultante directe de notre société. L’enfant n’est pas individualiste et consommateur, comme l’ont expliqué Cornelius Castoriadis et Henri Lefebvre. Sans être un marxiste absolu, cet individu de consommation - homo consumans - avec des désirs standardisés et consommatoires d'homme qui court après l’argent pour se créer l’impression de vivre, est vraiment le fruit d’un conditionnement publicitaire. Cela nous montre que la pénurie se trouve dans l’idéologie, terme devenu grossier et donc retiré de l’éducation alors que la société en est pleine. 

La consommation en est une, une idéologie, qu’il faut contrecarrer avec une utopie à laquelle nous formerait l’école, un débat de valeurs qui permettrait de se trouver soi-même Qu’est-ce qu’une éducation qui ne permet pas à un adolescent de trouver sa voie d’avenir dans laquelle il a envie de s’engager avec gourmandise ? Aujourd’hui, nous sommes dans une logique inverse, négativiste. Nous mettons la jeunesse face à des dogmes tels que « tu ne peux pas faire ça alors tu peux faire ça », qui transforment l’argent en la plus pure des positivités : il me donne du pouvoir, il m’évite les contraintes et me permet de m’imposer aux autres. Cela montre le déficit de sens et de construction de la personnalité qui sont mis en place par l'école. Cette école ne sert qu’à fabriquer des "oies gavées" de connaissances bachotées, qui ne servent plus à rien à l’époque d’Internet. L’enjeu actuel est d’apprendre à apprendre, pas de savoir qui étaient les maitresses de Louis XIV. L’érudition pure d’antan n’est valable qu’à la condition d’être un jeu intellectuel qui vise à former l’esprit logique et l’esprit de déduction. 

Finalement, quand on nous a retiré toute ambition de soi, il ne reste que celle de l’argent puisqu’il permet de n'être ni soumis ni manipulé; mais de manipuler à son tour. Cette vision binaire d'un rapport dominant/dominé nous ramène à une lecture marxiste de la société, qui est selon moi trop réductrice.

Cet « argent-objectif » nous pousse-t-il à tout accepter pour l’obtenir ? Y a-t-il un prix pour tout le monde et surtout pour tout - pour l’humiliation, la douleur et la fierté ?

Hélas ! L’argent est devenu un véritable moteur. Cependant, quand on interroge les jeunes dans les enquêtes sociologiques, ils critiquent l’argent et très peu le vantent, préférant officiellement les valeurs humaines comme l’amitié. La génération des vingtenaires ne tient déjà plus le discours des "années fric" (1980-1995), qui ont cependant fait beaucoup de dégâts. Depuis les années 2000, on est revenu à la création du sens, à l’entreprise qui doit offrir plus que des salaires pour motiver ses employés. Mais ça, c'est le discours, parce que dans la réalité il y a une utilisation cynique de la jeunesse que l’on met à la marge de la société et du pouvoir par peur de l’autocritique qu’elle pourrait faire, aussi bien sur l’écologie que sur la déshumanisation des modes de communications. Ainsi, la jeunesse est bâillonnée par son obsession de l’argent, car en la précarisant en permanence, on l’empêche de penser ou de philosopher. Elle est soit au chômage, soit bringuebalée de stage en stage et se retrouve aux abois. On pense mieux quand nos besoins vitaux sont satisfaits, et la société actuelle a vraiment peur de la réflexion subversive que les jeunes pourraient faire à son encontre. Comme le disait Clemenceau : « Tout homme qui n’a pas été anarchiste à vingt ans est un imbécile  », avant qu'il n'ajoute : « ... mais c’en est un autre s’il l’est encore à quarante »

La "jeunesse"de la téléréalité est la moins radicale qui soit, et quand elle l’est, elle est tout de suite critiquée. Alors, cette jeunesse se vend sous l’influence de l’idéologie californienne du coaching (au sens large), du personal branding et du « Vends-toi toi-même ! ».Tu es une marque et tu dois être ton meilleur publicitaire, autour de ton nom. Le phénomène a été encouragé par les réseaux sociaux et les séries américaines qui nous expliquent que la personnalité de quelqu’un est une valeur ajoutée qui doit être assumée. En réalité, on construit celle-ci et on la vend, on la rend "différente" et séduisante. La téléréalité, aussi caricaturale qu’elle soit, reste une tendance qui est lourdement relayée par toute cette mouvance qui voudrait que nous soyons tous les jeunes cadres dynamiques de notre propre auto-entreprise. Comment être heureux alors que nous sommes tous concurrents ?

Enfin, ce qui provoque ce phénomène  de fascination et d’asservissement volontaire à l’argent est le sérieux permanent de la société, et ce jusqu’à la téléréalité qui est très sérieuse. Quand Nabilla lance son « Allô ?! » qui fait buzzer, elle le dépose immédiatement à l’INPI. Ce n’est pas la logique d’une jeunesse fraiche, c’est celle d’un petit comptable, mesquin jusque dans son paroleMême mes phrases, je peux les vendre. C’est la jeunesse "marque déposée" qui est en fait une jeunesse ectoplasmique et sans consistance. Elle présente les formes de la joie sans qu’il n’y en ait véritablement derrière, elle présente les formes d’une ambition qui n’est au final qu'un arrivisme médiatisé.

La question n’est donc pas de désacraliser l’argent mais de rappeler qu’il ne secrète aucun sens. Qu’il n’est qu’un moyen, de l’essence dans le moteur. Ensuite, il faut revenir au jeu, sortir du sérieux du vivre-ensemble actuel. Rappelons cette chanson de G. Moustaki intitulée "La Philosophie" : « Nous avons toute la vie pour nous amuser, nous avons toute la mort pour nous reposer », qui devrait peut-être être diffusée plus souvent à nos jeunes. Aujourd’hui, beaucoup d'entre eux sont ennuyeux, des petits vieux gestionnaires, à côté de leurs corps, à côté de la vie. Nabilla est en ce sens une petite vieille qui s’accroche à son dépôt à l’INPI comme on s’accroche à son sac à main. Sauf que le sac à main... c’est elle !

La téléréalité que vous évoquiez est l’exemple-type de la commercialisation de la vie privée, mais quand les gens font tout volontairement, qu’il ne s’agit que d’une décision prise avec leur libre arbitre, peut-on tout autoriser ?

Aujourd’hui, on apprend aux jeunes à être des prostitués, à se monnayer pour ce qu'ils sont, et je dis cela sans porter de jugement moral. Pour autant, on ne peut pas lutter contre cela, puisqu’on le met en place, tous autant que nous sommes, par notre apathie politique. C’est cette idéologie du coaching qui, de M6 à TF1, n'est rien d'autres que des cours pour apprendre à se vendre, des cours de déco, de cuisine, d’amaigrissement, des cours de maintien et de savoir-vivre, avec le message : "Voilà comment il faut que tu sois et que tu fasses pour réussir !"

Ainsi, plutôt que de réguler cela, il faut le dédramatiser, en revenant par exemple à la gratuité de certaines choses. Il faut sortir de notre logique de petits comptables. Redécouvrons la gratuité des sentiments et amusons-nous. Il faut dédramatiser l’argent en se reconnectant aux autres. Quand on va dans les pays pauvres, on trouve des systèmes d’entraides et de survie très organisés, comme des tontines et des systèmes de "sécurité sociale". L’argent est un problème parce qu’on est seul. Plus la tirelire est vide, plus il faut la connecter à d’autres tirelires. Il faut créer des mini-communismes dans la société capitaliste. Bien sûr, cela va à l’encontre de toutes les institutions en place, qui n’ont d’autres objectifs que de nous isoler les uns des autres. Comme l'encouplement, par exemple, qui n'est qu'une machine à faire des gestionnaires de l'amour en détruisant toutes les relations incontrôlables :  la séduction, l’amitié, l’amusement, la démesure artistique, la sexualité libre, le clash désobéissant. L’encouplement est une camisole émotionnelle qui permet d’isoler les gens là où il faudrait tout réinventer quant à la façon de faire famille et d’éduquer les enfants. La réinstauration du lien humain nourrissant - ce que j'appelle le "mélange" -, permet de compenser la dictature de la prostitution généralisée qui rend nos vies exsangues, stériles, dépressives et... indolores.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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