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Progression record du nombre d’overdoses mortelles aux Etats Unis : comment la France s’organise pour échapper à ce grand retour des drogues
©Flickr/Nightlife Of Revelry

Les fleurs du mal

Progression record du nombre d’overdoses mortelles aux Etats Unis : comment la France s’organise pour échapper à ce grand retour des drogues

Aux Etats-Unis, la principale cause de décès chez les adultes de moins de 50 ans est l'overdose de drogue. Si la France est encore loin de ce résultat, elle se prépare néanmoins à faire face à une possible augmentation.

Muriel  Grégoire

Muriel Grégoire

Muriel Grégoire est addictologue et psychiatre. Elle est responsable du CSAPA la ville Floreal à Aix-En-Provence. 

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Atlantico : Selon une compilation de données réalisées par le New York Times, les overdoses auraient tué environ 60 000 personnes au cours de l'année 2016, soit environ 10 fois plus que dans les années 80. Comment comprendre une telle poussée au cours ce de ces années, et notamment la très forte accélération observée depuis le début des années 2010 ?

Muriel Grégoire : Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène aux Etats-Unis:
Le marché américain est saturé par rapport aux drogues psychostimulantes et notamment la cocaïne, en quantité mais aussi qui a vu sa qualité baisser tout en ayant des prix prohibitifs. on voit se développer depuis quelques années des productions illégales d'opiacés (via des champs de pavot) en Amérique centrale et du sud avec, on l'imagine, la volonté d'inonder plus facilement le marché américain de produits comme l'héroïne.
Le développement des nouveaux produits de synthèse qui s'est d'abord orienté sur les stimulants, les cannabinoïdes et les hallucinogènes s'orientent aussi vers les opioïdes de synthèse et notamment le fentanyl et ses dérivés. Le fentanyl est 100 à 5000 fois plus fort que la morphine, est beaucoup moins cher et plus accessible que les opiacés plus classiques: ils sont vendus sur internet. On voit bien les risques beaucoup plus grands courus par les usagers ignorant la puissance de ces produits qui sont en outre plus accessibles.
Le système de santé américain est en partie responsable de cette situation: une inadaptation de la prescription des antalgiques opioïdes dans un pays où souvent c'est le "tout médicament " qui prime mais paradoxalement  un accès au traitement de substitution limité et compliqué fait aussi que les patients s'automédiquent comme ils peuvent avec des produits achetés dans la rue ou sur internet, devenus plus dangereux et accessibles.
Mais au-delà de ces explications techniques, le mal-être et la souffrance, notamment sociale sont grands pourvoyeurs de consommation et surtout d'abus de produits illégaux ou légaux.  Et notamment des opiacés qui sont des calmants de la souffrance, physique et aussi psychique.

Dans quelle mesure la situation de la France peut être comparée à celle des Etats Unis ? Les phénomènes en cours aux Etats Unis peuvent ils être comparés à ce qui se produit sur le territoire français ?

Le phénomène est émergent en France mais les proportions sont largement inférieures à celles des Etats-Unis.
Les deux premiers facteurs se retrouvent mais de façon moins prégnante. En effet l'offre d'opiacés augmente aussi dans notre pays, offre illégale par le biais d'internet et des nouveaux produits de synthèse opioïdes et c'est d'ailleurs les décès (moins d'une dizaine en France) recensés depuis deux ans qui alertent en lien avec du fentanyl ou ses dérivés obtenus sur le net. les usagers sont ignorants des effets et de la dangerosité, ce sont d'ailleurs des usagers plutôt novices qui ont été touchés. Mais les tendances montrent une augmentation de ce marché et les accidents qui en découlent. L'offre illégale d'héroïne, même si elle est minime est actuellement en hausse, du fait des producteurs nécessiteux d'argent, et aussi  pour répondre en partie là aussi une saturation du marché en cocaïne, devenue chère et considérée de plus en plus de mauvaise qualité avec une demande plus axée sur le soulagement de souffrance plus que de stimulations.
La prescription aussi en France d'opiacés a vu augmenter pour plusieurs raisons. D’abord une meilleure prise en compte de la souffrance des patients, ce qui est une bonne chose, mais  aussi de prescription parfois inappropriée. De plus l'arrêt de la commercialisation du di-antalvic a amené un report soit vers des antalgiques mineurs (comme le paracétamol) mais pour d'autres vers les antalgiques codéines plus à risque d'abus et de dépendance.
Le phénomène pointe son nez en France mais dans une mesure beaucoup moins grande. Le système de santé et les données sociales sont différentes et expliquent cela, ils sont aussi souvent plus " en avance" pour ces questions de consommations.

Qu'est ce que la France peut apprendre des Etats Unis ? Quelles sont les erreurs à ne pas répéter ? Quelles sont les politiques publiques à mettre en place pour lutter efficacement contre ce phénomène ?

Notre système de santé à plusieurs égards protègent de ces phénomènes en partie: l'accès aux soins, pour la douleur et aussi la substitution permet aux usagers d'avoir un accès légal et accompagné de médicaments opioïdes adaptés: c'est primordial de conserver cela et le développer, mais dans le cadre de bonnes pratiques.
Le système d'alerte, par l'addiction vigilance par exemple et les instances responsables permettent de suivre les évolutions des usages et des risques liés , évidemment en décalage, et de prendre des mesures par rapport aux prescriptions possibles de certains médicaments.  Le système n'est pas parfait mais efficient pour grande partie. Et puis un médicament bon pour quelqu'un ne le sera pas forcément pour un autre. D’où l'indispensable liberté de prescription, mais un encadrement pour certains médicaments permet de limiter certaines évolutions et dérapages. La formation et la communication à ce propos est indispensable, vers les professionnels mais aussi les usagers.
La possibilité d'analyse de produits pour les usages est aussi une nécessité (cela existe mais est peu connue et pas toujours simple) car un usager averti est un usager qui risque beaucoup moins. L’interdiction des drogues ne solutionne pas le problème car comme on le voit les produits qui ont le plus tué sont accessibles sur internet et plus on interdit, plus ce marché se développe avec de nouveaux produits mal connus et plus dangereux.
Traiter les questions d'abus, dépendance et ses risques c'est aussi aborder la question sociale et personnelle des individus. Ce n'est pas la "faute " d'un produit ou d'une personne, c'est tout un contexte où la souffrance sociale et personnelle est le plus souvent au cœur de ces problématiques.

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