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David Koubbi : "Jérôme Kerviel
a compris ce à quoi il a vraiment
servi pour la Société Générale
il y a 2 mois seulement"
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David Koubbi : "Jérôme Kerviel a compris ce à quoi il a vraiment servi pour la Société Générale il y a 2 mois seulement"

L'avocat de l'ancien trader accusé d'avoir entraîné une perte record de près de 5 milliards d'euros en 2008 a présenté de nouvelles pièces à la cour d'appel de Paris vendredi. Il nous explique en avant première ce que signifient pour lui ces documents.

David Koubbi

David Koubbi

David Koubbi est avocat.

En 2004, en collaboration avec Benoît Pruvost, il fonde le cabinet d'avocats 28 octobre, Société d'Avocats à la Cour de Paris, spécialisé en droit des affaires et des médias.

David Koubbi est connu du grand public pour des clients médiatisés comme Isabelle AdjaniJean-Claude Camus, et Tristane Banon.

Il est désormais chargé de la défense de Jérôme Kerviel.

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Atlantico : L'ancien trader Jérôme Kerviel a été condamné en première instance pour une perte record de près de 5 milliards d'euros en 2008 à la Société Générale. Il a toutefois nié être seul responsable dans cette affaire, et a par ailleurs remis vendredi à la cour d'appel de Paris des éléments qui pourraient le disculper. Le document en votre possession est-il de nature à incriminer seule la Société Générale, en sachant l'ampleur des positions financières prises par votre client ?

David Koubbi : Permettez-moi une introduction brève, nous disposons d’un document qui est un résumé de ce que les cadres dirigeants de la Société Générale doivent/ne doivent pas faire ou dire quand ils se retrouvent devant la Justice : on y lit « resituer les faits négatifs en les noyant dans les faits positifs au moyen de la complexité technique ». Pour cette interview, je vais faire exactement le contraire et vous répondre en mots clairs, puisque le dossier ne recèle aucune complexité technique, et que je ne suis pas gêné par quelque aspect du dossier. Il y a quelques instruments financiers dont il faut comprendre le fonctionnement, et le reste n’est que du droit, des faits et du bon sens.

Jérôme Kerviel est poursuivi pour abus de confiance, faux et usage de faux, ainsi que d'introduction frauduleuse dans un système de donnés. Cette information est à rapprocher de ce qui a été écrit ou dit sur lui par la Société Générale qui lui fait endosser le rôle du « génie de l’informatique », du « hacker », du « terroriste », de « l’ancien du back office », c’est à dire connaissant les méandres « des services de contrôles » de la banque alors qu’il est maintenant établi que c’est faux.

En présentant les choses simplement comme elles sont, la Société Générale semble avoir du mal à s’en sortir, il fallait donc qu’elle les présente autrement. Cette position s’effrite de jour en jour et met la banque face aux incohérences de son story telling.

La lecture des chefs d'accusation précités laisse entendre que les autorités de contrôle de la Société Générale ignoraient les positions de Jérôme Kerviel. Comment expliquez-vous le fait que 24 milliards d'euros (5 milliards de pertes) d'appel de marge puissent passer inaperçus, si ce n'est en dissimulant ces prises de position ?   

David Koubbi : A la vue des pièces que nous apportons, rien, selon moi, ne devrait être reproché à Jérôme Kerviel à l’issue de l’audience, puisque nous faisons quotidiennement la démonstration, d’une part, de ce que la banque savait et, d’autre part, de la taille des positions prises par Jérôme Kerviel, qu’elle a vu passer dans ses « radars » dès 2007.

A partir du moment où la banque savait, rien ne peut être reproché à Jérôme Kerviel dans le cadre du procès qui nous occupe. C’est en ce sens d’ailleurs que vont les articles publiés dans la presse anglo-saxonne entre la première semaine de l’annonce de la « fraude » et avant que la Société Générale n’agite son très grossier service de communication. La place estimait alors qu’il était radicalement impossible que la Société Générale puisse ignorer de telles positions et que ses services de contrôles sont parmi les meilleurs au monde, ce qui est effectivement le cas.

Le marché a sévèrement mis en doute la version soutenue par la banque en indiquant qu’un opérateur, c'est à dire un trader, ne pouvait prendre des positions de cette ampleur seul sans que cela ne se voit.

Recadrons, ce n’est pas seulement une banque, c’est la Société Générale, avec sa tradition d’excellence, l’absolue efficacité de ses contrôles et sa sécurité informatique qui est à la pointe de la pointe de l’épée.

Immédiatement, la place financière de Paris a lié l’annonce de la « fraude » avec un « dégazage en pleine marée noire » sur les subprimes. C’est à dire des CDO sur l’immobilier résidentiel américain. La banque en détenait en nombre considérable mais ils étaient illiquides : elle ne pouvait donc plus les céder puisque le marché n’en voulait pas.

Voilà donc une Banque hyper exposée en 2007 sur le marché des subprimes qui après la magique affaire dite « Kerviel » fait partie des banques qui perdent le moins sur ce même marché des subprimes. Admettons.

Ce que nous expliquent les témoins qui nous rejoignent, et qui sont prêts à venir témoigner pour éclairer la Cour, est que la banque à couvert ces produits toxiques avec la position « short » (vendeuse, ndlr) de Jérôme Kerviel en 2007.  Dès lors, lorsque le marché des subprimes américain s’est effondré, l’argent perdu sur ce volet devait être mécaniquement récupéré sur les positions courtes de Jérôme Kerviel. Autrement dit, ce qui est perdu en ayant joué à la hausse sur l’immobilier américain est regagné en ayant joué à la baisse sur d’autres marchés financiers.

Présenter notre thèse comme « exotique » ou pire « nouvelle » est donc très imprudent. Il n’y a pas de théorie nouvelle, mais de nouvelles pièces étayant ce que tous les spécialistes avaient analysé dès l’origine. Sur ce point, Monsieur Kerviel ne fonctionne jamais autrement que sur l’appui de pièces. Il a compris l’étendue de ce à quoi il avait servi il y a à peine deux mois, et je tiens d'ailleurs à remercier les avocats de la Société Générale. En effet, plus elle charge ses services de contrôle dont elle invente les défaillances, plus ses membres nous contactent car ils sont fiers du travail qu’ils ont fait : 74 alertes « officielles » (il y en a eu plus) n’égalent pas une défaillance des services de contrôle.

Jérôme Kerviel avait à plusieurs reprises promis des rebondissements d'ordre techniques dans le déroulement de l'affaire, et pourtant la constitution d'un dossier supposé le disculper en première instance n'a jamais vu le jour. Pourquoi cette attente avant de présenter des preuves et témoignages recevables ?

David Koubbi : Nous avons présenté tous les avis d’opérés de la position de Jérôme Kerviel. Ils révèlent comment la position a été montée, quelle a été la réaction de la banque et comment la position fut débouclée. Sur ce dernier point, je note que cela ne s’est pas fait comme indiqué devant la justice jusqu’à présent. C’est curieux, pourquoi mentir quand on est tranquille ?

Il semble qu’à aucun moment la Société Générale ne se soit imaginé que quelqu’un mettrait le nez là-dedans. Dommage.

Je suis en charge de la défense de Monsieur Kerviel. A ce titre, je donne les pièces à la Cour au moment approprié et dans les plus stricts applications et respect du code de procédure pénale. Madame Filippini, la Présidente de la Cour, remplissant parfaitement bien sa fonction, m’a assuré qu’elle souhaitait consulter ces pièces pour les analyser. Nous verrons donc si les débats se réorientent au vu des nouvelles pièces et témoignages. Il est donc tout à fait normal de sa part de solliciter la communication de ces pièces sur lesquelles nous nous appuyons, au même titre qu’il est normal pour l’avocat que je suis de déférer à cette demande. Il n’y a donc aucune difficulté. Nous sommes dans une situation de fortes tensions, parce que c’est le mode choisi par la Société Générale, que vous dire, ça me va bien, chacun faisant son travail au mieux. Par la suite, un certain nombre de témoins viendront confirmer en fonction de ce qu’ils savent, de ce qu’ils ont vu, et de ce dont ils disposent.

S’agissant de ces pièces, attendez-vous à ce qu’elles soient minimisées ou discréditées, puisqu’elles gênent la Société Générale. Si vous décryptez les communications à date, vous verrez que l’un des avocats de la banque a cru opportun de déclarer à l’ Agence Reuters hier, à 15h51, que nos pièces s’apparentaient à un « délire », alors que, dans le même temps, elles étaient toujours sur mon bureau... donc pas encore sur le sien.

Le fonctionnement des salles de marchés de la Société Générale et leur contrôle ont été mis en cause jeudi, au troisième jour du procès en appel de Jérôme Kerviel. N'est-ce pas la simple démonstration que votre client pouvait masquer ses positions ?

David Koubbi : Je vous l’ai dit, la Société Générale a décidé de charger ses systèmes de contrôle en tentant de démontrer qu’ils étaient défaillants. Si tel était le cas, cela signifierait que les positions de Jérôme Kerviel n’ont pas été repérées. Or, nous rapporterons la preuve que des personnes extérieures à la Société Générale avaient vu passer Monsieur Kerviel dans leurs écrans, compte tenu de l'ampleur de ses positions. Reprenons, à l’extérieur on savait, et pas l’intérieur ?

Nous sommes donc dans une fable selon laquelle la Société Générale, qui est parmi les meilleures au monde en matière de contrôle, aurait été défaillante. Il y a donc une personnification du bouc émissaire où le nouveau « fusible à griller » serait les services de contrôle…

Stratégiquement, la banque n’aurait pas du tenir un tel discours et vous avez noté qu’elle n’arrive jamais à calibrer ses propos sans avoir recours à l’insulte : « terroriste » « manipulateur », « menteur », « fraudeur », autant de qualificatifs qui ne relèvent d’aucune incrimination pénale. Je pense, à titre personnel, qu’elle a « déshumanisé » les systèmes de contrôle en ce sens où il ne s’agirait que de machines. Or ces systèmes de contrôle sont opérés par des individus de grande qualité professionnelle qui, se sentant visés, viennent désormais nous voir.

Les échanges de la dernière audience étaient donc assez risibles puisque Madame Dumas, la représentante de la Société Générale, nous expliquait que « toutes les alertes convergeaient vers un assistant trader, alors que plus de 1000 personnes travaillent aux systèmes de contrôle ». Aussi, elle ajoutait que « la taille des positions de Monsieur Kerviel était visible, mais qu’il était normal qu’elle n’ait pas été vue ». C’est fou ce qu’on peut raconter quand on est très très coincé.

La première semaine du procès vous laisse-t-elle présupposer que le vent pourrait tourner pour votre client ?

David Koubbi : Je l’espère ! Compte tenu des pièces que nous avons dans notre dossier et de la compréhension que j’en ai, je n’ai jamais pensé que nous échouerions. Mais il y aura une décision, un arrêt souverain, qui sera entre les mains de Madame la Présidente et de ses assesseurs. Nous devons donc fournir un travail de la meilleure qualité possible pour répondre à leurs attentes car ils souhaitent comprendre, et cela est visible.

Vous savez, Jérôme Kerviel a été présenté - et reconnu - en première instance, comme un individu ayant « attenté à l’ordre public financier international ». Mais il faut savoir que ce concept juridique n’existe pas et qu’il est interdit d’en créer en vol, c’est à dire en cours de partie.

En 2008, on voulait éviter un « bank run » (c’est à dire des retraits massifs des avoirs des particuliers sur leurs comptes) et le risque systémique qui y est associé. Ils ont donc trouvé un bouc émissaire. Mais Jérôme Kerviel a été sacrément combatif. Ils ne sont pas tombés sur le bon gars
.

La surmédiatisation de Jérôme Kerviel et l'entretien du buzz autour de preuves supposées le disculper en première instance ont passionné les médias, mais aussi beaucoup agacé. Ne craignez-vous pas le fait de vous adonner en appel à un jeu médiatique qui pourrait lasser les juges ?

David Koubbi : Jérôme Kerviel n'est pas silencieux devant la Cour, et est conscient de sa situation et des risques pour son avenir. Humainement, son quotidien est un enfer depuis quatre ans. Sa nature profonde ne l’a jamais conduit ou préparé à être exposé comme il l’est et comme beaucoup de grands brûlés médiatiques (si vous me passez l’expression), il fait comme il peut et du mieux qu’il peut.

Pour ce qui est de l’agacement des premiers juges, il y a beaucoup à dire sur les conditions dans lesquelles cette décision a été rendue… Lorsqu’il se taisait, il agaçait ; lorsqu’il parlait, il agaçait également. Souvenez-vous de cette première question brutale qui lui avait été posée « qui êtes-vous Monsieur Kerviel ? », que voulez-vous répondre à ça ! Si le magistrat avait réellement voulu creuser sur les éléments de personnalité, nul doute qu’il aurait eu plus de chances d’aboutir en posant une question bienveillante et ouverte, plutôt qu’en agissant aussi violemment. 

Je ne me sens pas l’héritier du travail qui a été effectué avant mon arrivée. Si notre communication gêne, nous ne sommes pas gênés par la communication adverse qui n’est pas exactement élégante et légère
. Je préfèrerais qu’elle soit à la hauteur des enjeux de ce grand procès. Ils nécessitent pour les avocats des deux parties, outre la technicité dont chacun dispose parfaitement, des règles de savoir faire élémentaires. Il s’agit de Justice et du sort d’un homme.

En cette matière, j’ai pour habitude de laisser à l’adversaire le soin de donner le La, et nous avons perçu immédiatement le mépris avec lequel nous sommes considérés, comparés à « un gorille qui se tape sur le torse pour se donner du courage » par l’un des avocats de la Société Générale. J’ai donc répondu en audience « gare au gorille ! ». J’ai ma réponse sur leur façon de communiquer, j’adapte mes interventions en fonction du terrain sur lequel je suis invité.

Les avocats se connaissent bien vous savez et je vois bien que l’on me présente comme un avocat souhaitant réaliser des coups médiatiques. A la lecture de ce qui est écrit et infusé par mes adversaires, il convient de discréditer la position et la personne de Jérôme Kerviel par le choix du conseil qui est le sien.

Mais nous n’avons pas de communicant dans notre équipe, ni même de stratégie de communication en soi. Je ne recoure à la presse que lorsque des dossiers sont enclavés, et qu’il n’existe plus aucun équilibre dans les forces en présence. Tout comme mes adversaires, mon client, la représentante de la Société Générale, l’avocat général - qui vient d’indiquer le sens dans lequel il allait requérir, chose surprenante puisque nous en sommes au quatrième jour d’audience donc pas encore à la fin des débats – je suis également un acteur du dossier. Tout comme le deviennent d’ailleurs certains journalistes… Il m’arrive de passer plus d’une heure avec l’un d’eux pour répondre à ses questions et évoquer le dossier, je vois bien qu’il comprend tout, puis écrit le contraire. L’intérêt de certains d’entre eux est de laisser durer pour faire leur job et continuer à écrire leurs articles plutôt que d’écrire ce qu’ils ont compris.

Nous allons assister lundi à un spectacle au terme duquel nos adverses vont tenter de minimiser la portée des pièces sur lesquelles vous m’interrogez ce qui, je le pense, ne leurrera pas Madame le Président.

Propos recueillis par Franck Michel et Olivier Harmant

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