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La CGT et le Parti communiste se sont allègrement financés au travers du comité d'entreprise d'EDF-GDF.
La CGT et le Parti communiste se sont allègrement financés au travers du comité d'entreprise d'EDF-GDF.
©Reuters

On n'en parle pas pas mais...

Procès du comité d’entreprise d’EDF-GDF : pendant la grève SNCF, la CGT sur le banc des accusés dans l’indifférence générale

L'UMP n'est pas la seule à se retrouver dans la tourmente judiciaire. A la fin des années 90, la CGT et le Parti communiste se sont allègrement financés au travers du comité d'entreprise d'EDF-GDF. Le procès est en cours.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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  • Une peine plutôt sévère – 18 mois avec sursis – a été requise contre le président de la CCAS d’EDF-GDF, Jean Lavielle
  • Un comité d’entreprise fondé en 1946 à l’initiative du ministre (PC) de la Production industrielle Marcel Paul
  • Un comité d’entreprise qui se montrait très généreux pour financer la rituelle Fête de L’Humanité
  • Sans l’éphémère directeur général de la CCAS, Jean-Claude Laroche, renvoyé brutalement, le scandale n’aurait sans doute jamais été révélé
  • Quand le fils de l’emblématique Benoit Frachon, prédécesseur de Georges Séguy à la tête de la CGT, succède à Jean-Claude Laroche…

Comité d’entreprise d’EDF-GDF : l’ahurissante histoire d’un généreux tiroir-caisse

Pendant trois semaines, le Tribunal correctionnel de Paris  s’est livré à une plongée dans le financement secret de la CGT et du Parti communiste à la fin des années 90. Edifiant.

Depuis le 2 juin se déroule au Tribunal correctionnel de Paris, un procès exemplaire qui touche à sa fin : celui du financement, dans les années 1994-2002, de la CGT et du Parti communiste par la Caisse centrale d’activités sociales d’EDF-GDF, – son comité d’entreprise – plus connu sous le sigle CCAS.  Sur le banc des prévenus, des militants cégétistes ou communistes. Parmi ceux-ci, Jean Lavielle ex-président de la CCAS (1997-2002), Brigitte Gonthier-Maurin, dirigeante du PC, sénatrice des Hauts-de-Seine depuis 2007, ou Alain Peuch, ancien directeur exécutif à la CCAS. Y figuraient également des personnes morales, comme la société éditrice de L’Humanité représentée par Patrick Le Hyaric, ancien directeur du quotidien communiste, la CGT ou la fédération  CGT de l’ Energie… Parmi les parties civiles, les représentants d’EDF, GDF et les syndicats FO et CGC qui ont souvent  bataillé contre la CGT au sein de la CCAS d’EDF-GDF.

Ainsi donc, après plus de dix ans d’une instruction conduite par le juge Jean-Marie d’Huy, celui-là même qui enquêtera sur la sulfureuse affaire Clearstream, tout le financement d’un parti et d’une organisation syndicale a été décortiqué, analysé… D’abord, un peu d’histoire. Nous sommes en avril 2002.  Denis Cohen, à l’époque secrétaire général de la très puissante Fédération CGT de l’Energie cherche un directeur général pour diriger la CCAS d’EDF-GDF. C’est le plus important comité d’entreprise de France. Fondé en 1946 à l’initiative du ministre communiste de la Production industrielle Marcel Paul, il compte  3700 personnes, dont 1 000 mises à la disposition par EDF-GDF, les 2 700 autres étant salariés.  Son budget : 400 millions d’euros, prélevés à hauteur de 1% sur les ventes de gaz et d’électricité. Son rôle : la gestion des 300 restaurants  et des 400 centres de vacances mis à la disposition du personnel. Pour diriger ce mastodonte, il faut un technicien, de gauche évidemment, ayant l’expérience du monde entrepreneurial. Un jeune polytechnicien de 40 ans est désigné en septembre 2002.

Cadre supérieur à EDF, certes militant cégétiste, mais pas membre du PC, il s’appelle Jean-Claude Laroche. Plutôt proche de Jean-Pierre Chevènement, il choisit comme adjointe, Josette Collombat, également cadre supérieur à EDF depuis 1978.  Galopent les semaines. L’arrivée de Laroche se passe disons, moyennement. Il se montre pointilleux. Rigoureux à l’extrême. Or très vite, lui qui n’ignore pas que la CCAS a  fait l’objet, en 1990, de remontrances sévères de la Cour des Comptes, va de surprise en surprise. Très mauvaises. Il découvre, par exemple que la Caisse a financé, en partie, en 1999, le congrès de la fédération CGT qui s’est déroulé à Grenoble. Qu’une centaine de dossiers de prud’hommes sont en instance. De quoi intriguer  pour un organisme dirigé par des syndicats. Pour tout dire, le nouveau directeur général n’en revient pas de ces découvertes. D’autant qu’il en fait d’autres. Ahurissantes.

C’est ainsi qu’il apprend  que la CCAS salarie 7 personnes qui n’y mettent jamais les pieds. Parmi celles-ci, deux journalistes, la secrétaire du patron  de la Fédération CGT de l’Energie, et Brigitte Gonthier-Maurin, dirigeante du PC et sénatrice. Laroche apprend  encore que la CCAS a réglé 77 000 exemplaires de L’Humanité. Et  600 000 francs à l’Association Science Travail Société (ASTS), proche du PC. Il découvre aussi que la sonorisation d’une intervention du candidat Robert Hue à la présidentielle de 2002 a été prise en charge – encore par la CCAS – à hauteur de 26 800 euros. Mais surtout, il est intrigué par une  curieuse opération immobilière réalisée par la CCAS : cette dernière a vendu, pour 8,3 millions de francs à une société IMMOSUD un immeuble de  38 586 mètres carrés  cédé… quelques heures plus tard à la SA MEDIPEP pour 10 millions de francs. L’objectif ? La construction d’une clinique…

Du côté de Jean Lavielle, le très orthodoxe président du comité d’entreprise, on commence à s’inquiéter de l’attitude de Jean-Claude Laroche, bien décidé à jouer les Monsieur Propre…Témoin, l’audit qu’il a diligenté.  Aussi ce qui devait arriver, arrive. Le 6 novembre, au cours d’un déjeuner avec Denis Cohen,  le patron de la Fédération CGT de l’ Energie, Laroche s’entend lancer : "Le poste de directeur général est un poste de militant." Laroche a compris. C’est un gêneur.  Dès lors tout s’accélère. Le 13 décembre 2002, Jean Lavielle lui demande de quitter son poste. Refus de l’intéressé. Mais sa situation devient intenable. Laroche, subitement, est devenu "trotskyste" ! Un air connu, entendu lors des purges staliniennes. Jusqu’à ce  début avril 2003 où le duo Laroche-Collombat est éjecté de la CCAS. Un nouveau directeur général arrive, au nom symbolique : Olivier Frachon, le petit-fils de Benoit Frachon, secrétaire général de la CGT à Libération.

Si l’orthodoxie idéologique est de retour, certains militants de la CCAS, écoeurés par les dérives et autres combines mises sur pied pour financer la CGT ou le PC, s’agitent. C’est le cas de Fernand Coulon. Il dirige un centre de vacances en Vendée. Or, il a découvert que deux bungalows – 53 000 francs l’unité - sont affectés à la section locale du PC à la Roche-sur-Yon. Il est furieux. Alors, il porte plainte le 23 octobre 2003. Imité par le directeur du centre de vacances de Trébeurden (Côtes d’Armor) et par un cadre d’EDF de l’Isère. Dans la foulée, une information judiciaire était ouverte pour escroquerie, abus de confiance, faux et usage de faux, confiée au juge parisien Jean-Marie d’Huy. Au siège de la CGT à Montreuil-sous-Bois et à celui du PC, place du colonel Fabien à Paris, c’est la consternation. Et aussi la crainte à peine déguisée de voir les pratiques de la CCAS dévoilées au grand jour. Bien vu. Car à peine désigné, le magistrat multiplie les perquisitions. A la CCAS, le 27 avril 2004, au siège de l’IFOREP, une association liée à la CCAS, puis le 16 juillet, dans les locaux de L’Humanité ainsi qu’à l’Agence centrale de publicité (ACP).

Très vite, le magistrat a la confirmation que les découvertes effectuées par Jean-Claude Laroche  n’avaient rien de fantaisiste. Que ce soient les achats en masse de L’Humanité, les emplois fictifs ou les juteuses opérations immobilières. Mais surtout, le magistrat  apprend que de coquettes prestations ont été imputées sur les finances de la CCAS par l’IFOREP. Il s’agit principalement de la retransmission sur grand écran des concerts qui se sont déroulés sur la grande scène de la fête de l’Humanité au parc de La Courneuve (Seine-Saint –Denis).

L’addition ? Plutôt salée : 116 383 euros en 1997, 147 580 en 1998, 147 642 en1999,  196 659 en 2000, 144 862 en 2001,127 496 en 2002, et  288 000 en 2003.  Soit au total en cinq ans plus de 1 million d’euros. Interrogé par les enquêteurs  sur les prestations  audiovisuelles de l’IFOREP, le président de la CCAS Jean Lavielle, s’il ne les contestera pas, affirmera  avoir ignoré leur coût. Interrogés à leur tour, les directeurs successifs de la fête de L’Humanité louèrent, quant à eux, le savoir-faire d’IFOREP. 

Bref, si à la CCAS on dépensait sans compter pour venir au secours de la Grand’Messe du Parti communiste, on ne lésinait pas non plus pour procurer des emplois – fictifs – aux camarades. Ici, en réglant le salaire de trois permanentes de la Fédération CGT de l’Energie, là en payant celui d’un rédacteur qui travaillait en réalité à La Vie Ouvrière, l’organe de la CGT, là encore en allouant une indemnité à Brigitte Gonthier-Maurin, dirigeante fédérale du PC, future sénatrice qui ne mettra jamais les pieds au comité d’entreprise d’EDF-GDF. Toutes "ces gentillesses"  qui ont duré, selon les cas, trois, quatre voire cinq ou six ans ont eu un coût : entre 98 592 euros pour la prise en charge la plus minime et 187 478  pour la plus élevée.

Question qui intrigue les enquêteurs et le juge D’Huy : la haute hiérarchie de la CCCAS était-elle informée de ces libéralités ? Etrangement, le président Jean Lavielle n’ignorait rien pour certains personnels et savait  pour d’autres.  Pour les trois   permanentes de la Fédération CGT de l’Energie, il ne connaissait pas très bien leur situation.  Par contre, il admettait  que Brigitte Gonthier-Maurin n’était jamais présente dans les locaux de la CCAS. Visiblement, Jean Lavielle semblait  un peu dépassé par ses fonctions  puisqu’il affirmera au juge avoir aussi ignoré  qu’une société prestataire de service  pour l’organisation de spectacles, la SARL Compact, avait  plombé la CCAS – via de fausses factures – à hauteur de 157 785 euros. Devant tant de gymnastiques financières, le juge d’Huy ne pouvait faire autrement que de renvoyer leurs auteurs – même si c’était en général pour la bonne cause – de renvoyer quelques dirigeants de la CCAS et les bénéficiaires de leurs libéralités devant le Tribunal correctionnel.

Le procès s’achève après trois semaines d’audience après des réquisitions (relativement) légères. Sauf pour Jean Lavielle et la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin. Contre le premier, "principal responsable des détournements",  le procureur Serge Roques a en effet requis 18 mois de prison avec sursis ; contre la sénatrice, 9 mois de prison avec sursis assortis de 10 000 euros d’amende. Le tribunal suivra-t-il ou non le procureur ? Réponse dans plusieurs semaines.

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