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Valérie Pecresse et Xavier Bertrand visitent l'usine Alstom de fabrication de trains, à Petite-Forêt près de Valenciennes, le 19 février 2019.
Valérie Pecresse et  Xavier Bertrand visitent l'usine Alstom de fabrication de trains, à Petite-Forêt près de Valenciennes, le 19 février 2019.
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Campagne électorale

Présidentielle 2022 : et ce qui manque cruellement aux candidats LR pour marquer les esprits est…

Les candidats à l’élection présidentielle comme Emmanuel Macron ont été en mesure d'invoquer un récit dans leurs discours ou dans le cadre de la pré-campagne. Pourquoi Les Républicains n’arrivent-ils pas à présenter un tel récit ? Les candidats à l’investiture LR ont des visions distinctes. Vont-ils pouvoir rassembler et mobiliser les électeurs autour de leur candidature ?

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire. Son dernier ouvrage, "Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir", est publié aux éditions du Cerf (4 Novembre 2021).   

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Frédéric Mas

Frédéric Mas

Frédéric Mas est journaliste à la rédaction de Contrepoints.org. Après des études de droit et de sciences politiques, il a obtenu un doctorat en philosophie politique (Sorbonne-Universités).

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Atlantico : Tous les candidats à l’élection présidentielle semblent avoir un récit. Éric Zemmour raconte une France menacée dans son existence. Emmanuel Macron rappelle les bons aspects de la mondialisation et de l’Europe. Dans quelle mesure ces récits sont-ils marquants et importants pour la présidentielle ?

Arnaud Benedetti : La Présidentielle c’est aussi un état des lieux qui repose pour une part sur la confrontation de narrations susceptibles d’accrocher les opinions. La politique est d’autant plus un récit aujourd’hui qu’elle est en butte au scepticisme sur sa capacité à réaliser et à fabriquer du sens, si ce n’est celui d’un mouvement désespérément à la remorque des événements. Lorsque le monde n’est plus lisible ou insuffisamment absorbable, la narration opère comme un substitut au déficit d’appropriation de l’époque et de comprehension du temps. Le récit est une mise en ordre : avec Zemmour, il tisse le fil du passé pour nous dire que c’était mieux avant et que l’avenir doit être un effort surhumain pour renouer avec l’âge d’or à condition d’en finir avec les remords, de s’assumer dans notre histoire, de designer dans un élan schmittien l’ennemi ; avec Macron, il compose une partition qui est celle de la "symphonie du nouveau monde", la France se sauvant sous réserve d’adhérer à ce futur qui se fabrique et de s’adapter. La force d’un récit c’est de mobiliser de l’affect, de produire du rêve, de susciter un élan psychologique qui indique une cohérence et un chemin. Tout simplement de faire parler, d’élever le son, de réactiver l’idée que l’on peut faire encore quelque chose dans une société qui se défait, d’insuffler du lyrisme à partir d’un support, la politique, désaffectée. Toute campagne, comme un opéra, a besoin d’une ouverture. C’est la vocation narrative de procéder à cette fonctionnalité. Pour Zemmour, tout tient à ce stade au caractère irruptif de son offre ; pour Macron, il faut qu’il réinvente sa "saison 2" après la collision d’un quinquennat qui a infirmé son optimisme et son diagnostic. 

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Edouard Husson : Le récit d'Emmanuel Macron est en train de s'user: c'était la "start-up nation", le ruissellement de la richesse, la "souveraineté européenne". Mais les gens commencent à se demander: qu'est-ce que cela a produit? Eric Zemmour est, lui, un homme neuf en politique. Et il présente la France comme un pays à sauver. Il n'a pas encore dit s'il se considérait définitivement comme celui qui allait la sauver. Un documentaire sorti avant-hier par Livre Noir qui raconte sa visite chez Orban laisse pointer que sa décision est en fait prise. Autant je pense que le récit d'Emmanuel Macron va imprimer de moins en moins, car il est usé, autant on peut se demander pour Eric Zemmour. Zemmour est très utile dans la mesure où il oblige les droites à savoir ce qu'elles veulent. Il ne laissera personne tranquille à droite. Est-ce suffisant pour que son récit s'installe durablement à 17% dans les sondages? Il arrive un moment où il va falloir un vision positive. Le problème qu'a Zemmour, c'est le fait qu'il ramène l'identité française à la seule question de l'immigration. Par exemple, il ne parle jamais, ou pratiquement, des libertés supprimées par Macron: recentralisation, répression des Gilets Jaunes, politique sanitaire enfermiste etc....

Frédéric Mas : Il existe un décalage entre les gouvernants et gouvernés, entre électeurs et ceux qui cherchent à être élus. Les hommes politiques sont des professionnels cherchant à vendre des programmes et les électeurs sont des amateurs. Les politiciens professionnels vivent de la politique alors que les électeurs n’ont que quelques minutes à consacrer à la politique pour faire leur choix. La communication politique est alors extrêmement importante en démocratie. C’est ainsi que les politiques construisent des récits pour rationaliser les idées qu’ils défendent.

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Pourquoi Les Républicains n’arrivent-ils pas à présenter un tel récit concret ? Parmi les prétendants à l’investiture LR, on note des visions distinctes des trois principaux candidats LR que sont Xavier Bertrand, Valérie Pécresse et Michel Barnier ? Sur quel récit essaient-ils de s’appuyer ? Est-ce suffisant pour fédérer autour de leur candidature ?

Arnaud Benedetti : Parce qu’ils sont soumis à l’usure de leur marque, parce qu’ils illustrent de par leur histoire une politique essoufflée, qui a déçu, qui ne réenchante plus, qui ne sait que parler boutique, là où il faudrait tutoyer les cimes du roman national. Ils incarnent toutes les impasses de la droite de gouvernement qui ne sait proposer rien d’autre que la continuité, alors que Zemmour comme Macron ou Marine le Pen aussi disent le mouvement, la rupture, une forme de rénovation ou de renouvellement. Alors ils essayent de se faufiler entre les béances des récits concurrentiels : le clivage chez Zemmour, les subterfuges communicants et le réformisme inachevé de Macron. Leur contre-récit est en creux; il est d’autant plus complexe à cristalliser qu’ils ne disposent pas pour l’instant de leur incarnation, suspendu au choix du congrès. Dans l’attente, chacun des principaux favoris s’essaye à l’exercice narratif : Bertrand part du territoire et du "bon sens" provincial, français moyen non énarque  ; Barnier de son experience multispectrale qui couvre local, national et international; Pecresse, quant à elle, excipe le sérieux de sa gestion en Ile-de-France. Sera-ce suffisant ? Tout le pari des Républicains est que le cap du congrès franchi, la machine du "Grand old party" se mettra mécaniquement en marche et retrouvera de la sorte son efficience passée.

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Edouard Husson : Xavier Bertrand a bien essayé un récit: celui du président de région, loin de Paris, efficace, qui sait comment on gouverne vraiment le pays. C'était éventuellement efficace contre Macron mais il s'est aussitôt coupé les ailes en insultant les Français qui ont le plus besoin de ce changement de gouvernance: ceux qui votent Front National parce qu'ils n'en peuvent plus des décisions prises à Paris qui sont contraires à leurs intérêts. La déclaration catastrophique de Xavier Bertrand a consisté à dire qu'il préférait travailler avec un communiste qu'avec un identitaire. Valérie Pécresse, elle, a construit un récit sur le fait qu'elle est une femme: donc elle fera ce qu'elle dit. Le problème vient de ce qu'elle est, comme présidente de région, sur un positionnement macronien. Elle ne s'est jamais mise en position de rassembler les droites. Et quand elle dit qu'elle est "un tiers Thatcher, deux tiers Merkel", qui comprend ce qu'elle veut dire? Une réformatrice comme Margaret Thatcher mais tempérée comme Angela Merkel? En fait Valérie Pécresse ne voit pas qu'elle veut combiner une femme qui, effectivement, a toujours agi et une autre qui a inventé le "en même temps" avant Emmanuel Macron. Parmi les autres candidats, il y en a un qui a un récit structuré, c'est l'entrepreneur Denis Payre; mais la machine du parti a fait traîner l'acceptation de sa candidature jusqu'à ce qu'il ne soit plus en mesure de rassembler ses signatures de parrainage. Eric Ciotti faisant un jour du Zemmour et le lendemain du Estrosi, je ne pense pas qu'il faille lui accorder plus d'importance que cela - même s'il pèse certainement 10% des adhérents. Philippe Juvin ne semble pas être là pour gagner mais pour peser dans le parti. Il reste Michel Barnier, celui qui, de mon point de vue, est en train de développer un récit qui va finir par retenir l'attention des électeurs. Barnier, c'est l'homme d'engagement depuis plusieurs décennies; c'est quelqu'un qui parle peu mais fait ce pour quoi il est mandaté ou ce qu'il a promis: comme organisateur des JO; comme ministre de l'Agriculture; comme négociateur du Brexit. Il est celui qui peut battre Emmanuel Macron sur son propre terrain, l'Union Européenne parce qu'il a compris que le sentiment populaire devenait de plus en plus anti-européen.   

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Frédéric Mas : Chez Les Républicains, il y a plusieurs problèmes et tout d’abord celui de la crise de la narration. Depuis l’après-guerre, le centre droit s’appuyait sur la narration gaulliste, sur celui de la démocratie chrétienne et sur celui de la droite orléaniste (libéralisme modéré). La France a pourtant changé et l’électorat traditionnel de la droite s’est fractionné. Aujourd’hui, les intérêts que défendait le centre-droit se sont dispersés sur tout le paysage politique.

Pendant longtemps, la droite avait comme base électorale le monde paysan, mais il a totalement disparu. C’était pourtant la terre de la droite traditionnelle et le centre-droit a perdu ses fondements.

La narration est une rationalisation d’intérêts et de groupes d’intérêts. Une partie de ce groupe a déserté le centre-droit, soit pour rejoindre le centre autoritaire d'Emmanuel Macron soit pour rejoindre la droite populiste de Marine Le Pen et peut-être d’Éric Zemmour. La classe politique de centre droit est toujours tiraillée entre ces deux électorats et cherche à re-fédérer ces deux courants sans jamais y arriver. Ils sont pris en étau face à cette tension.

Celui qui a la solution pour résoudre ce problème gagnera l’élection. On voit dans les programmes de Michel Barnier ou de Valérie Pécresse cette tension permanente entre un discours de centre-droit européiste et des incursions populistes et des appels au peuple. Cela s’est manifesté chez Michel Barnier, ce qui a étonné ses amis à l’Union européenne.

Quel pourrait être le récit du candidat des Républicains pour cette campagne ? Comment pourraient-ils se différencier de leurs adversaires ? Si les créneaux bobos et boubours sont notamment occupés par Zemmour et Macron, de qui les LR peuvent-ils être le héraut ?

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Arnaud Benedetti :  Pour qu’un récit soit efficace, il faut qu’il soit opéré par un héraut qui le crédibilise. Face à Emmanuel Macron et à Eric Zemmour, mais aussi face à Marine le Pen dont il ne faut pas, loin s’en faut , "hypothéquer" les chances, le candidat républicain doit s’appuyer sur les faiblesses de ses adversaires: les aspérités Zemmouriennes et l’absence à ce stade de programme explicite, autre que la seule lutte contre l’immigration; le manque de crédibilité supposée de Marine Le Pen qui a gagné néanmoins, comme par contraste, depuis le surgissement d'Eric Zemmour en capacité d’apaisement et de rassemblement; les incessantes ambiguités  politiques du macronisme, ses non-dits aussi, et la dimension irritante de sa communication... Le contre-récit se construira forcément par défaut - ce qui manque assurément de dynamisme mais qui peut fonctionner potentiellement par rapport à  trois candidats qui pour des raisons différentes souffrent d’un soupçon d’incapacité à rassurer et à panser les plaies d’une société fracturée. De ce point de vue, le profil le plus adapté pour enrôler ce rôle est peut-être celui de Michel Barnier qui conjugue la mémoire, l’épaisseur de la trajectoire, et une conformation psychologique dépourvue de traits allergisants. Reste à savoir si le manque de visibilité, notamment chez les jeunes, peut-être comblé. Ce sera là aussi le rôle du récit que de produire de la lumière. Vaste chantier néanmoins... 

Edouard Husson : Zemmour contre Macron, cela revient à tendre encore plus une situation qui est déjà très tendue. C'est pourquoi il y a un boulevard pour un candidat LR. Michel Barnier le sent quand il a parlé, hier 2 novembre d'une combinaison de sérénité, autorité et résultat". En fait, le paradoxe de cette élection, c'est qu'elle va se jouer sur des personnalités plutôt que sur des programmes. Emmanuel Macron agace ou bien a déçu, tout simplement, les Français; ni Xavier Bertrand ni Valérie Pécresse n'ont réussi à convaincre les Français d'adhérer à leur personnalité. Alors Zemmour, Marine Le Pen ou Barnier? Le pré-candidat Zemmour plaît. Qu'en sera-t-il du candidat, celui dont on se mettra à imaginer qu'il puisse être président ! Saura-t-il faire mieux qu'une sorte de "jeu égal" avec une Marine Le Pen qui a du métier et qui garde une assise populaire? C'est dans cette mesure qu'il y a une place pour Michel Barnier: à deux conditions: qu'il sache rassembler sa famille, y compris la partie droite; et qu'il déloge Emmanuel Macron du centre. Cela passe par le storytelling d'un homme qui est le contraire de Macron: il parle peu et il agit. 

Frédéric Mas : La question est de savoir comment créer un récit cohérent pour les électeurs qui puisse être à la fois intégrer la dimension populaire voire populiste et de l’autre séduire une partie du bloc bourgeois que monopolise Emmanuel Macron. Il doit séduire à la fois le radical séduit par le discours anti-immigrationniste et identitaire et rassurer le centre qui s’intéresse à des sujets économiques, sociétaux.

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