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Les microbes se feraient de plus en plus résistants aux médicaments.
Les microbes se feraient de plus en plus résistants aux médicaments.
©Reuters

Antibiotiques 0 - 1 Bactéries

Prescriptions abusives d'antibiotiques : les médecins ne réagissent pas, les bactéries elles, s'adaptent

Alerte aux bactéries résistantes aux antibiotiques ! C'est en gros le message qu'a souhaité faire passé la directrice de l'OMS la semaine dernière. En cause : le mauvais usage fait des fameux antibiotiques qui perdurent malgré les sensibilisations. La prise de conscience reste trop lente et les cas se multiplient.

François Bricaire

François Bricaire

François Bricaire est un médecin. Il est chef du service Maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière de Paris. Il est professeur à l'Université Paris VI-Pierre et Marie Curie.

 

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Atlantico : La semaine dernière, le docteur Margaret Chan, directrice générale de l’OMS, alerte la communauté médicale : les microbes se feraient de plus en plus résistants aux médicaments. Quels sont les risques ?

François Bricaire : Depuis très longtemps, les infectiologues et les microbiologistes estiment que l’utilisation très large des antibiotiques, mais surtout, leur mauvaise utilisation, favorisent l’émergence de bactéries mutées qui sont capables de devenir résistantes à un certain nombre de molécules antibiotiques. On a ainsi pu observer au fil du temps l’émergence de staphylocoques résistants, de bactéries à Gram négatif résistantes.

Plus récemment, ce phénomène s’est considérablement aggravé dans beaucoup de pays du monde, notamment dans ceux où la gestion des antibiotiques est mauvaise. J’entends par là la facilité d’accès trop large aux antibiotiques, de mauvaises indications d’utilisation et de mauvaises façons de les choisir. Il y a une augmentation du nombre de bactéries résistantes. Certaines d’entre elles deviennent même « toto-résistantes », autrement dit résistantes à toutes les molécules antibiotiques.

L’un des enjeux aujourd’hui, c’est de rechercher des molécules antibiotiques actives. Malheureusement, ce n’est pas très plébiscité par l’industrie pharmaceutique qui reste concentrée sur d’autres éléments de recherche. De plus, on ne facilite pas beaucoup l’accès à de nouvelles molécules antibiotiques, ce qui n’incite pas les laboratoires à s’investir dans ces recherches.

Le professeur Margaret Chan va loin dans son argumentaire : elle craint que si la situation perdure, de simples égratignures puissent redevenir mortelles un jour. Est-ce si grave ?

Il faut frapper les esprits pour faire comprendre aux gens les risques liés à une mauvaise utilisation des antibiotiques. Il est encore temps d’agir, il faut donc faire passer le message.

Ce que l’on sait, c’est que les plus résistantes de ces bactéries, sont portées par des individus sans être forcément responsables de gros problèmes d’infections. Elles résistent aux antibiotiques et fort heureusement, elles sont peut-être un peu moins virulentes. Elles peuvent malgré tout développer des infections, notamment chez des malades fragiles. Dans ces cas-là, il est particulièrement difficile de les traiter : nous avons très peu de moyens d’intervention thérapeutique.

Il y a plusieurs types de bactéries concernées. Les plus impliquées sont celles dites à Gram négatif. La plupart sont déjà répertoriées. Les plus résistantes sécrètent des enzymes qui inhibent les agents réactifs des antibiotiques. Ces bactéries sévissent particulièrement dans certaines zones géographiques du monde : l’Inde, le Moyen-Orient, la Grèce, l'Europe. Dans ces pays, il faut repérer les malades hospitalisés qui risquent de devenir porteurs de ce type de germes.

Dans les zones géographiques où ces bactéries sont fortement présentes, les gens qui subissent un problème de santé quel qu’il soit, guerre, incident neurologique, chirurgie quelconque, se retrouvent dans des établissements où ils peuvent y être exposés. Ils deviennent porteurs et, lors de leurs rapatriement, les ramènent en France.

Cette mauvaise utilisation des antibiotiques dont vous parlez, à quoi est-elle due ?

C’est un problème pluri factuel. Les antibiotiques sont victimes de leur succès. Ils ont longtemps été particulièrement efficaces et le sont toujours aujourd’hui. Dans le corps médical, il y a eu un dérapage progressif vers une utilisation beaucoup plus importante, parfois même beaucoup trop importante car n’étant pas toujours justifiée. Enfin, il faut choisir les bons antibiotiques au bon moment. Or les médecins, par manque de formation ou par manque d’envie de se casser la tête, effectuent de mauvaises prescriptions. La multiplication de ces pratiques a favorisé la mutation de germes qui deviennent résistants aux antibiotiques.

Les médecins oublient souvent que cette situation est normale. Lorsque vous prescrivez des antibiotiques, vous essayez de tuer des êtres vivants que sont les bactéries. Les êtres vivants n’ont qu’un seul objectif : survivre. Pour survivre, ils mettent en place les mécanismes nécessaires pour le faire.

Le corps médical prend-il aujourd'hui conscience de cette réalité ?

La prise de conscience reste largement insuffisante. Il est bon que la directrice de l’OMS monte au créneau et qu’un certain nombre de voix commencent à s’élever là-dessus. Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir fait avant. Mais certains ne voulaient pas l’entendre.

En France, nous ne sommes pas bons dans ce domaine. Mais nous ne sommes pas les pires. Nous ne sommes pas ceux qui ont le plus de problèmes face à ces bactéries multi-résistantes. Malgré cela, nous observons depuis environ deux ans une forte aggravation du phénomène, il y a eu peu d’efforts de faits.

Maintenant, il va falloir non seulement écouter ce discours mais trouver des solutions. Dans nos structures hospitalières, nous faisons face à une vraie problématique dans la prise en charge des malades porteurs de ces bactéries résistantes. Cette prise en charge coûte cher.

De plus, il faut relancer la recherche pour trouver de nouvelles substances de qualité en antibiothérapie et stimuler l’industrie pour effectuer de la recherche dans ce sens.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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